Echo

Au croisement des cultures


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L’image de New York

dans la littérature française

des XXème et XXIème siècles

 

Rachel Boué

 

Tout comme Paris, New York est une ville à clichés. Ce sont des villes fantastiques, au sens littéral et littéraire du terme, c’est-à-dire à mi-chemin entre réalité et imaginaire. Paris est la ville du roman - siège des grandes histoires romanesques du XIXème siècle – tandis que New York est la ville du cinéma. Son rayonnement a, en effet, coïncidé, avec le développement de ce nouvel art :

 

« L’Amérique est un film. C’est un pays qui est cinéma. (…) Lorsque  je suis arrivé à New York, je n’ai donc éprouvé qu’un sentiment de déjà-vu. Chaque silhouette, chaque coin de rue, chaque séquence de vie ressemblait à ces bouts de film non utilisés au montage (...)» (Gary, 1974 : 76).

 

New York est une ville de l’image qui colle à des clichés inusables. L’image typique de Manhattan avec sa forêt de tours - « la ville debout » comme disait Céline dans les années trente - fascine et fonctionne toujours. Si les clichés de New York et sur New York sont d’une grande vitalité c’est, sans doute, parce qu’ils sont encore générateurs de sens possibles, qui font de New York, on le verra, une matrice créatrice, allant au-delà des clichés.

C’est donc le dynamisme et la variété de sens et d’images que suscite l’évocation de New York que je voudrais évoquer chez quelques auteurs du XXème et XXIème siècles tels que Louis Ferdinand Céline, Blaise Cendrars, Michel Butor, Leslie Kaplan, Hélène Cixous et Catherine Dana.

 

Soixante dix ans, c’est-à-dire presque un siècle de cataclysmes, de bouleversements, de révolutions et d’innovations, séparent les pages de Voyage au bout de la nuit (1932) de Céline sur New York et l’Amérique et En attendant l’Amérique (2003) de Catherine Dana. Ces deux textes, pourtant écrits dans des contextes et des états d’esprit on ne peut plus différents, ont en commun d’explorer les ressorts fictionnels du cliché. Mais un cliché que les deux auteurs s’emploient, sinon à déconstruire, en tout cas à détourner ou à nuancer. Dans Voyage, la première image de New York est marquée d’une ambivalence, qui sera le reflet de l’échec de Bardamu à New York : 

« Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non,  elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.

On en a donc rigolé comme des cornichons. Ça fait drôle forcément, une ville bâtie en raideur. Mais on n’en pouvait rigoler nous du spectacle qu’à partir du cou, à cause du froid qui venait du large pendant ce temps-là à travers une grosse brume grise et rose, et rapide et piquante à l’assaut de nos pantalons et des  crevasses de cette muraille les rues de la ville, où les nuages s’engouffraient aussi à la charge du vent.»  (Céline, 1932, 237)

 

Dès le début, la lucidité critique de Bardamu confère à son regard sur New York une acuité et une ironie qui jouent du cliché pour mieux le fustiger.

 On passe, en effet, de l’enthousiasme et de la surprise, aux premiers signes du désenchantement – ce froid agressif qui assaille les voyageurs sur le pont du bateau. C’est sur cette dualité de la représentation, brandissant un cliché contre un autre -  à savoir l’euphorie que dégage la ville et sa dureté - que Céline dresse un tableau sagace de l’Amérique. Il présente celle-ci comme le pays du rêve, où cohabitent, ce que Bardamu appelle la Religion Dollar, la beauté alléchante des femmes, le cinéma, l’enfer des usines Ford, et « le petit pain chaud avec la saucisse dedans pour se nourrir à l’ économie » (Céline, 248, 258, 285, 261). Or toutes ces images de l’Amérique des années trente ne sont pas seulement des clichés mais sont aussi le théâtre de l’interrogation existentielle qui hante Bardamu dans tout son voyage initiatique. Ainsi les clichés sur New York et l’Amérique participent d’un questionnement sur le sens de la condition humaine :

 

« Toute cette Amérique venait me tracasser, me poser d’énormes questions et me relancer de sales pressentiments » (Céline, 254). « (…)  En Afrique, j’avais certes connu un genre de solitude assez brutale, mais l’isolement dans cette fourmilière américaine prenait une tournure plus accablante encore. Toujours j’avais redouté d’être à peu près vide,  de n’avoir en somme aucune sérieuse raison pour exister. A présent j’étais devant les faits bien assuré de mon néant individuel » (Céline, 262).

 

Ainsi en incarnant à la fois le rêve de la réussite et la déception du désenchantement – clichés typiques sur l’Amérique -  New York sert de révélateur et de catalyseur pour Bardamu. A ce titre, New York a presque le rôle d’une valeur psychique.

 

Dans En attendant l’Amérique, Catherine Dana raconte aussi le voyage existentiel d’une jeune française vivant aux Etats Unis. Ce parcours est représenté à travers une multitude de scènes de vie, typiques, allant de la serveuse de restaurant, à la vendeuse de posters dans le Bronx, en passant par la voyageuse en Californie, professeur de Français dans un collège et étudiante à Yale.

A travers toutes ces situations de vie, la narratrice entend proposer des tableaux pittoresques de la vie américaine. Les clichés prennent alors le statut d’une étude de mœurs mise en fiction par les aventures du personnage principal qui nourrit l’ambition d’un narrateur presque balzacien :

 

« Elle, elle souffre de ne pas être partout à la fois, à tout instant du jour et de la nuit, de rater les histoires qui s’écrivent en public ou en secret, dans les rues, les appartements, les squats, les bureaux, le métro ou sur le fleuve. (…) Pour New York, elle accepterait cet ultime et étrange sacrifice de ne plus être qu’une enveloppe, un être transparent, un fantôme, elle veut juste pouvoir encore percevoir les couleurs. Afin d’être le témoin des vies qui lui échappent, (…) elle consentirait à n’être que du dehors, à abdiquer la douceur de la familiarité et des habitudes, à condition d’imprimer et d’archiver le documentaire, parfois lumineux, d’autres fois terne, de New York, à condition que par ses yeux et ses oreilles puisse passer sans fin le film de la ville. Son seul désir : être la spectatrice passive et fascinée de New York. Depuis toujours et à jamais. New York » (Dana, 43-44).

 

Les images sur New York et les Etats Unis, que Catherine Dana fait défiler dans des situations pittoresques, comme le passage du permis de conduire ou les séances au club de gymnastique, se transforment en un appel à la création si ce n’est en un défi d’écriture : « rien n’est jamais suffisant pour dire cette ville, ni les mots, ni les photos, ni les chansons. Ni surtout le temps. Tout va beaucoup trop vite pour saisir ce qui s’y trame (…) » (Dana, 43). 

 

 

 

C’est sans doute cette insaisissabilité que retiennent aussi d’autres écrivains, comme Blaise Cendrars, Leslie Kaplan, Michel Butor et Hélène Cixous, pour faire de New York et des Etats Unis, une figure de l’écriture et de la création.

Mon voyage en Amérique de Blaise Cendrars est le carnet de notes dans lequel Frédéric Sauer (futur Blaise Cendrars) consigne ses impressions de voyage entre la Russie et les Etats Unis en 1912. Dans ce cahier de fragments qui raconte le voyage plus que la vie à New York, on assiste à la naissance d’une vocation puisque c’est dans ce texte que Blaise Cendrars choisira son nom de plume. Peu après il signera de ce nom son poème Les Pâques qui lui ouvrira les portes du Paris littéraire. New York, où l’on sait que Cendrars fait l’expérience, comme Céline, de la dureté et du dégoût de la vie, est donc le lieu fondateur de sa vocation d’écrivain puisque face à la dureté de l’épreuve, où tout lui semble violent et agressif, se renforce son désir d’écrire. Et c’est là le sens de Mon voyage en Amérique qui n’évoque pas du tout l’Amérique, mais le parcours mental qui l’y conduit et le ramène vers l’Europe.

 

Si New York et les Etats Unis sont un espace de bouleversement, capable d’influencer un destin, et cela n’arrive pas qu’aux écrivains, ils sont aussi et surtout matière à fantasmes, lieu privilégié de l’imaginaire et donc de la fiction. Leslie Kaplan, américaine vivant en France et écrivant en français, fait de New York, notamment dans Le Pont de Brooklyn, l’espace rêvé de la rencontre, figure romanesque par excellence. Chez Leslie Kaplan, la ville, en l’occurrence New York, est à la fois le lieu  de rencontre entre les personnages et le lieu de rencontre entre le réel et la création. Citons un court extrait, qui est à la fois une description de la ville et une métaphore de la création :

 

« La ville, ses espaces. Rythmes et trouvailles, bifurcations. Développement continu, croisé, de rues petites avec des maisons en pain d’épice, bordées d’arbres et de grandes avenues neutres où peut circuler un ciel » (Kaplan, 1987 : 92).

 

Si, pour Leslie Kaplan, New York est le lieu croisé de la fiction et du réel, pour Michel Butor ce sont les Etats-Unis tout entiers qui se présentent comme un défi d’écriture. Dans un livre intitulé Mobile, Etude pour une représentation des Etats-Unis, il tente, dans des notes de voyage, complétées d’articles de journaux, d’affiches publicitaires, de panneaux indicateurs, l’impossible reconstitution de la géographie, de l’histoire, de la vie des cinquante trois états unis. Le sens de l’entreprise est une interrogation sur la finitude de l’œuvre. L’impossible totalisation des Etats-Unis est, selon Butor, une illustration du statut de l’œuvre littéraire comme étant en devenir permanent, le fameux « livre à venir » dont parlait Maurice Blanchot. Ce texte expérimental de Butor est d’ailleurs dédié à Jackson Pollock comme si l’oeuvre, picturale ou littéraire, était destinée à un perpétuel inachèvement ou à un éternel devenir, dont New York serait l’emblème. 

Au-delà de leur disparité et de leur anachronisme, les textes que nous évoquons procèdent, tous, à une déréalisation de New York en ce sens que la ville n’existe plus en tant que telle comme entité géographique mais comme topos littéraire, c’est-à-dire comme lieu d’écriture – chez Cendrars, parcours initiatique, chez Kaplan métaphore du lieu romanesque et chez Butor une réflexion sur les limites de la représentation.

 

Cette transformation de la représentation de la ville  de New York en une figure d’écriture culmine dans Manhattan d’Hélène Cixous. En donnant son titre au texte, la ville se pose déjà comme entité littéraire. Dans Manhattan, New York devient une figure du temps. Le sous-titre est lui aussi, à cet égard, évocateur, puisqu’il s’intitule, Lettres de la préhistoire. Le texte porte, en effet, sur la reconstitution d’un souvenir qui revient à la surface de la conscience par associations multiples dont la narratrice essaie de suivre les méandres. Celle-ci cherche la trace d’une scène ayant eu lieu dans un hôtel de Manhattan dont il ne reste aucun signe aujourd’hui. Ce sont donc les traces d’une histoire - en l’occurrence, une rencontre avec un jeune homme atteint d’une maladie mortelle lorsqu’elle était étudiante - qu’elle poursuit à travers New York, mais aussi et surtout à travers la langue et le psychisme, qui sont indissociables dans le travail de d’Hélène Cixous :

 

«  (…) personne ne se souvient d’un tel Hôtel, ce qui est symptôme de la mise à l’écart à l’œuvre dans New York City tout disparaît d’un jour à l’autre, il n’y a ici que de brefs passages. Don’t drive today with yesterday’s map .Ce qui signifie : n’écrivez pas aujourd’hui avec une mémoire d’hier. (…) p 35 Et pourtant les événements restent même si l’Hôtel a disparu et même si l’Hôpital n’a jamais été qu’un Hôpital-fantasme tout a lieu pour l’éternité dans l’imagination qui étend sa carte d’hier, son plan américain (American Map) dans les parages indéfinis de ma réalité-aujourd’hui. Il y a des centaines d’important changes you need to know about dit aujourd’hui à hier, mais le temps de le dire et aujourd’hui est déjà hier. New York a beaucoup changé. New York ne change pas : New York est en changement perpétuel» (Cixous, 2002 : 67).

 

Dans ce passage, New York est le symbole d’un présent en perpétuelle transformation qui engloutit les traces du passé pour les dissoudre dans autre chose. New York est donc la ville de la métamorphose, figure littéraire par excellence. La référence à Kafka est d’ailleurs omniprésente, puisqu’un des personnages s’appelle Grégor. Le New York d’Hélène Cixous est un mot talisman générateur de souvenirs et de références littéraires dont l’écriture suit la cartographie mentale.

 

Ce survol des représentations de New York dans quelques textes de la littérature française du XXème et du XXIème siècles confirme, s’il en était besoin, que New York est une ville  à fantasmes, une ville pour l’imaginaire. Elle présente ainsi un double défi à l’écriture celui de faire face à tous les possibles et celui de se confronter à l’impossible. Entre une matière inépuisable d’histoires et l’impossibilité de les totaliser dans une forme, New York se présente bel et bien comme l’emblème littéraire de la postmodernité.

 

Texte paru dans Francographies (Vol.1), Colloque 2004, Fordham University, New York.

 

Bibliographie :

Butor, Michel. Mobile. Paris : Gallimard, 1962.

 

Céline, Louis Ferdinand. Voyage au bout de la nuit. 1932. Paris : Gallimard, 1957.

 

Cendrars, Blaise. Mon voyage en Amérique. 1912. Paris : Fata Morgana, 2003.

--- Les Pâques. 1912. Paris : Dragoon, 2004.

 

Cixous, Hélène. Manhattan. Paris : Galilée, 2002.

 

Dana, Catherine. En attendant l’Amérique. Paris : Maurice Nadeau, 2003.

 

Gary, Romain. La nuit sera calme. Paris : Gallimard, Folio, 1974.

 

Kaplan, Leslie. Le pont de Brooklyn. Paris : P.O.L, 1987.

 

© 2006 Rachel Boué

Rachel Boué enseigne la littérature française aux Etats Unis (Connecticut College). Elle a publié de nombreux articles sur des auteurs contemporains (Nathalie Sarraute, Claude Simon, Hélène Cixous, Valère Novarina). Elle est l'auteur de Nathalie Sarraute, La sensation en quête de parole (L'harmattan 1997) et d'une étude sur Enfance de Nathalie Sarraute (Bertrand Lacoste 2000). Elle vient d'achever un essai sur le silence en littérature, qui paraîtra en 2007. Elle est directrice de publication de Echo et correspondante de Riveneuve Continents.