Echo

Au croisement des cultures


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Entretien avec Amélie Chabannes,

"Le bestiaire de Clotilde"

galerie Luxe à Manhattan.

 

 

Emmanuelle Deschutter : En quoi le fait de vivre aux Etats-Unis et plus particulièrement à New York influence-t-il votre travail?

Amélie Chabannes : Vivre aux Etats-Unis, c’est d’abord quitter la France et donc quitter un environnement qui était dans l’attente d’une réponse artistique précise, trop éloignée de mes désirs, de ma volonté de m’engager dans une voie plus expérimentale et d’avoir une expression plus spontanée. Il me semblait qu’en France il m’aurait fallu travailler avec la contrainte d’une recherche très délimitée, d’un cahier des charges très contraignant.

De plus, il s’agit d’un pays qui s’est si profondément étatisé qu’il est devenu une vraie prison pour un artiste. 

Quitter Paris et vivre à NY, c’est pour moi, étendre son champ de liberté, devenir « rien, ni personne », être sans identité reconnaissable, identité sociale, artistique etc. C’est aussi le plaisir de se frayer un nouveau chemin dans un paysage inconnu, de nouveaux codes, une nouvelle organisation et, bien sûr, de nouvelles perspectives. Mon approche s’est déplacée vers des recherches beaucoup plus excitantes et plus risquées au contact d’artistes américains contemporains et d’une multitude d’autres artistes. J’ai ainsi découvert des artistes que je ne connaissais pas en Europe.

Pressentant que mon nouveau projet n’aurait pas d’échos à Paris, j’ai pensé que c’était à New York qu’une telle entreprise pouvait établir ses racines, dans cette ville où les artistes se retrouvent toujours, échangent, dans cette ville où la production de l’œuvre est plus simple à mettre en place, du fait notamment, de la présence des grandes collections. New York est une ville où l’engouement pour le nouveau et l’expérimental est réel. De plus, tous les médiums y sont acceptés comme étant les équivalents les uns des autres. Cette ville est un point de rencontre pour les artistes du monde entier, un véritable laboratoire qui ne se cantonne pas à l’exploration d’un seul modèle mais au contraire en explore plusieurs. Même si la vie peut y être très difficile pour un artiste qui veut rentrer dans une galerie, vendre son travail, payer son loyer, il existe à New York un véritable intérêt pour les artistes émergeants. La collection Hort qui existe depuis plusieurs décennies s’est ainsi constituée autour d’œuvres d’artistes émergeants.

D’un point de vue strictement financier, New York constitue aussi un marché de l’art qui, il faut bien le dire, est ouvert à la consommation. En ce qui concerne les artistes émergeants, les prix peuvent être fixés très bas par les galeristes, ce qui a pour effet d’attirer les acheteurs potentiels et de « lancer » la carrière de l’artiste. Si les conditions de production et de vente sont plus simples, il faut reconnaître cependant que la relation de l’artiste et du collectionneur diffère de celle de celle qui existe en Europe. Le collectionneur américain semble relativement peu intéressé par le discours de l’artiste sur son œuvre ce qui, personnellement, me gêne puisque mon œuvre est fortement narrativisée. Bien entendu, il serait tout à fait impossible de réunir toutes les conditions idéales pour l’artiste.

Depuis mon arrivée, c’est au travers d’un prisme tout à fait nouveau que mon œil observe. En effet, le choc du « départ » m’a aussi permis d’avoir accès à une palette d’émotions dont je n’avais jamais fait l’expérience. Les sensations extrêmes de liberté, le ésir de la prise de risque, l’excitation suscitée par la nouveauté ont été un vecteur déterminant pour les nouveaux projets que je me suis efforcée de mettre en place.

Quitter Paris pour s’établir à New York, c’est certainement faire l’expérience douloureuse d’un « face à soi-même » sans compromis. C’est faire table rase de ses anciennes croyances pour peut-être les embrasser à nouveau mais différemment.

 

E. D : Quelles influences distinguez-vous dans votre travail ?

A. C : Mille artistes m’ont influencée, de Lascaux à aujourd’hui ! Donc je ne pourrais pas vraiment isoler l’art américain (dès l’après guerre) de ce magma de références qui m’habite. En revanche, c’est à New York que mon sentiment d’être liée à certains aspects de la France (histoire, culture, références, etc.) s’est renforcé. C’est ici que j ai exploré à nouveau certaines facettes de l’histoire de l’art en France ou en Europe, notamment de l’art médiéval et de la peinture de Jérôme Bosch.

C’est ainsi que tout le projet « Le Bestiaire de Clotilde » (composé de dessins, peintures, sculptures, installations) que je viens de présenter à la galerie Luxe est gorgé de références aux enluminures médiévales. Ce sont des références techniques avec les couleurs franches, les bleus très purs, les jaunes primaires que l’on retrouve dans les enluminures. J’ai également repris les animaux hybrides, les licornes, les dragons des représentations médiévales. Il me semble que dans ces représentations, l’inconnu est propice au développement de l’imaginaire. C’est un univers spectral dans lequel on lit de manière récurrente la peur viscérale de l’épidémie.

 

E. D : Pouvez-vous évoquer la symbolique du « Bestiaire de Clotilde », l’exposition qui vient de s’achever ?

A. C : Pour « Le Bestiaire de Clotilde » j’ai choisi de camper quelques personnages allégoriques qui représentent autant de petites pathologies parmi lesquelles figure la peur de l’épidémie. Ainsi, La Grippe aviaire est une figure composite mi-humain mi-oiseau ; l’Essence, un second personnage, est constitué de feuilles huileuses noires ; c’est à la fois une pompe à essence et un humain ; la Guerre (mi-arme mi-humain) est un troisième personnage. Finalement, le quatrième personnage est un personnage qui symbolise ce que  j’imagine être la pornographie de l’image, cette consommation quotidienne de l’image (sans aucun lien avec le cinéma pornographique). Ce personnage, qui incarne la surconsommation quotidienne d’images, le plaisir instantané que cela nous procure et la dépendance qui s’ensuit, peut avoir un sexe à la place du nez ou un appareil photo à la main tandis qu’il a de petites érections dans le dos. Ce sont les quatre personnages majeurs que l’on retrouve dans les dessins mais aussi sous forme de sculptures. Ces allégories mettent en scène les peurs de notre époque (ce qui décide de notre quotidien, de l’équilibre international). Elles établissent également un parallèle avec les pathologies du Moyen Age. Elles font donc référence à la guerre et à l’épidémie et, bien entendu, à toute l’iconographie qui en découla.

 

E. D : Comment travaillez-vous ?

A. C : Je travaille de manière spontanée sans passer par le stade de l’esquisse. C’est un travail poétique, méditatif.

 

E.D : Quelle est la place du dessin architectural et topographique dans votre travail ?

A.C : Ces « topographies autobiographiques » se regroupent autour d’une série de dessins, en réalité la première série de dessins que j’ai réalisée. Après une longue période, à Paris, où mon travail était quasi systématiquement mêlé à des projets architecturaux (collaboration avec des architectes, constructions monumentales), celui-ci s’est fortement déplacé vers le dessin, il m a paru évident de m’investir plus sérieusement dans cette nouvelle expérience qui emprunte les éléments du dessin architectural dont on retrouve la signalétique, l’aspect minutieux, précis, délicat, graphique et finalement obsessionnel mais dans lequel j’ai cependant choisi d’insérer du figuratif. Il s’agissait d’une sorte de journal quotidien, de carnet de notes avec la position des personnages.

Le dessin topographique contient, selon moi, une poésie inattendue, avec ses subtiles courbes de niveau, sa signalétique, etc. Les personnages aussi sont construits de manière topographique (on y aperçoit la mise en relief, le travail par points). Le dessin topographique a son langage propre, langage moins prosaïque qu’il n’y paraît de prime abord. C’est donc dans ce tissu de références que j’ai réalisé une série de dessins mêlant le langage du plan architectural à des éléments figuratifs (personnages, éléments organiques).

Tout mon travail constitue une constante référence à La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard qui écrit cette phrase dont j’ai fait un véritable credo : « il faut édifier le cadastre de ses campagnes perdues ». C’est la mémoire qui est une des thématiques centrales de mon travail. La poétique de l’espace m’a guidée vers des procédés méditatifs ; je suis ainsi passée à la création de petits univers après un passage par le monumental.

 

E.D : Comment êtes-vous passée d’un travail sur Verdun au « Bestiaire de Clotilde » ? Est-ce un glissement thématique ?

A.C : Verdun, c’est la cicatrice dans le sol, les champs de bombes. Cet aspect bien particulier du sol est une source d’inspiration pour moi. J’ai fait de grands dessins très inspirés par le paysage de Verdun. J’ai été marquée par les récits sur la première guerre mondiale dans lesquels Verdun est évoqué. Les descriptions de paysages y sont choquantes. On y trouve des répétitions à l’infini de ces marques. C’est une série que j’ai commencée en France et que j’ai continué à développer en arrivant à New York.

Mais le figuratif a commencé également à s’installer dans mon travail autour du paysage très construit. Il s’ensuit une explosion de scenarii figuratifs et un aspect surréaliste parce que j’aime mettre en scène des histoires obscures et fantaisistes. Ces dessins ont de fait un aspect très narratif.

Il y a aussi dans cette série et dans mon travail en général, une intégration quasi systématique d’éléments autobiographiques. Ce sont des saynètes qui font référence à des faits personnels que je mêle systématiquement à des éléments fantastiques.

 

E. D : Pourriez-vous évoquer le croisement de ces lieux dans la production finale (les croisades, les rapprochements que vous faites entre l’histoire européenne et l’histoire américaine) ?

A. C : La lecture du livre d’Amin Malouff Les Croisades vues par les Arabes  est une source d’idées et d’inspirations. C’est un livre qui offre aussi un éclairage sur l’actualité. Cela ne concerne pas uniquement le parallèle que l’on peut facilement établir avec le climat international des dernières décennies. Ce récit dégage une dimension fantastique. On y trouve la description d’une des nombreuses croisades qui a ramassé beaucoup de miséreux. Les Croisés ont traversé des zones désertiques. Les chevaux sont protégés par des armures et ont la peau qui brûle sous ces armures. Il y a une certaine poésie dans cet aspect dramatique. Malouff raconte également qu’il y avait des cas de cannibalisme où les Croisés mangeaient leurs victimes. C’est ce mélange entre le grégaire et les armes qui me fascine. Ce texte semble être de la même matière que les contes. Cette association du grotesque et de l’épique est à la fois effrayante et fascinante. L’aspect épique est très puissant ; les armes, les stratégies guerrières sont autant d’éléments effrayants et cependant poétiques.

Les Croisades vues par les Arabes relate les traumatismes de la croisade et ceux de la guerre en général. Si mes dessins présentent un aspect naïf, il existe cependant un contraste entre cet aspect naïf et la narration. Ce qui m’inspire également en dehors de cette dimension épique et fantastique, ce sont les faits historiques éclairés par Malouff qui situe et expose si bien cette blessure jamais recousue.

En m’appuyant sur de telles lectures, je ne fais que commenter mon environnement, mon quotidien, commenter le durcissement des drapeaux religieux et l’hypocrisie de ceux qui les brandissent.


E. D. : Que disent les titres de vos projets ?

A.C : Je cherche toujours à obtenir dans l’image et le titre un équilibre d’idées paradoxales. J’utilise ainsi des mots à la limite du dissonant. L’hybride est un thème récurrent dans mon travail. Je crée des noms d’animaux. Le trait du dessin est enfantin, naïf et cependant réalisé avec une technique patiente et complexe (reprenant en ceci le langage architectural, son aspect méticuleux). La ligne est omniprésente. La réalisation est très spontanée (ni esquisses, ni croquis préalables) et cependant elle semble très préméditée du fait de sa précision.

L’aspect général des « scènes » semble presque comique, « cartoonesque » et pourtant mes dessins relatent presque toujours des situations dramatiques. Il y a une tension entre cet aspect naïf du dessin et ses sens possibles. Les titres portent en eux cette alchimie.

www.ameliechabannes.com

 

Amélie Chabannes

The Bestiary of Clothilde

Galery Luxe

24 w 57th Street,# 505,

New York, NY, 10019

1st- 29th April 2006

 

Emmanuelle Deschutter a écrit sa thèse sur Marguerite Yourcenar. Elle a enseigné à Washington University à Saint-Louis ainsi qu’à Duke University à Durham. Elle enseigne actuellement au Lycée Français de New York.