American Vertigo :
dans le vertige
des relations franco-américaines
Pierre-Louis Fort
Dans un récent article
du New York Times, William Grimes revenait sur les tensions franco-américaines
engendrées par le conflit Irakien et faisait allusion dès le titre de son papier
à l’une de ses manifestations les plus ridicules[1],
la transformation des « French fries » en « freedom fries » : « Forget the
freedom fries, all is forgiven, Chérie »[2].
Cette phrase clin d’œil, en forme d’adresse, insistait d’emblée sur la dimension
passionnée et amoureuse de la relation entre les deux pays que le journaliste
développait ainsi:
It was never going to work out, this
break-up with France. The French-American love affair just keeps on going, a
folie à deux that's lasted nearly three centuries. It's tempestuous, hot and
heavy, beyond reason. Like all the great, impossible mismatches — F. Scott
Fitzgerald and Zelda, Richard Burton and Elizabeth Taylor, Pamela Anderson and
Tommy Lee — it cannot end. The United States and France just can't keep their
hands off each other.
Et il est vrai, pour filer la métaphore,
que les rapports politiques, culturels ou encore intellectuels entre la France
et les USA sont à l’instar des relations complexes, changeantes, imprévisibles
et parfois irrationnelles de certains couples d’amoureux. Des relations fortes
donc, comme le signale de façon enthousiaste, optimiste et officielle, le site
Internet de l’ambassade des Etats-Unis en France : « la France est le plus
ancien allié des Etats-Unis […], nos deux sociétés ont chacune une grande
attirance l'une pour l’autre, et des générations de penseurs, d’écrivains,
d’artistes, de danseurs et de musiciens ont cherché et trouvé l'inspiration de
part et d'autre de l'Océan Atlantique »[3].
Mais celui-ci passe sous silence un autres aspect de cette relation, peut être
ce qui en fait le charme : les heurts qui accompagnent ces riches échanges. Tout
se passe en fait comme si la France et les Etats-Unis se plaçaient au sein d’une
dialectique attirance-répulsion, perpétuellement recommencée.
Le dernier livre de Bernard-Henri Lévy,
American vertigo, illustre assez bien cette ambiguïté caractéristique des
relations franco-américaines et c’est à sa réception[4]
que voudrait s’intéresser, brièvement, cet article.
Un titre pour deux
langues et deux pays
Difficile, en France, de ne pas avoir
entendu parler d’American Vertigo. Il n’est qu’à écouter la radio, regarder la
télévision, lire la presse ou tout simplement se promener dans les librairies ou
les points de vente comme les Relay[5]
pour constater la présence massive d’American Vertigo.
L’ouvrage se présente sobrement, une
jaquette blanche avec une illustration sépia, certainement supposée évoquer
l’immensité prototypique des étendues américaines. En quatrième de couverture,
une page destinée à presenter succintement le gros volume, se concluant ainsi :
American Vertigo ? Un livre enquête mobile
et chaleureux. Un reportage conceptuel et un « road book » sensuel, cérébral,
drôle, véridique. La perspicacité du philosophe. L’œil et le style du romancier.
Une accroche prometteuse donc pour un
ouvrage qui s’annonce intéressant, constitué –et c’est là tout son intérêt
majeur –, d’un regard français sur une réalité américaine. BHL parcourra ainsi
près de 25 000 km en 9 mois pour mener à bien son projet.
Un reportage fait par un Français pour
des Français ? Pas exactement ! American Vertigo est en effet né d’une commande
passée par un magazine américain, The Atlantic Monthly, et le livre paraîtra aux
Etats-Unis avant d’être publié en France[6].
BHL déclarera d’ailleurs : «C'est un livre que j'ai écrit pour un lecteur
américain plutôt que pour un lecteur français. L'initiative venant des
Etats-Unis, c'était bien que le public américain l'ait en premier.» L’idée du
livre était la suivante : refaire le trajet de Tocqueville[7]
à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, mais à sa façon. BHL commence
ainsi son périple un an avant, en juin 2004, à New port, et termine en avril
2005 à Guantanamo. Les textes paraissent d’abord dans le magazine sous forme de
feuilleton puis la grande maison d’édition Random House s’occupe de la
publication sous forme de volume.
Matière française et service américain
Et le public américain sera bien servi
par Random House qui va justement s’en occuper à l’américaine, c'est-à-dire en
grand. La presse française ne manquera pas de relever cette manière de démesure,
à la fois surprenante et fascinante, mais surtout tellement typique de la
voisine du nouveau monde. « Question promotion, l'éditeur, Random House, a mis
le paquet » [8]
note Ouest France tandis que Les Echos insistent sur le poids de l’arsenal
déployé en parlant du « soutien d'une imposante logistique » avant de souligner,
non sans une certaine fierté, qu’il agit de « jamais vu pour un auteur français[9] ».
Le Figaro insiste aussi sur le caractère extraordinaire de cette promotion
(une « campagne de promotion sans précédent pour un auteur français »[10])
tout comme Libération : « L'Amérique aimera-t-elle BHL ? Random House en fait le
pari. Le livre fait l'objet d'un plan de communication exceptionnel pour un
Français[11] ».Comment
ne pas ressentir, au-delà de la simple information logistique, une sorte de
fierté devant cette attention américaine portée au lancement du livre français,
ou, à tout le moins, une admiration devant les moyens mis en œuvres, dignes de
ce qu’on attend de la puissance de frappe américaine ?
Résultat des courses pour cette promotion
faite à l’américaine par des Américains pour des Américains mais avec le livre
d’un Français ? Complexe et mitigé diront les mauvaises langues. La belle
Américaine ne se laisse pas séduire si facilement. Même si –comme le dit avec un
plaisir ironique non dissimulé Le Nouvel Observateur –, on a pu lire aux
Etats-Unis plusieurs « critiques de journaux de province très intimidés par ce
Frenchie capable de jongler avec Foucault et Hegel »[12],
ainsi que des « comptes rendus flatteurs des copains d'usage, Christopher
Hitchens, Martin Peretz » ; on a pu également lire une page virulente et très
offensive dans le prestigieux New York Times. C’est surtout cet article qui va
faire parler de lui. « Vous avez détesté le livre ? se moque Le Nouvel Obs,Vous
adorerez la critique […] Ce Keillor n'a pas critiqué Bernard-Henri Lévy, il l'a
exécuté, éviscéré, dispersé ! »
Garrison Keillor[13],
l’auteur de l’article en question, a effectivement écrit un papier on ne peut
plus railleur au sujet d’American Vertigo dont voici quelques extraits bien
choisis:
Any American with a big urge to write a
book explaining France to the French should read this book first, to get a sense
of the hazards involved. Bernard-Henri Lévy is a French writer with a
spatter-paint prose style and the grandiosity of a college sophomore; he rambled
around this country at the behest of The Atlantic Monthly and now has worked up
his notes into a sort of book. It is the classic Freaks, Fatties, Fanatics &
Faux Culture Excursion beloved of European journalists for the past 50 years […]
[…] every 10 pages or so, Lévy walks into a wall.[…] With his X-ray vision, Lévy
is able to reach tall conclusions with a single bound. […] And good Lord, the
childlike love of paradox - America is magnificent but mad, greedy and modest,
drunk with materialism and religiosity, puritan and outrageous, facing toward
the future and yet obsessed with its memories.[…] Lévy writes, like a student
padding out a term paper.[14]
Le coup porté est dur, surtout quand il
vient d’un journal influent comme celui-là. Oui, mais voilà : parlez de moi, en
bien ou en mal, mais l’essentiel c’est que vous parliez de moi. Le Monde
justement, souligne la position ambiguë d’un journal qui dénonce tout en mettant
à l’honneur: « BHL est habillé pour l'hiver. Mais le costard est taillé à la «
une » du supplément, très rarement réservée à un intellectuel français »[15].
Alors plus qu’un rejet ou qu’une descente en flèche, ne s’agit-il pas là d’une
trace d’agacement ?
Séduire, mais plus
subtilement ?
Et si c’était justement la machinerie
américaine[16]
qui avait précipité l’agacement américain? Le magazine Lire le suggère en
parlant de parasitage à propos de l’opération de lancement :
C'est ce qu'a réussi le plus conspué de
nos intellectuels, Bernard-Henri Lévy. Lire n'a pas toujours été tendre avec
l'intello branché de Saint-Germain-des-Prés. Mais force est de reconnaître, à la
lecture d'American Vertigo, que BHL a changé. Sans doute n'avions-nous pas
besoin de tout le folklore (BHL en boîte de nuit, BHL en limousine, BHL en
conférence, BHL au McDo...) qui parasita le lancement du livre aux Etats-Unis,
car son reportage passionnant parle de lui-même. Quel que soit l'agacement que
suscitent les apparitions hypermédiatisées de l'énergumène, il y a là un vrai et
remarquable travail d'enquête.[17]
Trop de marketing tue le marketing ?
Difficile de faire la part des choses : sont-ce les propos de l’intellectuel
français qui ont irrité ou bien l’accompagnement à l’américaine des propos
français ? Est-ce la prétention de la maison d’édition ? Ou bien celle de
l’auteur publié ? La piste n’est effectivement pas à exclure, on le sait, BHL
énerve ou séduit, il laisse rarement de marbre. Et si Le Figaro, fier de son
compatriote, pense que BHL s’est présenté sous son meilleur jour pendant la
promotion (« Décontracté, drôle, passionné, il s'est livré à un spectaculaire
numéro d'acteur devant un public de connaisseurs, au premier rang duquel son
épouse Arielle Dombasle[18]
et la grande dame du cinéma américain, Lauren Bacall »[19])
peut-être est-ce cette promotion mêlant philosophie, charme et Hollywood qui a
été mal vue et a énervé, là où en France, lorsqu’on est bien disposé, on voit le
comble du glamour américain. Un exemple, relevé par la presse américaine ? Celui
de la rencontre avec Sharon Stone dont Alex Beam se gausse après avoir expliqué
pourquoi American Vertigo lui semblait peu réussi :
Color me skeptical. I can't take Levy
seriously at all. I stuck with his first Atlantic article until I tripped across
the phrase ''Detroit, sublime Detroit." I burst out laughing. At another stop,
Levy checks in with actress Sharon Stone (''She unfolds her legs, refolds them,
then pulls at the hem of her skirt") to hear her fascinating ''hypothesis" about
the Bush administration. For Levy, Bush is ''this little man, a child that never
grew up and now rules the United States."
[20]
Un livre français mais lancé avec des
méthodes américaines, et les USA grincent des dents. Aurait-il fallu y aller
plus modestement, aussi bien dans les écrits que dans la promotion ? On sait que
la culture française s’exporte bien et peut séduire les américains, mais
peut-être davantage quand elle arrive subtilement et non avec ostentation[21].
Ni antiaméricanisme, ni francophobie,
juste une histoire à deux
Le livre de BHL témoigne de la difficulté
qu’il y a à concilier Etats-Unis et France, à vouloir être de deux côtés, à
parler aux uns des autres et inversement. Car American Vertigo est une réflexion
philosophique et politique qui s’adresse aussi bien aux Américains qu’aux
Français, on n’y prend pas assez garde[22].
BHL le dit dès le départ : « j’y suis allé pour prendre des nouvelles, non
seulement de vous, amis américains, mais de nous européens, notamment
français ». La réception de l’ouvrage montre combien il est difficile pour un
Français de séduire frontalement l’Amérique, surtout en se positionnant comme
héritier d’une figure historique bien connue, celle de Tocqueville en
l’occurrence, et en faisant tout pour arriver à ses fins. Comme si, pour
reprendre un des propos prêtés à BHL, le « good fuck »
[23]
ne s’était pas produit sur fond de belle romance, progressive, lente et
surprenante.
Confusion des sentiments, confusion des
esprits aussi. American vertigo illustre donc certaines des difficultés propres
au couple franco-américain, faites de défiance et d’amour mêlés. Et peut-être
pourrait on terminer ce rapide regard sur les difficultés éditoriales par
l’extrait d’un article écrit par un Américain et traduit en français pour une
parution dans un magazine français (autrement dit, le processus inverse du
livre), celui de Bernhard Brendan :
American Vertigo a également suscité des
débats passionnés dans le Wall Street Journal, l'influent magazine en ligne
Slate, la New Republic, etc. Il est pour le moins rare qu'un écrivain français
suscite de tels débats chez nous. Dans un pays où les intellectuels n'atteignent
guère à la célébrité, force est de l'admettre: Lévy est aujourd'hui plus célèbre
que jamais parmi les intellectuels américains. Il apparaît de plus en plus
fréquemment sur les écrans de télévision, aussi bien que dans les espaces de la
presse écrite ou d'Internet alloués aux tribunes libres. Comme l'a résumé Paul
Holdengraber, directeur des Programmes publics de la New York Public Library:
«American Vertigo est l'un de ces livres qui pourraient aider l'Amérique et la
France à se comprendre à nouveau, sinon à s'aimer à nouveau.» Perspective à
applaudir, de part et d'autre de l'Atlantique.[24]
S’aimer à
nouveau, certes, mais cet amour là avait-il jamais vraiment disparu ? Et les
tribulations autour du livre de BHL ne sont-elles un des épiphénomènes de cette
relation tumultueuse, passionnée et passionnelle ? France USA…. je t’aime moi
non plus.
Notes
[5]
Où il était classé troisième dans les meilleures ventes mi-avril. Toujours à
propos des ventes, ces chiffres, relevés dans Livres Hebdo : American
Vertigo est 19è des meilleures ventes dans le classement de Livres Hebdo
n°637 du 17 mars 2006 (il passe à la 10è place la semaine suivante) et
4è des meilleures ventes essais (il grimpe d’une place la semaine suivante).
[13]
Garrison Keillor est satiriste, écrivain et critique culturel. Il anime le
show « Prairie Home Companion ».
[15]
Alain Salles, Le Monde, 10 février 2006. Et le journaliste de souligner,
parallèlement, un certain nombre de papiers positifs parus dans la presse
américaine. : « Dans le Wall Street Journal, Harvey Mansfield, professeur à
Harvard et traducteur de Tocqueville, fait un compte-rendu sérieux du livre
et de ses idées. Bernard-Henri Lévy « écrit brillamment, quoique de façon
excentrique, sur les lieux qu'il visite et les gens qu'il rencontre », même
s'il regrette qu'il ne se confronte pas davantage au livre de
Tocqueville. » »
17]
François Busnel, Lire, Mars 2006.
[18]
Un atout de choc. Carl Swanson dans New York Magazine (23 janvier 2006)
parle d’elle en la qualifiant d’ « extraterrestrially beautiful actresse ».
[19]
Jean-Louis Turlin, Le Figaro, samedi 28 janvier 2006
est relevé dans
la presse américaine,
[20]
Alex Beam, Boston Globe, January 25, 2006.
[21]
Dans Le Devoir (Montréal) du 20 mars 2006, Antoine Robitaille parle de
« livre subterfuge de 500 pages, prétexte à une orchestration médiatique
transatlantique visant à assurer à son auteur quelques parts de marché
supplémentaires aux USA ».
[22]
L’AFP (samedi 4 mars 2006) l’a bien souligné: « Son périple est aussi
prétexte à un regard sur l’Europe, notamment la France, et d’abord sur
« cette sinistre et ancienne passion qui s’appelle l’antiaméricanisme », qui
déferle selon lui sur les opinions publiques.
[23]
Cf. L’article de Philippe Coste, paru dans L’Express du jeudi 16 février
2006, sous le titre « Les maladresses de BHL » et qui parle de la «
polémique causée une semaine plus tôt par un entretien provocateur dans le
New York Magazine. Interrogé sur son rapport avec l'Amérique, BHL a poussé
un peu loin l'image de sa liaison passionnée avec le pays, avec cette
formule: «J'ai eu "a good fuck" with America.» L'auteur dément formellement
avoir tenu ces propos. Mais le journaliste n'en démord toujours pas. »
[24]
Brendan Bernhard (tr. fr. Sylvie Durastanti), Lire, no. 343 Reportage, Mars
2006 : « Comment le Frenchy a bluffé les Yankees […]. Lire a demandé à un
journaliste américain de raconter les coulisses de cette odyssée ».
