De l'Amérique et des Etats-Unis:
Yves Berger et Philippe Labro
entre mythe et histoire
Michel Gueldry
Nichée au cœur de la culture française
existe une nostalgie de l'Amérique, entité mythique et intemporelle qui a peu à
voir avec les Etats-Unis, réalité historique, qui eux sont souvent incompris et
détestés. En fait, ce sentiment français, diffus et têtu mais souvent mal
reconnu, s’inspire à la fois de la nostalgie de la prairie perdue (expression du
critique Michel Ciment), de la frontière disparue (expression tirée de la thèse
célébrissime de Frederic Jackson Turner sur le rôle de la frontier dans
l’histoire et l’esprit américains, présentée à l'origine devant l’American
Historical Association à Chicago en 1895), et d'un extrême Occident (expression
de Jean-Philippe Mathy) lié aux mythes de la Chute, de la Rédemption -- ou
plutôt de l'absence de rédemption. 1 D’emblée, ces références, dans leur savant
emboîtage, suggèrent une constante dans les interrogations françaises (et sans
doute plus largement européennes), sur l’Amérique. Le Nouveau Monde, en effet,
a constamment fait l’objet d’interrogations de la part des penseurs du Vieux
Monde, depuis les analyses classiques de Alexis de Tocqueville jusqu’aux
lectures (contemporaines) de la culture populaire américaine, selon John Dean et
Jean-Paul Gabilliet. 2 Donc, depuis maintenant deux siècles, le domaine
des visions françaises de l'Amérique et des Etats-Unis est d’une grande
richesse, comme le montrent les études approfondies des lectures françaises du
Nouveau Monde présentées par René Rémond pour le XIXème siècle, Kornel Huvos
pour la période des années 1940 aux années 1970, Jean-François Revel la période
contemporaine et enfin Philippe Roger pour la plus vaste synthèse historique sur
ce sujet. 3
Notre projet, consacré à deux
romanciers contemporains fous d'Amérique, est plus modeste: dans la mesure où
nous avons présenté ailleurs des interprétations comparatistes de Yves Berger
(1931-2003) et de Philippe Labro (1936-), nous n’entendons pas répéter ces
informations ici 4. Nous voudrions plutôt évoquer la distinction qu'ils opèrent
entre Amérique et Etats-Unis et les ressorts de cette dichotomie: la notion du
sacré chez Yves Berger, et la déception face à l’expérience socio-historique
chez Philippe Labro (rôle de la ville, de la société et de l’Histoire sur
l’individu et sa recherche du sens des choses).
Yves Berger : L'Amérique comme Temple du
Temps
Les Français curieux des choses
américaines et désireux d’en savoir plus, savent bien qu’ils doivent apprendre
l’anglais (et, de plus en plus, l’espagnol!). Mais plus rares sont ceux qui
comprennent qu’il leur faut aussi connaître les religions américaines, et
notamment les différentes expressions du protestantisme. Pour comprendre les
Etats-Unis, l’ouvrage classique de Max Weber sur l’éthique protestante et
l’esprit du capitalisme reste indispensable. Tout voyageur quelque peu frotté
d’Amérique sait que les Etats-Unis sont un pays bien moins déchristianisé que la
France, et que la séparation de l’Eglise (des églises, en fait) et de l’Etat y
est bien moins tranchée que dans la France républicaine, de tradition
anticléricale et radicale. Au demeurant, les deux dernières élections
présidentielles ont fait ressortir l'importance du fait religieux. En 1996, la
différence était marquée entre le Républicain Bob Dole, Méthodiste du Kansas,
stoïque et volontariste, et le Démocrate Bill Clinton, le Southern Baptist, avec
sa chaleur humaine, qui croit la Rédemption encore plus assurée que la Chute,
surtout si, pêchant d’abondance, on se repent d’abondance. Au premier, la foi
du second semblait ductile et accommodante, au second, la foi du premier semble
rigoriste et lointaine. En 2000, lors d'un entretien télévisé avec d'autres
candidats, George W. Bush, répondant à une question sur la personnalité qui
l'avait le plus influencé, répondit "Jésus-Christ", et ses deux mandats et les
élections de 2004 furent marqués par une offensive des dévots et autres
conservateurs religieux et moraux. Tous les margoulins politiques voulaient être
plus chrétiens que Jésus-Christ.
Or, à travers ses romans et
livres de voyages dont l’action se déroule dans le Nouveau Monde, Yves Berger
s’interroge bien sur l'identité de l'Amérique et y répond en termes spirituels
et cosmiques, mais dans des termes non chrétiens. Sa recherche du sens est
marquée par le sentiment de l’échec des seules civilisations américaines qui
vaillent, et par le sentiment de la plénitude triomphante de la nature. Le fait
que cette quête ne se fasse pas par rapport à un référent chrétien amène à
préciser deux significations possibles du mot “foi”: elle peut être interprétée
soit comme croyance en un corps de doctrine, soit comme ouverture au numineux.
Dans le premier cas, on avancera et on défendra, au choix, le credo de Nicée, la
transsubstantiation, la Trinité, l’intercession des saints, le rôle de l’église
dans le salut, les notions même de salut, de pêché, de rédemption, la nature de
la Bible, etc... comme centre de la pratique religieuse -- pour s’en tenir aux
traditions chrétiennes qui marquent tant les Etats-Unis. Dans le second cas, ce
sont la disponibilité, l’ouverture et l’interrogation qui inspirent -- un peu à
l’image de ce que l’anonyme maître britannique du XIVème siècle appella The
Cloud of Unknowing, "le nuage de l’inconnaissance". Yves Berger semble plutôt
ressortir de cette deuxième approche et en cela il célèbre une Amérique
intemporelle, ahistorique et cosmique, plutôt que les Etats-Unis, historiquement
déterminées et marqués par le christianisme.
Chez lui, la quête du sacré se
fait en deux temps: d’abord à travers la recherche d’une civilisation parfaite
(exaltation du Sud, notamment de la “Virginie de 1842”, puis des civilisations
indiennes), puis par une fuite hors de l’Histoire. En effet, si son premier
roman, Le Sud (1962), se passe à la fois en Provence et dans le Deep South, si
son second, Le Fou d’Amérique (1976) se déroule extérieurement à New York (et en
réalité à l’intérieur du temps qui fut), et si Les Matins du Nouveau Monde
(1987) renvoie aux civilisations précolombiennes, c’est en fait l’évasion hors
de l’Histoire (parce que celle-ci ruine et détruit toute société idéale), et
hors du temps lui-même (parce qu’il compromet tout projet humain, quel qu’il
soit), qui caractérise sa spiritualité. Ainsi, trois éléments permettent de
décrire son sens du sacré: ahistoricisme, poésie des grands espaces et
fascination pour les millénaires et les éons, pour l’intemporalité de la nature
éternelle. Dans Les Matins, l’auteur-narrateur s’identifie encore avec les
armées sudistes en lutte contre les Yankees (on a gagné... notre camp), et il
prend partie dans l’histoire, en faveur des vaincus, des Confédérés pendant la
guerre de Sécession, des Français de 1940 contre leur ennemi, pour tourner
l’Histoire qui se fait contre l’Histoire qui s’est faite. 5 Dans Le Fou, Berger
progresse encore d’un pas dans la contestation de l’Histoire, puisqu’il ne
s’agit plus seulement de venger le passé par le présent, mais de suspendre,
c’est-à-dire, d’abolir du temps écoulé: Luronne arrête là un discours qui a duré
une heure, peut-être deux ... S’écoulent un ou deux jours, plus, moins ... Où
l’Histoire de l’Amérique est en quelque sorte arrêtée. En suspens. Justement,
suspendue aux lèvres de Luronne. Une Histoire qui attend, où il ne se passe
plus rien ... C’est une chance qu’elle n’a jamais eue ... En la forçant à
s’arrêter, peut-être la forcera-t-on à changer ... Je regarde, ébloui,
l’Histoire marquer le pas, ne plus rien marquer. 6 Echapper à l’Histoire est,
ainsi, échapper au temps et à la mort -- n’est-ce pas là le but de toute
religion ?
Finalement, dans ces deux
derniers récits de voyage, loin de toute société humaine, le romancier cultive
le sentiment cosmique de la grandeur et du sublime et, dans les infinis espaces,
et refait un voyage initiatique ... des millions de fois 7. Par une
identification shamaniste, il devient oiseau, pierre, fossile et proclame la
supériorité du discours magique (ou religieux) sur le scientifique, et applique
le vocabulaire théologique chrétien aux choses de la nature. Les mégalithes
sont des mesas où le voyageur imagine des cènes, et il juge sa cosmologie des
Indiens aussi sûre que la Bible parce que la lente pétrification du bois, lui
assurant une forme de vie éternelle, évoque bien sûr ... la
transsubstantiation. 8
Chez Berger, l'érudition
tournoyante de mots, les descriptions exaltées de la nature américaine, des
espaces immenses et des durées énormes indiquent un parti pris d’échapper aux
Etats-Unis historiques mais aussi à la réalité américaine, comme on la conçoit
d’ordinaire, et de lui substituer une utopie parfaite. En effet, si l’Amérique
est essentiellement les plaines immenses, les séquoias millénaires, les rochers
impavides et les forêts profondes et silencieuses, n’est-elle pas partout où
prospère une nature originelle, vide de toute intervention humaine? Ainsi, non
seulement les Etats-Unis ont fort peu à voir avec l'Amérique, mais cette
dernière, un moment exaltée aux dépens des Etats-Unis, disparaît comme eux dans
la seule grande lumière qui vaille, la lumière de l'aube éternellement
recommencée, quand nul ne connaît ni ne compte le temps. L'Amérique ne peut être
elle-même qu'en étant vide d'êtres humains, coupables de créer et de compter le
temps au moyen de l'histoire. Or, cette fuite hors des réalités américaines
n’est pas sans rapport avec la fonction même de la littérature, car, comme
Berger le soulignait dès 1965: Qu’il choisisse l’imaginaire ou que l’imaginaire
le choisisse, c’est toujours contre le réel que l’écrivain travaille et de façon
à l’oublier.9 Cette réticence est d’autant plus nette que les Américains
contemporains sont rarissimes dans son oeuvre, et, exception faite de très rares
Indiens, sont décrits de manière injuste et caricaturale... Ainsi, Yves Berger
met sa culture encyclopédique au service d’une Amérique imaginée, imaginaire,
qui n’a aucun rapport avec les United States of America qui lui sont
contemporains, pays dont il rejette d’ailleurs l’envahissante influence
culturelle. Par exemple, il approuva l’inspiration du projet Toubon (défense de
la langue française) et, se situant dans la lignée d’Etiemble fut actif, au sein
du Conseil Supérieur de la Langue Française, pour empêcher ce qu’il nomma la
colonisation franglaise et la créolisation du Français. 10
Cette Erlebnis (expérience
spirituelle transformatrice) de l’Amérique que Berger élabore au fil de ses
innombrables voyages et lectures nous en dit sans doute plus sur l’auteur
lui-même que sur son sujet. En cela, elle montre une réaction française à
l’encontre d’un objet multiforme et fuyant, et constitue ce que Rob Kroes a
nommé une projection. 11 C’est, parmi d’autres raisons, parce que cette
expérience spirituelle se fait sans référence à la manière dont le sacré est
actuellement vécu par les Américains. On pourrait, dans ce domaine, citer deux
autres exemples célèbres de “projection”. Le premier, Paul Claudel, fort son
expérience de diplomate aux USA, affirma péremptoirement la supériorité du
catholicisme sur le protestantisme, et se lamenta sur l’ennui désespéré de cette
Amérique, lavée et affadie par le protestantisme. Le second, Jean Baudrillard,
parle de l’Empire State Building qui lui rappelle quelque chose de cette
puritanité(sic) funèbre élevée à la puissance x et renchérit: l’Amérique n’est
ni une réalité ni un mythe mais une hyper-réalité parce que c’est une utopie qui
dès le début s’est vécue comme réalisée. 12
Bien plus modeste et plus
proche de la vérité américaine semble le suisse Denis de Rougemont (non
empêtré, il est vrai, par un catholicisme proclamé, comme Claudel, ou refoulé,
comme Baudrillard) qui observa la vie religieuse américaine pendant son exil
imposé par la deuxième guerre mondiale. Il note justement que la vraie cellule
sociale, c’est la paroisse -- ce que l’on appelle ici the church community.
Cette attitude trouve grâce à ses yeux de personnaliste genevois: la
spiritualité américaine est engagée dans le siècle, et tout acte civique,
social, moral, jugé conforme au bien du plus grand nombre et aux coutumes
reconnues par l’église possède une valeur religieuse, est la religion même. Il
illumine le coeur du problème quand il observe que le christianisme américain,
force sociale générale, est avant tout un moyen d’aménager la vie, de l’adoucir,
de l’améliorer sur tous les instants, alors qu’historiquement, la religion
européenne s’est voulu avant tout une préparation à la mort. Toutefois, cet
utilitarisme religieux américain le force à une conclusion morale en
demi-teinte: les églises américaines ne créeront point de martyrs, de saints, de
grands spirituels, parce que l’on s’y méfie de la transcendance, on
dé-spiritualise le mal et le péché, en les ramenant à des dysfonctions
psychologiques et sociales, amendables par l’hygiène quotidienne et la bonne
volonté... Mais, comparés aux Européens, ces fidèles sont de braves gens, plus
généreux ... plus indulgents, moins hypocrites, et plus accueillants... 13.
Si pour beaucoup d'Européens les Etats-Unis manquent singulièrement d’histoire
et d’organicité (comme on le verra avec Labro ci-dessous), il ne voient guère
que les églises y constituent des lieux de socialité privilégiée, qui confèrent
un sens de communauté, des racines et des traditions, Elles confèrent
aussi une foi optimiste, qui promet la rédemption si repentir il y a. En ce
sens, Amazing Grace de John Newton (1725-1807) est bien le cantique du
Nouveau Monde. En outre, les écoles confessionnelles des Etats-Unis suppléent
aux carences des écoles dites publiques, trop souvent marquées par la violence,
la dégradation des conditions de travail, la médiocrité des programmes et
l'incurie des autorités de tutelle. Cela, Yves Berger, avec son savoir
encyclopédique sur l’Amérique, le sait sans aucun doute. Mais la religion
qu’il trouve (importe?) dans le Nouveau Monde n’a rien à voir avec la société
américaine contemporaine. En fait, le sentiment océanique et primitif de
Yves Berger évoque les peintures de Albert Bierstadt (1830-1902), avec leur
exaltation sauvage et romantique, leur sensibilité “exagérée”, leur dimension
titanesque, et celles de Frederic Edwin Church (1826-1900) qui montrent un monde
amorphe, fluide, tout de potentialité et d’une grandeur formidable -- au sens
classique, XVIIème siècle de cet adjectif: qui inspire une “peur sacrée”.
Philippe Labro: L'histoire, vaine,
toujours recommencée
De son côté, l’oeuvre de Philippe Labro
évoque plutôt les peintures de Edward Hopper (1882-1967), notamment Night Hawks
(1942) où, dans un bar à la lumière crue, à l’angle droit de deux rues désertes
et vides, trois buveurs noctambules, deux hommes en chapeau, une jeune femme
dont la robe fournit la seule tache de couleur, sont plongés dans leurs
réflexions déprimantes, prisonniers de leur solitude...
Ces fluettes silhouettes dans
la nuit semblent bien exprimer la philosophie de la vie de Philippe Labro: une
tragi-comédie douce-amère, marquée par l’anomie, l’absence de communication et
l’insatisfaction. Le sens de l’existence se trouve dans une jeunesse qu’on a à
la fois quittée (les années passent) et trahie. Au demeurant, les romans de
Labro se compliquent souvent -- l’auteur est journaliste, et sans aucun doute
familier de Dashiell Hammett et autres private eyes -- d’intrigues mêlant
criminalité et lutte de pouvoir, ce qui a amené Jean Schmitt, critique parisien,
à parler justement d’un univers fitzgeraldien coupé de série noire. 14 De fait,
rares sont les personnages de Philippe Labro qui soient heureux. En général,
ils se souviennent de leur jeunesse avec une nostalgie poignante, et, se
retournant sur le chemin parcouru, y discernent, au milieu des décombres de
leurs idéaux: des honneurs accumulés, de l’argent gagné, des amitiés oubliées,
des amours trahies et, là-bas, tout au fond, un jeune être qui leur adresse des
signes véhéments, et que, dans leur déréliction présente, ils reconnaissent trop
mais qu’ils n’ont pas la volonté de suivre. Ainsi, des personnages des Bateaux
dans la nuit (1982), seule Marie-Lucile est bonne, spontanée, positive, et seul
Drifter se sort (grâce à elle) de son aliénation. Les autres: Henry Lescrabes,
Andrea Paoli-Smith, Liliane Vinciguerra et Joyce Bauer, ont tout sacrifié à leur
ambition sociale, et leur plat hédonisme ensemble dissimule, renforce et exprime
leur malaise. A côté de ceux-là qui ont réussi (mais à quels prix!), s'agite le
magma de ceux qui vivent petitement, aiment chichement et survivent obscurément,
ces vie(s) pleine d’histoires dramatiques, de divorces, de catastrophes
naturelles, de fils perdus, de femmes abandonnées, ces destins brisés, ces
tendresses, ces folies que l’on croise dans le Greyhound ou dans les milieux
forestiers et agricoles. Ce sont Doc Larsen, Mac, Wild Bill, Pacheco, Suede,
Bubba Williams, et Donald K. Banch de Un été dans l’Ouest (1988), saisissants
portraits de durs, de résignés, de vaincus, d’hommes barbus, costauds,
laconiques et primaires. 15
Ses Bildungsromanen (romans de
formation) forment un cycle qui, avec L’Etudiant étranger (1986), débute par la
première étape d’une initiation très longue et très compliquée (d’un) jeune
homme aux joies et au front inaltérés pour déboucher sur la souffrance des Feux
mal Eteints (1980), roman accablant sur la guerre d'Algérie, avec les anciens
d’Algérie qui ont à vingt ans, des expressions terribles de vieux ouvriers
accablés. 16 La jeunesse elle-même n’est pas nécessairement belle, témoins
trois soldats du contingents qui servent en Algérie: Rebut (au nom prédestiné),
chafouin, maigre et effacé, Kermadec frêle, décharné et déjà figé, qui seront
assassinés par l’OAS, et Seb, brisé par l’armée et la guerre; et qui ne
reviendra à Montauban que pour traîner comme une âme en peine et se suicider.
Désillusion de la jeunesse en Algérie, puisque nous ne retrouvons jamais la
chambre de notre enfance. 17 Labro essaiera donc de retrouver la fraîcheur des
tendres années en Amérique, mais en vain. Certes, le jeune homme qui passe Un
Eté dans l’Ouest va être saisi avec la violence des émotions premières par la
beauté de la nature (ici du Colorado), et avec le sentiment que la terre était
comme neuve, mais il parlera aussi des Etats du Mid-West et d’autres lieux --
Cincinnati, Indiana, Oklahoma...-- comme de terres désolées, mélancoliques et
vaines. 18 Les individus immergés dans la nature sont aussi perdus que les
citadins, qui fournissent la plupart de ses personnages, qui grenouillent et
s’efforcent de survivre en milieu urbain, loin des beautés naturelles.
Le spectacle de ses
contemporains, Américains ou Français d’Amérique, et de leurs folies, amène
Labro à affirmer que lorsqu’on connaît un peu ce pays, on comprendra que tout y
est spectacle. Les hommes s’y racontent perpétuellement des histoires, des faits
divers, des crimes, des mariages, des déchéances et des coups fumants. Il
considère les Européens fatigués, blasés, tristes et égrillards, civilisés et
jamais dupes, tatillons et sceptiques, méfiants et jaloux, à bout de souffle,
et, décrivant Al Capone, écrit que comme les rêves n’étaient pas à sa portée, il
eut des rêves d’Italo-Américains (...) Nourri aux nouilles et à l’eau sale, il
se mit à désirer le succès et l’argent. L’Amérique est un rêve empoisonné pour
ceux qui l’atteignent (ils compromettent leur intégrité) et les autres (victimes
des premiers). Al Capone n’aime pas les femmes réelles, car il n’en a désiré
qu’une seule, qu’il n’a jamais eue -- l’Amérique, qu’il a, comme tous les
hommes, poursuivi sans espoir, et brutalement: Tous les hommes, à la poursuite
de leur rêve, tous les Américains, à la poursuite de l’Amérique, à la poursuite
de leur signification. 19 La démocratie, fille aînée de la vertu, et version de
la cité de Dieu sur terre semble donc une grande illusion, d’autant que Labro
méprise les moyens de l’ascension sociale: J’abhorre la flagornerie, le mensonge
comme stratégie de progression sociale. 20 Et cette conquête de l’Ouest, qui
chez Berger signifie destruction des Indiens admirés et irruption du Temps dans
le non-Temps, est aussi triste chez Labro car elle établit une fois pour toutes
l’admiration de la violence, de la conquête matérielle, du succès de la force
physique. La vie américaine, ainsi vécue au ras du quotidien, pauvre de sens et
de transcendance, se ramènerait alors à une suite d’instants éclatés -- selon
l’expression de Serge Doubrovsky. 21 Vie âpre, mauvais choix, comédie humaine,
mégapoles déstructurantes: les personnages de Labro, en dépit de l’amour du
romancier pour les Etats-Unis, semblent perpétuellement insatisfaits, comme des
exilés -- et, pour citer encore Paul Claudel, un exilé comme l’est par
définition l’américain, être déraciné et éternellement nostalgique. Au
demeurant, les thèmes, l’atmosphère et le désenchantement final des romans de
formation de Labro se retrouvent dans un récent ouvrage de Michel Déon. 22
Ainsi, il existe, au sein de
l’oeuvre de Philippe Labro, une interrogation inquiète sur les Etats-Unis,
marquée par le sentiment aigu, souvent douloureux, d’un vide moral et
ontologique. Cette anomie est liée aux paysages urbains, aux villes sans
centres, à l’absence de sens et d’organicité. Avançons ici une hypothèse: cette
organicité que recherchent les personnages de Labro est mieux assurée (pas
parfaitement!) en France par les institutions sociales, et notamment par l’Etat
central, qui est historiquement apparu bien avant le peuple français. Il y eut
longtemps des Bretons, des Alsaciens, des Provençaux qui avaient des monnaies
diverses, des langues diverses, des poids et des mesures divers, et diverses
allégeances. Ces peuples avaient en commun la religion catholique, mais pas de
sentiment d’identité commune. Et encore -- quand les chroniqueurs occitans du
XIIIème siècle narrent la croisade contre l’Occitanie, ils parlent des
“Français” c’est-à-dire des barons du Nord, dont la langue leur est étrangère.
De ce Moyen Age “hérissé de particularismes” selon Karl Marx, la monarchie, en
commençant notamment avec les trois grands Capétiens (Philippe Auguste, Louis
IX, Philippe IV dit Le Bel), puis la République jacobine, à coup de conquête, de
centralisation administrative, de colbertisme économique et d’école laïque,
publique et obligatoire, firent des Français. Résultat: aujourd’hui, l’Etat est
au centre de la vie politique, économique et sociale de l’Hexagone, et domine la
culture politique nationale. La devise de la République insiste bien, en son
troisième terme, sur la “fraternité”, sur la solidarité entre individus,
générations et régions, notamment au moyen de l’Etat-Providence et de la
redistribution de la richesse économique par la sécurité sociale.
Aux Etats-Unis, au contraire,
l’Etat est apparu historiquement tard et, à cause de l’étendue du territoire, du
rattachement tardif de certains Etats à la nation américaine (Alaska et Hawaï
rattachés comme 40eme et 50eme états de l'Union en 1959), du credo
individualiste des pionniers, a pris très longtemps avant d’affirmer sa
légitimité. L’état fédéral a pu affirmer ses prérogatives économiques seulement
à partir du New Deal, où pour la première fois Washington intervint massivement
et nationalement dans l’économie, et l’unification territoriale n’a vraiment été
complétée qu’à partir des années 1960, où, avec le Civil Rights movement les
lois de la République ont pu commencer à être appliquées à l’ensemble du
territoire national, pour garantir l'égalité des droits aux
Africains-Américains. Avant cela, le Sud vivait en état de sécession de fait,
puisque les Etats sudistes appliquaient à la population noire un statut
discriminatoire, les Jim Crow laws de sinistre mémoire. Donc, la plénitude des
fonctions nationales de l’Etat américain a seulement 50 ans d’ancienneté, d’où
le mouvement actuel chez les conservatives pour radicalement limiter le rôle de
Washington dans la vie des cinquante états et appliquer diverses politiques
réactionnaires favorisant l'individualisme aux dépens des individus et groupes
les plus faibles.
En France, au contraire,
disent certains, on continue d’insister sur les obligations de l’Etat envers les
faibles et les pauvres, et à opposer deux types de capitalisme: le capitalisme
dit “libéral”, et le “capitalisme rhénan”, franco-allemand-nordique, plus
préoccupé de bien commun et de solidarité. On peut ainsi esquisser des liens
explicatifs entre ce sentiment d’anomie que ressentent de nombreux écrivains
français au contact des USA -- Decoin, Déon, Labro, Baudrillard... -- et les
expériences différentes de la démocratie et du capitalisme, régulièrement
décrites par des comparatistes américains et européens. 23
Par sa passion, Yves Berger n’est pas sans
rappeler John Muir, fondateur du Sierra Club et personnalité tellurique et
mystique, et Philippe Labro, par sa souffrance, un James Dean qui ne se
pardonnerait pas de vieillir. On peut alors parler d’utopie ahistorique pour
Yves Berger, qui veut transcender le temps, oublier qu'il existe, et de
“contemporanéité” ahistorique pour Philippe Labro, pour qui l'éternel présent
signifie la fin des rêves du passé et de l'intégrité de l'individu. Dans les
deux cas, le rapport avec les Etats-Unis est problématique et celui avec
l'Amérique, entité idéale, s'y substitue. Si Yves Berger ignore les Etats-Unis
contemporains, Philippe Labro y voit surtout des centres urbains suffocants et
une compétition sociale aliénante.
Nuançons: dans une lettre
adressée à l’auteur du présent article, Philippe Labro a voulu insister sur son
amour optimiste des Etats-Unis: Il me serait facile de trouver dans chacun de
mes livres une contrepartie totale à cette vision que vous me donnez de ce que
vous croyez être mon ‘amertume’ . 24 Certes. Il reste que sa description des
Etats-Unis actuels est marquée par une profonde ambivalence Saturation.
Marchandise. Vacuité. La solitude et la détresse. Vous n’avez jamais vu des
villes aussi belles, vous n’avez jamais vu autant de solitude. D'autres
critiques ont relevé ce blues des Etats-Unis chez Labro : tous (s)es personnages
sont condamnés à la peine maximum: vieillir. 25
A cet égard, on ne peut
s’empêcher d’évoque l’admirable chanson-poème de Michel Berger, qui évoque
Tennessee Williams en des termes justement pathétiques: Il y a tant d’amour avec
si peu d’envie/ Si peu d’amour avec tellement de bruit/A l’heure où certains
s’aiment à la folie/Sans un seul amour, et sans un seul ami/Ainsi disparut
Tennessee. (“Quelque chose de Tennessee”). Les personnages de Labro évoquent
aussi ce dessin très connu de l'illustrateur Norman Rockwell (1894-1978)
Breaking Home Ties (1954), qui montre le père, modeste travailleur battu par les
circonstances, et son fils attendant l’autocar qui emmènera le tout jeune homme
vers l’université locale, loin des étroits horizons familiaux. Le passage des
générations, l’espoir naïf, la tristesse soumise, la séparation, mais aussi le
départ pour une autre existence: tout est dit dans ce dessin par la position des
corps et l’expression des visages. On doit évoquer, par ailleurs, le film de
Alain Resnais, Mon Oncle d’Amérique (Grand Prix du Festival de Cannes en 1980),
où l’un des protagonistes déclare: L’Amérique n’existe pas. Je le sais, j’y ai
vécu. Sous cette formule paradoxale s’exprime une vérité des Européens
contemporains: l’Amérique, au sens de “paradis”, d’“utopie réalisée” n’existe
pas -- seuls existent les Etats-Unis où, en effet, on peut vivre, prospérer,
échouer, se trouver, se perdre... La peinture d'Edward Hopper a parfois été
qualifiée de "hyperréalisme", il pourrait en être de même pour les romans de
Labro.
Les deux romanciers semblent
aux aussi, à leur manière, exprimer la nostalgie de la prairie perdue et de la
frontière disparue, au sens que Michel Ciment et F.J. Turner donnèrent à ces
expressions: des symboles, des promesses du Nouveau Monde. Promesses non tenues
dans les Etats-Unis actuels, selon Labro, et question évitée par Berger, tout à
son admiration pour la nature. La source de cette nostalgie réside peut-être
dans ce que chacun considère comme le grand désappointement européen vis-à-vis
de l’Amérique. Celle-ci, en effet, aurait pu (dû?) fournir aux Européens une
rédemption, une seconde chance historique de créer la société parfaite, que
l’histoire avait rendu impossible dans le Vieux Monde. En effet, selon Jean
Baudrillard, plus on exterminera les indigènes, plus la nostalgie en grandira
dans la conscience occidentale, déjà stupéfiée par leur apparition au
XVII-XVIIIème siècles. Il souligne justement le moment le plus étonnant de
notre histoire: juste quand l’Occident s’invente une raison universelle, il
découvre aux antipodes une humanité réfractaire à l’histoire et au progrès,
préadamique et fabuleuse, qu’il ne peut que détruire en l’annexant à cette
raison universelle -- et voilà l’histoire piégée par le meurtre. D’où il suit
que la conscience philosophique et morale, déjà stupéfiée par leur apparition,
restera paralysée par leur extermination. Et elle le sera de plus en plus
jusqu’à leur accorder un droit de veto maudit sur ses propres valeurs. 26
L’histoire du Nouveau Monde,
piégée par le meurtre/génocide, contraint donc les romanciers européens à fuir
(Berger) ou à critiquer (Labro) radicalement (pour les deux) le présent, leur
présent: le remords historique leur impose en effet un droit de veto sur leurs
propres valeurs... Ainsi, dans la mesure où le massacre initial des Indiens
(péché originel, dont tout découle) força l’Histoire de l’Amérique dans un sens
(celui de la conquête, comme pour n’importe quel autre peuple), il pousse Berger
à se réfugier dans la nature immémoriale et Labro à se lamenter sur la dureté de
la société américaine actuelle, fille des violences d’un passé encore récent.
Au fond, ce que les Européens, par une sorte de sens chrétien de la Chute,
pardonnent mal aux Etats-Unis, c’est d’avoir manqué leur chance d’assurer la
Rédemption de l’Histoire humaine, notamment des péchés historiques de la vieille
Europe, de n’avoir pas été, de n’être pas, meilleurs que les Européens (d’être
humains, en somme!). D’où l’ambivalence profonde des deux romanciers vis-à-vis
des Etats-Unis actuels qui sont bien les héritiers et protecteurs de l’Europe
selon l’expression de Raymond Aron. 27 Héritiers de tout son passé, hélas, et
protecteurs de sa faiblesse actuelle -- un double défaut aux yeux de ceux qui
cherchent un Eden sur terre, et qui voudraient alors voir dans le Nouveau Monde
un modèle...
En définitive, dans la France
contemporaine (ou du moins chez ces deux romanciers, assez représentatifs),
l'extrême-Occident déroute parce qu’il s’alimente de remords historiques et de
projections de désirs de salut, historique, social, ou spirituel. La prairie
perdue y évoque l’Eden trahi, la frontière disparue alimente une nostalgie mal
éteinte... Si, pour José-Maria de Heredia, les Européens de la Renaissance
poussèrent leurs désirs et leurs utopies aux bords mystérieux du monde
occidental, il ne semble leur rester aujourd’hui du rêve initial que:
A feeling of sadness and longing
Not akin to pain
But resembling sorrow only
As the dew resembles the rain
NOTES
1. Ciment M., La prairie perdue. Essai
sur le roman américain, Paris, Le Seuil, 1982, Mathy J.-P., Extrême Occident.
French Intellectuals and America, University of Chicago Press, 1993.
2. De Tocqueville A., De la Démocratie en
Amérique, Paris, 1857, Dean J. et Gabilliet J.-P., European Readings of American
Popular Culture, Westwood, CT, Greenwood Presss, 1996.
3. Rémond R., Les Etats-Unis devant
l’opinion française, 1815-1853, Paris, Colin, 1974, Huvos K., Cinq mirages
américains. Les Etats-Unis dans l’oeuvre de Georges Duhamel, Jules Romains,
André Maurois, Jacques Maritain et Simone de Beauvoir, Paris, Marcel Didier,
1972, Jean-François Revel, L'Obsession antiaméricaine: son fonctionnement, ses
causes, ses inconséquences, Paris, Plon, 2002 et Philippe Roger, L'Ennemi
américain, Paris, Le Seuil, 2005.
4. Gueldry M., “Yves Berger: de la Quête
poétique à la disparition du roman”, The French Review, Mars 1995, vol 68(4), p.
615-25, revue de L’Attrapeur d’ombres, The French Review, Avril 1994, vol.
67(5), p. 899-900, et “Trois Romanciers français et l’Amérique ou comment,
l’oubliant, l’on se forge une âme”, La Revue Francophone, Hiver 1994, vol.
VIII(1), p. 39-61.
5. Berger Y., Les Matins du nouveau
monde, Paris, Grasset, 1987, p. 71-72 et 83-84.
6. Berger Y., Le Fou d’Amérique, Paris,
Grasset, 1976, p. 83.
7. Berger Y. La Pierre et le saguaro,
Paris, Grasset, 1992, p. 212, et L’Attrapeur d’ombres, ib., 1993, p. 13.
8. Pierre, p. 84 et 30-34.
9. Buin Y., dir. Que peut la
littérature? Paris, 10/18, 1965, p. 93-105, cit. p.95.
10. Berger Y., entretien avec Gilles
Martin-Chauffier, Paris Match, 16 décembre 1994, p. 12.
11. Kroes R., in Dean J.et Gabilliet
J.-P., op. cit., p. xlviii-xlix.
12. Killiam M.-T., “Claudel, l’Amérique
et autres vues postmodernes”, The French Review Oct 1996, vol. 70(1), p. 35-43,
cit. p. 37, Jean Baudrillard, Amérique, Paris, Grasset, 1986, p. 32 (pour la
seconde citation uniquement, la première vient de M.-T. Killiam).
13. De Rougemont D., Vivre en Amérique,
Paris, Stock, 1947, p. 105-09.
14. “Paris était une fête” revue de Un
début à Paris par Philippe Labro, Le Point, 20 août 1994, p. 75.
15. Labro P., Un été dans l’Ouest, Paris,
1988, p. 40, 45 et 140 .
16. Labro P., L’Etudiant étranger,
Paris, Galimard, 1986, p. 26, Des Feux mal éteints, Paris, Gallimard, 1980, p.
351.
17. Labro P., Des Feux, p. 65.
18. Labro P., Un Eté, p. 21 et 36-40.
19. Labro P., Un Américain peu
tranquille, Paris,Gallimard, 1972, p. 212, 214 et 206-9.
20. Bollon P., “Philippe Labro. Le parti
pris du bonheur”, Paris-Match, 25 février 1993, p. 8.
21. Doubrovsky S., La Vie, l’instant,
Paris, Balland, 1985.
22. Claudel P., op. cit., p. 36, Déon M.,
La cour des grands, Paris, Gallimard, 1996.
23. Cogan C., Oldest Allies, Guarded
Friends. The United States and France since 1940 New York, Praeger, 1994 (surtout
conclusion). Cf. Klaits J. et Haltzel M. H., dir., Liberty/Liberté. The French
and American Experiences Johns Hopkins University Press, 1991.
24. Labro P., Lettre à l’auteur, 28 avril
1994.
25.
Labro P., Des Bateaux dans la nuit,
Paris, Gallimard, 1982, p. 324, et Amette J.-P., “Philippe Labro: les années
lycée, Le Point, 16 janvier 1993, p. 68-69.
26. Baudrillard J., Cool Memories,
1980-1985, Paris, Galilée, 1987, p. 206. Cf.Guerlain P., “America’s Europe and
the Europeans Themselves”, Contemporary French Civilization, Eté/Automne 1993,
vol. XVII(2), 260-67 et Fantasia R., “Everything and Nothing: The Meaning of
American Popular Culture in France”, La Revue Tocqueville, Automne 1994, vol.
XV(2), p. 57-88.
27. Aron R., Mémoires, Paris, Julliard,
1983, p. 93.
©
2006 Michel Gueldry
Michel Gueldry est Docteur en
Sciences Politiques de l'Universite de Toulouse. Il est actuellement Directeur
du French and Francophone Studies Program de Monterey Institute of International
Studies, California.Il est l'auteur de deux livres sur l'Union europeenne et les
rapports transatlantiques et a écrit nombreux articles sur les rapports entre la
France et les Etats Unis.