Echo

Au croisement des cultures


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De l'Amérique et des Etats-Unis:

Yves Berger et Philippe Labro

entre mythe et histoire

 

Michel Gueldry

 

Nichée au cœur de la culture française existe une nostalgie de l'Amérique, entité mythique  et intemporelle qui a peu à voir avec les Etats-Unis, réalité historique, qui eux sont souvent incompris et détestés. En fait, ce sentiment français, diffus et têtu mais souvent mal reconnu, s’inspire à la fois de la nostalgie de la prairie perdue (expression du critique Michel Ciment), de la frontière disparue (expression tirée de la thèse célébrissime de Frederic Jackson Turner sur le rôle de la frontier dans l’histoire et l’esprit américains, présentée à l'origine devant l’American Historical Association à Chicago en 1895), et d'un extrême Occident (expression de Jean-Philippe Mathy) lié aux mythes de la Chute, de la Rédemption -- ou plutôt de l'absence de rédemption. 1  D’emblée, ces références, dans leur savant emboîtage, suggèrent une constante dans les interrogations françaises (et sans doute plus largement européennes), sur l’Amérique.  Le Nouveau Monde, en effet, a constamment fait l’objet d’interrogations de la part des penseurs du Vieux Monde, depuis les analyses classiques de Alexis de Tocqueville jusqu’aux lectures (contemporaines) de la culture populaire américaine, selon John Dean et Jean-Paul Gabilliet. 2  Donc, depuis maintenant deux siècles, le domaine des visions françaises de l'Amérique et des Etats-Unis est d’une grande richesse, comme le montrent les études approfondies des lectures françaises du Nouveau Monde présentées par René Rémond pour le XIXème siècle, Kornel Huvos pour la période des années 1940 aux années 1970, Jean-François Revel la période contemporaine et enfin Philippe Roger pour la plus vaste synthèse historique sur ce sujet. 3 

            Notre projet, consacré à deux romanciers contemporains fous d'Amérique, est plus modeste: dans la mesure où nous avons présenté ailleurs des interprétations comparatistes de Yves Berger (1931-2003) et de Philippe Labro (1936-), nous n’entendons pas répéter ces informations ici 4.  Nous voudrions plutôt évoquer la distinction qu'ils opèrent entre Amérique et Etats-Unis et les ressorts de cette dichotomie: la notion du sacré chez Yves Berger, et la déception face à l’expérience socio-historique chez Philippe Labro (rôle de la ville, de la société et de l’Histoire sur l’individu et sa recherche du sens des choses).  

 

Yves Berger : L'Amérique comme Temple du Temps

Les Français curieux des choses américaines et désireux d’en savoir plus, savent bien qu’ils doivent apprendre l’anglais (et, de plus en plus, l’espagnol!).  Mais plus rares sont ceux qui comprennent qu’il leur faut aussi connaître les religions américaines, et notamment les différentes expressions du protestantisme.  Pour comprendre les Etats-Unis, l’ouvrage classique de Max Weber sur l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme reste indispensable.  Tout voyageur quelque peu frotté d’Amérique sait que les Etats-Unis sont un pays bien moins déchristianisé que la France, et que la séparation de l’Eglise (des églises, en fait) et de l’Etat y est bien moins tranchée que dans la France républicaine, de tradition anticléricale et radicale.  Au demeurant, les deux dernières élections présidentielles ont fait ressortir l'importance du fait religieux.  En 1996, la différence était marquée entre le Républicain Bob Dole, Méthodiste du Kansas, stoïque et volontariste, et le Démocrate Bill Clinton, le Southern Baptist, avec sa chaleur humaine, qui croit la Rédemption encore plus assurée que la Chute, surtout si, pêchant d’abondance, on se repent d’abondance.  Au premier, la foi du second semblait ductile et accommodante, au second, la foi du premier semble rigoriste et lointaine. En 2000, lors d'un entretien télévisé avec d'autres candidats, George W. Bush, répondant à une question sur la personnalité qui l'avait le plus influencé, répondit "Jésus-Christ", et ses deux mandats et les élections de 2004 furent marqués par une offensive des dévots et autres conservateurs religieux et moraux. Tous les margoulins politiques voulaient être plus chrétiens que Jésus-Christ.

            Or, à travers ses romans et livres de voyages dont l’action se déroule dans le Nouveau Monde,  Yves Berger s’interroge bien sur l'identité de l'Amérique et y répond en termes spirituels et cosmiques, mais dans des termes non chrétiens.  Sa recherche du sens est marquée par le sentiment de l’échec des seules civilisations américaines qui vaillent, et par le sentiment de la plénitude triomphante de la nature.  Le fait que cette quête ne se fasse pas par rapport à un référent chrétien amène à préciser deux significations possibles du mot “foi”: elle peut être interprétée soit comme croyance en un corps de doctrine, soit comme ouverture au numineux.  Dans le premier cas, on avancera et on défendra, au choix, le credo de Nicée, la transsubstantiation, la Trinité, l’intercession des saints, le rôle de l’église dans le salut, les notions même de salut, de pêché, de rédemption, la nature de la Bible, etc... comme centre de la pratique religieuse -- pour s’en tenir aux traditions chrétiennes qui marquent tant les Etats-Unis.  Dans le second cas, ce sont la disponibilité, l’ouverture et l’interrogation qui inspirent -- un peu à l’image de ce que l’anonyme maître britannique du XIVème siècle appella The Cloud of Unknowing, "le nuage de l’inconnaissance". Yves Berger semble plutôt ressortir de cette deuxième approche et en cela il célèbre une Amérique intemporelle, ahistorique et cosmique, plutôt que les Etats-Unis, historiquement déterminées et marqués par le christianisme.

            Chez lui, la quête du sacré se fait en deux temps: d’abord à travers la recherche d’une civilisation parfaite (exaltation du Sud, notamment de la “Virginie de 1842”, puis des civilisations indiennes), puis par une fuite hors de l’Histoire.  En effet, si son premier roman, Le Sud (1962), se passe à la fois en Provence et dans le Deep South, si son second, Le Fou d’Amérique (1976) se déroule extérieurement à New York (et en réalité à l’intérieur du temps qui fut), et si Les Matins du Nouveau Monde (1987) renvoie aux civilisations précolombiennes, c’est en fait l’évasion hors de l’Histoire (parce que celle-ci ruine et détruit toute société idéale), et hors du temps lui-même (parce qu’il compromet tout projet humain, quel qu’il soit), qui caractérise sa spiritualité.  Ainsi, trois éléments permettent de décrire son sens du sacré: ahistoricisme, poésie des grands espaces et fascination pour les millénaires et les éons, pour l’intemporalité de la nature éternelle.  Dans Les Matins, l’auteur-narrateur s’identifie encore avec les armées sudistes en lutte contre les Yankees (on a gagné... notre camp), et il prend partie dans l’histoire, en faveur des vaincus, des Confédérés pendant la guerre de Sécession, des Français de 1940 contre leur ennemi, pour tourner l’Histoire qui se fait contre l’Histoire qui s’est faite. 5  Dans Le Fou, Berger progresse encore d’un pas dans la contestation de l’Histoire, puisqu’il ne s’agit plus seulement de venger le passé par le présent, mais de suspendre, c’est-à-dire, d’abolir du temps écoulé: Luronne arrête là un discours qui a duré une heure, peut-être deux ... S’écoulent un ou deux jours, plus, moins ... Où l’Histoire de l’Amérique est en quelque sorte arrêtée.  En suspens.  Justement, suspendue aux lèvres de Luronne.  Une Histoire qui attend, où il ne se passe plus rien ... C’est une chance qu’elle n’a jamais eue ... En la forçant à s’arrêter, peut-être la forcera-t-on à changer ... Je regarde, ébloui, l’Histoire marquer le pas, ne plus rien marquer. 6  Echapper à l’Histoire est, ainsi, échapper au temps et à la mort -- n’est-ce pas là le but de toute religion ? 

            Finalement, dans ces deux derniers récits de voyage, loin de toute société humaine, le romancier cultive le sentiment cosmique de la grandeur et du sublime et, dans les infinis espaces, et refait un voyage initiatique ... des millions de fois 7.  Par une identification shamaniste, il devient oiseau, pierre, fossile et proclame la supériorité du discours magique (ou religieux) sur le scientifique, et applique le vocabulaire théologique chrétien aux choses de la nature.  Les mégalithes sont des mesas où le voyageur imagine des cènes, et il juge sa cosmologie des Indiens aussi sûre que la Bible parce que la lente pétrification du bois, lui assurant une forme de vie éternelle, évoque bien sûr ... la transsubstantiation.  8 

            Chez Berger, l'érudition tournoyante de mots, les descriptions exaltées de la nature américaine, des espaces immenses et des durées énormes indiquent un parti pris d’échapper aux Etats-Unis historiques mais aussi à la réalité américaine, comme on la conçoit d’ordinaire, et de lui substituer une utopie parfaite. En effet, si l’Amérique est essentiellement les plaines immenses, les séquoias millénaires, les rochers impavides et les forêts profondes et silencieuses, n’est-elle pas partout où prospère une nature originelle, vide de toute intervention humaine? Ainsi, non seulement les Etats-Unis ont fort peu à voir avec l'Amérique, mais cette dernière, un moment exaltée aux dépens des Etats-Unis, disparaît comme eux dans la seule grande lumière qui vaille, la lumière de l'aube éternellement recommencée, quand nul ne connaît ni ne compte le temps. L'Amérique ne peut être elle-même qu'en étant vide d'êtres humains, coupables de créer et de compter le temps au moyen de l'histoire. Or, cette fuite hors des réalités américaines n’est pas sans rapport avec la fonction même de la littérature, car, comme Berger le soulignait dès 1965: Qu’il choisisse l’imaginaire ou que l’imaginaire le choisisse, c’est toujours contre le réel que l’écrivain travaille et de façon à l’oublier.9  Cette réticence est d’autant plus nette que les Américains contemporains sont rarissimes dans son oeuvre, et, exception faite de très rares Indiens, sont décrits de manière injuste et caricaturale... Ainsi, Yves Berger met sa culture encyclopédique au service d’une Amérique imaginée, imaginaire, qui n’a aucun rapport avec les United States of America qui lui sont contemporains, pays dont il rejette d’ailleurs l’envahissante influence culturelle.  Par exemple, il approuva l’inspiration du projet Toubon (défense de la langue française) et, se situant dans la lignée d’Etiemble fut actif, au sein du Conseil Supérieur de la Langue Française, pour empêcher ce qu’il nomma la colonisation franglaise et  la créolisation du Français. 10

            Cette Erlebnis (expérience spirituelle transformatrice) de l’Amérique que Berger élabore au fil de ses innombrables voyages et lectures nous en dit sans doute plus sur l’auteur lui-même que sur son sujet.  En cela, elle montre une réaction française à l’encontre d’un objet multiforme et fuyant, et constitue ce que Rob Kroes a nommé une  projection. 11  C’est, parmi d’autres raisons, parce que cette expérience spirituelle se fait sans référence à la manière dont le sacré est actuellement vécu par les Américains.  On pourrait, dans ce domaine, citer deux autres exemples célèbres de “projection”.  Le premier, Paul Claudel, fort son expérience de diplomate aux USA, affirma péremptoirement la supériorité du catholicisme sur le protestantisme, et se lamenta sur l’ennui désespéré de cette Amérique, lavée et affadie par le protestantisme.  Le second, Jean Baudrillard, parle de l’Empire State Building qui lui rappelle quelque chose de cette puritanité(sic) funèbre élevée à la puissance x et renchérit: l’Amérique n’est ni une réalité ni un mythe mais une hyper-réalité parce que c’est une utopie qui dès le début s’est vécue comme  réalisée. 12  

            Bien plus modeste et plus proche de la vérité américaine semble le suisse Denis de Rougemont (non  empêtré, il est vrai, par un catholicisme proclamé, comme Claudel, ou refoulé, comme Baudrillard) qui observa la vie religieuse américaine pendant son exil imposé par la deuxième guerre mondiale.   Il note justement que la vraie cellule sociale, c’est la paroisse -- ce que l’on appelle ici the church community.  Cette attitude trouve grâce à ses yeux de personnaliste genevois: la spiritualité américaine est engagée dans le siècle, et tout acte civique, social, moral, jugé conforme au bien du plus grand nombre et aux coutumes reconnues par l’église possède une valeur religieuse, est la religion même.  Il illumine le coeur du problème quand il observe que le christianisme américain, force sociale générale, est avant tout un moyen d’aménager la vie, de l’adoucir, de l’améliorer sur tous les instants, alors qu’historiquement, la religion européenne s’est voulu avant tout une préparation à la mort.  Toutefois, cet utilitarisme religieux américain le force à une conclusion morale en demi-teinte: les églises américaines ne créeront point de martyrs, de saints, de grands spirituels, parce que l’on s’y méfie de la transcendance, on dé-spiritualise le mal et le péché, en les ramenant à des dysfonctions psychologiques et sociales, amendables par l’hygiène quotidienne et la bonne volonté...  Mais, comparés aux Européens, ces fidèles sont de braves gens, plus généreux ... plus indulgents, moins hypocrites, et plus accueillants... 13.

            Si pour beaucoup d'Européens les Etats-Unis manquent singulièrement d’histoire et d’organicité (comme on le verra avec Labro ci-dessous), il ne voient guère que les églises y constituent des lieux de socialité privilégiée, qui confèrent un sens de communauté, des racines et des traditions,  Elles confèrent aussi une foi optimiste, qui promet la rédemption si repentir il y a. En ce sens, Amazing Grace  de John Newton (1725-1807) est bien le cantique du Nouveau Monde. En outre, les écoles confessionnelles des Etats-Unis suppléent aux carences des écoles dites publiques, trop souvent marquées par la violence, la dégradation des conditions de travail, la médiocrité des programmes et l'incurie des autorités de tutelle.  Cela, Yves Berger, avec son savoir encyclopédique sur l’Amérique, le sait sans aucun doute.  Mais la religion qu’il trouve (importe?) dans le Nouveau Monde n’a rien à voir avec la société américaine contemporaine.  En fait, le sentiment océanique et primitif de Yves Berger évoque les peintures de Albert Bierstadt (1830-1902), avec leur exaltation sauvage et romantique, leur sensibilité “exagérée”, leur dimension titanesque, et celles de Frederic Edwin Church (1826-1900) qui montrent un monde amorphe, fluide, tout de potentialité et d’une grandeur formidable -- au sens classique, XVIIème siècle de cet adjectif: qui inspire une “peur sacrée”.

Philippe Labro: L'histoire, vaine, toujours recommencée

De son côté, l’oeuvre de Philippe Labro évoque plutôt les peintures de Edward Hopper (1882-1967), notamment Night Hawks  (1942) où, dans un bar à la lumière crue, à l’angle droit de deux rues désertes et vides, trois buveurs noctambules, deux hommes en chapeau, une jeune femme dont la robe fournit la seule tache de couleur, sont plongés dans leurs réflexions déprimantes, prisonniers de leur solitude...   

            Ces fluettes silhouettes dans la nuit semblent bien exprimer la  philosophie de la vie de Philippe Labro: une tragi-comédie douce-amère, marquée par l’anomie, l’absence de communication et l’insatisfaction.  Le sens de l’existence se trouve dans une jeunesse qu’on a à la fois quittée (les années passent) et trahie.  Au demeurant, les romans de Labro se compliquent souvent --  l’auteur est journaliste, et sans aucun doute familier de Dashiell Hammett et autres private eyes -- d’intrigues mêlant criminalité et lutte de pouvoir, ce qui a amené Jean Schmitt, critique parisien, à parler justement d’un univers fitzgeraldien coupé de série noire. 14  De fait, rares sont les personnages de Philippe Labro qui soient heureux.  En général, ils se souviennent de leur jeunesse avec une nostalgie poignante, et, se retournant sur le chemin parcouru, y discernent, au milieu des décombres de leurs idéaux: des honneurs accumulés, de l’argent gagné, des amitiés oubliées, des amours trahies et, là-bas, tout au fond, un jeune être qui leur adresse des signes véhéments, et que, dans leur déréliction présente, ils reconnaissent trop mais qu’ils n’ont pas la volonté de suivre.  Ainsi, des personnages des Bateaux dans la nuit (1982), seule Marie-Lucile est bonne, spontanée, positive, et seul Drifter se sort (grâce à elle) de son aliénation.  Les autres: Henry Lescrabes, Andrea Paoli-Smith, Liliane Vinciguerra et Joyce Bauer, ont tout sacrifié à leur ambition sociale, et leur plat hédonisme ensemble dissimule, renforce et exprime leur malaise.  A côté de ceux-là qui ont réussi (mais à quels prix!), s'agite le magma de ceux qui vivent petitement, aiment chichement et survivent obscurément, ces vie(s) pleine d’histoires dramatiques, de divorces, de catastrophes naturelles, de fils perdus, de femmes abandonnées, ces destins brisés, ces tendresses, ces folies que l’on croise dans le Greyhound ou dans les milieux forestiers et agricoles. Ce sont Doc Larsen, Mac, Wild Bill, Pacheco, Suede, Bubba Williams, et Donald K. Banch de Un été dans l’Ouest (1988), saisissants portraits de durs, de résignés, de vaincus, d’hommes barbus, costauds, laconiques et primaires. 15 

            Ses Bildungsromanen (romans de formation) forment un cycle qui, avec L’Etudiant étranger (1986), débute par la première étape d’une initiation très longue et très compliquée (d’un) jeune homme aux joies et au front inaltérés pour déboucher sur la souffrance des Feux mal Eteints (1980), roman accablant sur la guerre d'Algérie, avec les anciens d’Algérie qui ont à vingt ans, des expressions terribles de vieux ouvriers accablés. 16  La jeunesse elle-même n’est pas nécessairement belle, témoins trois soldats du contingents qui servent en Algérie: Rebut (au nom prédestiné), chafouin, maigre et effacé, Kermadec frêle, décharné et déjà figé, qui seront assassinés par l’OAS, et Seb, brisé par l’armée et la guerre; et qui ne reviendra à Montauban que pour traîner comme une âme en peine et se suicider.  Désillusion de la jeunesse en Algérie, puisque nous ne retrouvons jamais la chambre de notre enfance. 17  Labro essaiera donc de retrouver la fraîcheur des tendres années en Amérique, mais en vain.  Certes, le jeune homme qui passe Un Eté dans l’Ouest va être saisi avec la violence des émotions premières par la beauté de la nature (ici du Colorado), et avec le sentiment que la terre était comme neuve, mais il parlera aussi des Etats du Mid-West et d’autres lieux -- Cincinnati, Indiana, Oklahoma...--  comme de terres désolées, mélancoliques et vaines. 18  Les individus immergés dans la nature sont aussi perdus que les citadins, qui fournissent la plupart de ses personnages, qui grenouillent et s’efforcent de survivre en milieu urbain, loin des beautés naturelles. 

            Le spectacle de ses contemporains, Américains ou Français d’Amérique, et de leurs folies, amène Labro à affirmer que lorsqu’on connaît un peu ce pays, on comprendra que tout y est spectacle. Les hommes s’y racontent perpétuellement des histoires, des faits divers, des crimes, des mariages, des déchéances et des coups fumants.  Il considère les Européens fatigués, blasés, tristes et égrillards, civilisés et jamais dupes, tatillons et sceptiques, méfiants et jaloux, à  bout de souffle, et, décrivant Al Capone, écrit que comme les rêves n’étaient pas à sa portée, il eut des rêves d’Italo-Américains (...)  Nourri aux nouilles et à l’eau sale, il se mit à désirer le succès et l’argent.   L’Amérique est un rêve empoisonné pour ceux qui l’atteignent (ils compromettent leur intégrité) et les autres (victimes des premiers).  Al Capone n’aime pas les femmes réelles, car il n’en a désiré qu’une seule, qu’il n’a jamais eue -- l’Amérique, qu’il a, comme tous les hommes, poursuivi sans espoir, et brutalement: Tous les hommes, à la poursuite de leur rêve, tous les Américains, à la poursuite de l’Amérique, à la poursuite de leur signification. 19  La démocratie, fille aînée de la vertu, et version de la cité de Dieu sur terre semble donc une grande illusion, d’autant que Labro méprise les moyens de l’ascension sociale: J’abhorre la flagornerie, le mensonge comme stratégie de progression sociale.  20  Et cette conquête de l’Ouest, qui chez Berger signifie destruction des Indiens admirés et irruption du Temps dans le non-Temps, est aussi triste chez Labro car elle établit une fois pour toutes l’admiration de la violence, de la conquête matérielle, du succès de la force physique.  La vie américaine, ainsi vécue au ras du quotidien, pauvre de sens et de transcendance, se ramènerait alors à une suite d’instants éclatés -- selon l’expression de Serge Doubrovsky. 21  Vie âpre, mauvais choix, comédie humaine, mégapoles déstructurantes: les personnages de Labro, en dépit de l’amour du romancier pour les Etats-Unis, semblent perpétuellement insatisfaits, comme des exilés --  et, pour citer encore Paul Claudel, un exilé comme l’est par définition l’américain, être déraciné et éternellement nostalgique. Au demeurant, les thèmes, l’atmosphère et le désenchantement final des romans de formation de Labro se retrouvent dans un récent ouvrage de Michel Déon. 22 

             Ainsi, il existe, au sein de l’oeuvre de Philippe Labro, une interrogation inquiète sur les Etats-Unis, marquée par le sentiment aigu, souvent douloureux, d’un vide moral et ontologique. Cette anomie est liée aux paysages urbains, aux villes sans centres, à l’absence de sens et d’organicité.  Avançons ici une hypothèse: cette organicité que recherchent les personnages de Labro est mieux assurée (pas parfaitement!) en France par les institutions sociales, et notamment par l’Etat central, qui est historiquement apparu bien avant le peuple français.  Il y eut longtemps des Bretons, des Alsaciens, des  Provençaux  qui avaient des monnaies diverses, des langues diverses, des poids et des mesures divers, et diverses allégeances.  Ces peuples avaient en commun la religion catholique, mais pas de sentiment d’identité commune.  Et encore -- quand les chroniqueurs occitans du XIIIème siècle narrent la croisade contre l’Occitanie, ils parlent des “Français” c’est-à-dire des barons du Nord, dont la langue leur est étrangère.  De ce Moyen Age “hérissé de particularismes” selon Karl Marx, la monarchie, en commençant notamment avec les trois grands Capétiens (Philippe Auguste, Louis IX, Philippe IV dit Le Bel), puis la République jacobine, à coup de conquête, de centralisation administrative, de colbertisme économique et d’école laïque, publique et obligatoire, firent des Français.  Résultat: aujourd’hui, l’Etat est au centre de la vie politique, économique et sociale de l’Hexagone, et domine la culture politique nationale.  La devise de la République insiste bien, en son troisième terme, sur la “fraternité”, sur la solidarité entre individus, générations et régions, notamment au moyen de l’Etat-Providence et de la redistribution de la richesse économique par la sécurité sociale.

            Aux Etats-Unis, au contraire, l’Etat est apparu historiquement tard et, à cause de l’étendue du territoire, du rattachement tardif de certains Etats à la nation américaine (Alaska et Hawaï rattachés comme 40eme et 50eme états de l'Union en 1959), du credo individualiste des pionniers, a pris très longtemps avant d’affirmer sa légitimité.  L’état fédéral a pu affirmer ses prérogatives économiques seulement à partir du New Deal, où pour la première fois Washington intervint massivement et nationalement dans l’économie, et l’unification territoriale n’a vraiment été complétée qu’à partir des années 1960, où, avec le Civil Rights movement les lois de la République ont pu commencer à être appliquées à l’ensemble du territoire national, pour garantir l'égalité des droits aux Africains-Américains.  Avant cela, le Sud vivait en état de sécession de fait, puisque les Etats sudistes appliquaient à la population noire un statut discriminatoire, les  Jim Crow laws de sinistre mémoire.  Donc, la plénitude des fonctions nationales de l’Etat américain a seulement 50 ans d’ancienneté, d’où le mouvement actuel chez les conservatives pour radicalement limiter le rôle de Washington dans la vie des cinquante états et appliquer diverses politiques réactionnaires favorisant l'individualisme aux dépens des individus et groupes les plus faibles. 

            En France, au contraire, disent certains, on continue d’insister sur les obligations de l’Etat envers les faibles et les pauvres, et à opposer deux types de capitalisme: le capitalisme dit “libéral”, et le “capitalisme rhénan”, franco-allemand-nordique, plus préoccupé de bien commun et de solidarité.  On peut ainsi esquisser des liens explicatifs entre ce sentiment d’anomie que ressentent de nombreux écrivains français au contact des USA -- Decoin, Déon, Labro, Baudrillard... -- et les expériences différentes de la démocratie et du capitalisme, régulièrement décrites par des comparatistes américains et européens. 23

 

Par sa passion, Yves Berger n’est pas sans rappeler John Muir, fondateur du Sierra Club et personnalité tellurique et mystique, et Philippe Labro, par sa souffrance, un James Dean qui ne se pardonnerait pas de vieillir.  On peut alors parler d’utopie ahistorique pour Yves Berger, qui veut transcender le temps, oublier qu'il existe, et de “contemporanéité” ahistorique pour Philippe Labro, pour qui l'éternel présent signifie la fin des rêves du passé et de l'intégrité de l'individu. Dans les deux cas, le rapport avec les Etats-Unis est problématique et celui avec l'Amérique, entité idéale, s'y substitue.  Si Yves Berger ignore les Etats-Unis contemporains, Philippe Labro y voit surtout des centres urbains suffocants et une compétition sociale aliénante.

            Nuançons: dans une lettre adressée à l’auteur du présent article, Philippe Labro a voulu insister sur son amour optimiste des Etats-Unis: Il me serait facile de trouver dans chacun de mes livres une contrepartie totale à cette vision que vous me donnez de ce que vous croyez être mon ‘amertume’ . 24   Certes.  Il reste que sa description des Etats-Unis actuels est marquée par une profonde ambivalence Saturation.  Marchandise.  Vacuité.  La solitude et la détresse.  Vous n’avez jamais vu des villes aussi belles, vous n’avez jamais vu autant de solitude.  D'autres critiques ont relevé ce blues des Etats-Unis chez Labro : tous (s)es personnages sont condamnés à la peine maximum: vieillir.  25 

            A cet égard, on ne peut s’empêcher d’évoque l’admirable chanson-poème de Michel Berger, qui évoque Tennessee Williams en des termes justement pathétiques: Il y a tant d’amour avec si peu d’envie/ Si peu d’amour avec tellement de bruit/A l’heure où certains s’aiment à la folie/Sans un seul amour, et sans un seul ami/Ainsi disparut Tennessee.  (“Quelque chose de Tennessee”).  Les personnages de Labro évoquent aussi ce dessin très connu de l'illustrateur Norman Rockwell (1894-1978) Breaking Home Ties (1954), qui montre le père, modeste travailleur battu par les circonstances, et son fils attendant l’autocar qui emmènera le tout jeune homme vers l’université locale, loin des étroits horizons familiaux.  Le passage des générations, l’espoir naïf, la tristesse soumise, la séparation, mais aussi le départ pour une autre existence: tout est dit dans ce dessin par la position des corps et l’expression des visages.  On doit évoquer, par ailleurs, le film de Alain Resnais, Mon Oncle d’Amérique (Grand Prix du Festival de Cannes en 1980), où l’un des protagonistes déclare: L’Amérique n’existe pas. Je le sais, j’y ai vécu.  Sous cette formule paradoxale s’exprime une vérité des Européens contemporains: l’Amérique, au sens de “paradis”, d’“utopie réalisée” n’existe pas -- seuls existent les Etats-Unis où, en effet, on peut vivre, prospérer, échouer, se trouver, se perdre...  La peinture d'Edward Hopper a parfois été qualifiée de "hyperréalisme", il pourrait en être de même pour les romans de Labro.

            Les deux romanciers semblent aux aussi, à leur manière, exprimer la nostalgie de la prairie perdue et de la frontière disparue, au sens que Michel Ciment et F.J. Turner donnèrent à ces expressions: des symboles, des promesses du Nouveau Monde.  Promesses non tenues dans les Etats-Unis actuels, selon Labro, et question évitée par Berger, tout à son admiration pour la nature.  La source de cette nostalgie réside peut-être dans ce que chacun considère comme le grand désappointement européen vis-à-vis de l’Amérique.  Celle-ci, en effet, aurait pu (dû?) fournir aux Européens une rédemption, une seconde chance historique de créer la société parfaite, que l’histoire avait rendu impossible dans le Vieux Monde. En effet, selon Jean Baudrillard, plus on exterminera les indigènes, plus la nostalgie en grandira dans la conscience occidentale, déjà stupéfiée par leur apparition au XVII-XVIIIème siècles.  Il souligne justement le moment le plus étonnant de notre histoire: juste quand l’Occident s’invente une raison universelle, il découvre aux antipodes une humanité réfractaire à l’histoire et au progrès, préadamique et fabuleuse, qu’il ne peut que détruire en l’annexant à cette raison universelle --  et voilà l’histoire piégée par le meurtre.  D’où il suit que la conscience philosophique et morale, déjà stupéfiée par leur apparition, restera paralysée par leur extermination.  Et elle le sera de plus en plus jusqu’à leur accorder un droit de veto maudit sur ses propres valeurs. 26 

            L’histoire du Nouveau Monde, piégée par le meurtre/génocide, contraint donc les romanciers européens à fuir (Berger) ou à critiquer (Labro) radicalement (pour les deux) le présent, leur présent: le remords historique leur impose en effet un droit de veto sur leurs propres valeurs...  Ainsi, dans la mesure où le massacre initial des Indiens (péché originel, dont tout découle) força l’Histoire de l’Amérique dans un sens (celui de la conquête, comme pour n’importe quel autre peuple), il pousse Berger à se réfugier dans la nature immémoriale et Labro à se lamenter sur la dureté de la société américaine actuelle, fille des violences d’un passé encore récent.   Au fond, ce que les Européens, par une sorte de sens chrétien de la Chute, pardonnent mal aux Etats-Unis, c’est d’avoir manqué leur chance d’assurer la Rédemption de l’Histoire humaine, notamment des péchés historiques de la vieille Europe, de n’avoir pas été, de n’être pas, meilleurs que les Européens (d’être humains, en somme!).  D’où l’ambivalence profonde des deux romanciers vis-à-vis des Etats-Unis actuels qui sont bien les héritiers et protecteurs de l’Europe selon l’expression de Raymond Aron. 27  Héritiers de tout  son passé, hélas, et protecteurs de sa faiblesse actuelle --  un double défaut aux yeux de ceux qui cherchent un Eden sur terre, et qui voudraient alors voir dans le Nouveau Monde un modèle...

            En définitive, dans la France contemporaine (ou du moins chez ces deux romanciers, assez représentatifs), l'extrême-Occident déroute parce qu’il s’alimente de remords historiques et de projections de désirs de salut, historique, social, ou spirituel.  La prairie perdue y évoque l’Eden trahi, la frontière disparue alimente une nostalgie mal éteinte... Si, pour José-Maria de Heredia, les Européens de la Renaissance poussèrent leurs désirs et leurs utopies aux bords mystérieux du monde occidental, il ne semble leur rester aujourd’hui du rêve initial que:

 

A feeling of sadness and longing

Not akin to pain

But resembling sorrow only

As the dew resembles the rain

 

NOTES

  

1.  Ciment M., La prairie perdue.  Essai sur le roman américain, Paris, Le Seuil, 1982, Mathy  J.-P., Extrême Occident.  French Intellectuals and America, University of Chicago Press, 1993.

2.  De Tocqueville A., De la Démocratie en Amérique, Paris, 1857, Dean J. et Gabilliet J.-P., European Readings of American Popular Culture, Westwood, CT, Greenwood Presss, 1996. 

3. Rémond  R., Les Etats-Unis devant l’opinion française, 1815-1853, Paris, Colin, 1974, Huvos K., Cinq mirages américains.  Les Etats-Unis dans l’oeuvre de Georges Duhamel, Jules Romains, André Maurois, Jacques Maritain et Simone de Beauvoir, Paris, Marcel Didier, 1972, Jean-François Revel, L'Obsession antiaméricaine: son fonctionnement, ses causes, ses inconséquences, Paris, Plon, 2002 et Philippe Roger, L'Ennemi américain, Paris, Le Seuil, 2005.

4.  Gueldry M., “Yves Berger: de la Quête poétique à la disparition du roman”, The French Review, Mars 1995, vol 68(4), p. 615-25, revue de L’Attrapeur d’ombres, The French Review, Avril 1994, vol. 67(5), p. 899-900, et “Trois Romanciers français et l’Amérique ou comment, l’oubliant, l’on se forge une âme”,  La Revue Francophone, Hiver 1994, vol.  VIII(1), p. 39-61.

5.  Berger  Y., Les Matins du nouveau monde, Paris, Grasset, 1987, p. 71-72 et 83-84.

6.  Berger Y., Le Fou d’Amérique, Paris, Grasset, 1976, p. 83.

7.  Berger Y. La Pierre et le saguaro, Paris, Grasset, 1992, p. 212, et L’Attrapeur d’ombres, ib., 1993, p. 13.

8.  Pierre, p. 84 et 30-34.

9.  Buin Y.,  dir.  Que peut la littérature? Paris,  10/18, 1965, p. 93-105, cit. p.95.

10.  Berger Y., entretien avec Gilles Martin-Chauffier, Paris Match,  16 décembre 1994, p. 12.

11.  Kroes R., in Dean J.et Gabilliet J.-P., op. cit.,  p. xlviii-xlix.

12.  Killiam M.-T., “Claudel, l’Amérique et autres vues postmodernes”, The French Review Oct 1996, vol. 70(1), p. 35-43, cit. p. 37, Jean Baudrillard, Amérique, Paris, Grasset, 1986, p. 32 (pour la seconde citation uniquement, la première vient de M.-T. Killiam).

13.  De Rougemont D., Vivre en Amérique, Paris, Stock, 1947, p. 105-09.

14.  “Paris était une fête” revue de Un début à Paris par Philippe Labro, Le Point, 20 août 1994, p. 75.

15.  Labro P., Un été dans l’Ouest, Paris, 1988, p. 40, 45 et 140 .

16.   Labro P., L’Etudiant étranger, Paris, Galimard, 1986, p. 26, Des Feux mal éteints, Paris, Gallimard, 1980, p. 351.

17.  Labro P., Des Feux, p. 65.

18.  Labro P., Un Eté, p. 21 et 36-40.

19.  Labro P., Un Américain peu tranquille, Paris,Gallimard, 1972, p. 212, 214 et 206-9.

20.  Bollon P., “Philippe Labro.  Le parti pris du bonheur”,  Paris-Match, 25 février 1993,  p. 8.

21.  Doubrovsky S., La Vie, l’instant, Paris, Balland, 1985.

22.  Claudel P., op. cit., p. 36, Déon M., La cour des grands, Paris, Gallimard, 1996.

 23. Cogan C., Oldest Allies, Guarded Friends.  The United States and France since 1940 New York, Praeger, 1994 (surtout conclusion).  Cf. Klaits J. et Haltzel M. H., dir., Liberty/Liberté.  The French and American Experiences Johns Hopkins University Press, 1991.

24.  Labro P., Lettre à l’auteur, 28 avril 1994.

25Labro P., Des Bateaux dans la nuit, Paris, Gallimard, 1982, p. 324, et  Amette J.-P.,  “Philippe Labro: les années lycée, Le Point, 16 janvier 1993, p. 68-69.

26.  Baudrillard J., Cool Memories, 1980-1985, Paris, Galilée, 1987, p. 206. Cf.Guerlain P., “America’s Europe and the Europeans Themselves”, Contemporary French Civilization, Eté/Automne 1993, vol. XVII(2), 260-67 et Fantasia R.,  “Everything and Nothing: The Meaning of American Popular Culture in France”, La Revue Tocqueville, Automne 1994, vol. XV(2), p. 57-88.

27.  Aron R., Mémoires, Paris, Julliard, 1983, p. 93.

 

 © 2006 Michel Gueldry

Michel Gueldry est Docteur en Sciences Politiques de l'Universite de Toulouse. Il est actuellement Directeur du French and Francophone Studies Program de Monterey Institute of International Studies, California.Il est l'auteur de deux livres sur l'Union europeenne et les rapports transatlantiques et a écrit nombreux articles sur les rapports entre la France et les Etats Unis.