Echo

Au croisement des cultures


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Hospitalité

 

Julia Kristeva

 

Je peux dire aujourd'hui que j'ai vécu parmi les meilleurs moments de ma vie per­sonnelle et professionnelle sur le sol du conti­nent américain.

 Pourtant, rien ne me destinait à cette affec­tion. Dans ma Bulgarie natale d'après-­guerre, inutile de vous dire que l'Oncle Sam n'était pas à la mode : on l'appréciait à peine d'avoir distribué dans les écoles du lait en poudre ; on s'en moquait pour son culte du Coca-Cola, que la propagande communiste présentait comme une drogue ; on le détestait pour la guerre de Corée. Quand je suis arri­vée à Paris, la guerre du Vietnam battait son plein et nous manifestions contre les bom­bardements américains. C'est alors que René Girard, qui m'avait entendue présenter Bakhtine au séminaire de Roland Barthes, m'a invitée à partir enseigner à l'université de Baltimore. Je ne me voyais guère aller col­laborer avec les « gendarmes du monde ». Et malgré le conseil fort dialectique de mon maître, Lucien Goldmann, qui me disait

« Mon petit, il faut prendre l'impérialisme américain de l'intérieur », franchement, je ne m'en sentais pas les forces : je suis restée en France. Nous étions en 1966. Quelques an­nées plus tard, en 1972, j'ai rencontré, au colloque de Cerisy sur Artaud et Bataille, le professeur Léon Roudiez de l'université de Columbia. J'ai fait mon premier voyage à New York en 1973, et depuis 1976 je suis Permanent Visiting Professor au départe­ment de français de cette université - ce qui n'a peut-être pas arrangé la qualité de mon anglais, mais m'a permis de rencontrer beau­coup d'amis et de complices dans le monde si particulier de l'université américaine.

De toute cette expérience dont j'ai essayé d'écrire l'essentiel dans les pages de mon roman Les Samouraïs, je voudrais simple­ment retenir ici deux images-symboles qui sont inséparables de ma vie psychique, et qui peuvent donner une idée de mon attache­ment aux États-Unis. La première est une pe­tite photo en noir et blanc, prise par Léon Roudiez, où l'on me voit à bord d'un ferry près d'aborder aux gratte-ciel de Manhat­tan ; je suis étudiante et porte les cheveux longs. Puisque je n'ai pas de photo de mon arrivée à Paris, celle-ci est pour moi l'unique et le meilleur vestige de ma re-naissance dans « le monde libre ». La deuxième image est celle de mon appartement à Morningside Drive ; il domine le Park mitoyen de Harlem, et je l'habite souvent quand j'enseigne à Co­lumbia ; il est inondé de cette étrange lumière américaine, à la fois trop aveuglante et très accueillante, j'ai écrit là des pages, à mes yeux essentielles, d'Histoires d'amour (1983) et de Soleil noir (1987) ; cet appartement demeure, dans ma mythologie personnelle, le haut lieu de la solitude heureuse.

Lorsque nous avons consacré, avec Phi­lippe Sollers, le n° 71-73 automne 1977 de Tel Quel à New York, beaucoup de lecteurs en ont été surpris. Il contenait rien de moins qu'une apologie de la démocratie américaine, en contrepoint à la centralisation française, étatique et jacobine. En fait, il s'agissait, et il s'agit toujours pour moi, d'une reconnais­sance de ce qui me paraît être la qualité pre­mière de la civilisation américaine, et qui ex­plique mon attachement au travail que m'a proposé l'université américaine (je dois in­clure désormais, dans l'adjectif «américai­ne », leurs voisins du Nord : le Canada et les universités canadiennes) : cette qualité, c'est l'hospitalité.

J'appelle hospitalité la capacité que possè­dent certains êtres humains d'offrir une demeure à d'autres qui n'en ont pas, ou en sont provisoirement privés. Exilée du commu­nisme et accueillie en France, ce n'est pour­tant pas en France que j'ai éprouvé cette hos­pitalité, bien que la France m'ait donné ma nationalité française, ce dont je ne saurais ja­mais assez la remercier. Cimenté par la tradi­tion administrative et culturelle, mon pays d'adoption engendre, pour s'en détacher, des nouveautés excessives (telles les différentes avant-gardes artistiques, philosophiques, théoriques) qui m'ont séduite et qui font sa gloire à l'étranger ; mais aussi de violents re­jets, quand ce ne sont pas des haines farou­ches contre ces innovations. L'Amérique, au contraire, m'apparaît comme une terre qui accueille la greffe et l'encourage - jusqu'à l'excès peut-être. Il m'arrive aussi, lorsque la xénophobie de ce vieux pays me blesse, de caresser l'idée de m'installer définitivement en Amérique, ou peut-être au Canada, plus européen et plus francophone.

Dans notre monde moderne, nous n'avons pas vraiment de définition positive de ce qui qualifie l'humanité (non pas au sens de genre humain » mais de « qualité humai­ne »). Nous sommes même conduits à nous demander « qu'est-ce que l'humanité ? » plu­tôt, sinon seulement lorsque nous sommes confrontés aux... « crimes contre l'humani­té ». Mon expérience personnelle me conduit à penser que la définition minimale de l'hu­manité, le «degré zéro », comme dirait Bar­thes de l'humanité, est précisément sa capa­cité d'hospitalité. D'ailleurs, les Grecs ne se sont pas trompés, lorsqu'ils ont choisi le mot ethos pour désigner l'aptitude la plus radica­lement humaine, qui est l'aptitude dite désor­mais éthique et qui consiste à faire un choix - le choix entre le bien et le mal, mais aussi tous les autres choix. Or, ce mot ethos (d'où provient éthique) veut dire séjour habituel, gîte des animaux ; et en dérivation de ce sens d'habitat, il a signifié progressivement habi­tude, caractère, ce qui est propre à un indi­vidu, à un groupe social.

Je dirais donc que donner refuge, accueil­lir, abriter, ouvrir sa porte, ses universités, ses maisons d'édition, mais aussi sa pensée, sa manière de réfléchir, ses préoccupations professionnelles et personnelles, à l'existence et au travail d'un étranger, bref, l'hospitalité telle que les américains l'ont pratiquée à mon égard, est le degré zéro de l'ethos. L'Améri­que incarne pour moi cette aptitude morale, qui devient essentielle - en même temps que problématique - aujourd'hui, lorsque la mi­gration massive des populations rend l'ac­cueil de l'étranger indispensable, mais de­mande tout à la fois une législation réaliste et une morale appropriée. Quelles que soient leurs propres difficultés, voire leurs ostracis­mes à l'égard des étrangers, sur le continent américain je me sens étrangère avec d'autres étrangers. Et j'ai le sentiment que de cette so­lidarité nous pouvons faire quelque chose, car nous appartenons à une humanité future, et que l'humanité future sera, comme nous, faite d'étrangers qui essaient de s'entendre.

L'hospitalité que les Américains m'ont of­ferte s'adresse avant tout à mes idées, à mon travail. Je leur apportais - et je ne cesse de m'employer à le faire - une mémoire cultu­relle, française et européenne, dans laquelle se mélangent la tradition germanique, russe et française : Hegel et Freud, le formalisme russe, le structuralisme français, les avant-­gardes du Nouveau Roman et de Tel Quel. Peut-être avaient-ils le sentiment que ma per­sonnalité de migrante était moins frenchy, au sens de fermé et parfois hautain ou méprisant où ils entendent dans ce mot. Et que, par l'in­termédiaire de l'étrangère que je suis, ils pou­vaient aussi accéder à cette culture française, mais aussi européenne, qui se montre sou­vent si inaccessible et jalouse de sa pureté. Toujours est-il que certaines de mes recher­ches ont trouvé en Amérique une hospitalité - je veux dire une résonance et un dévelop­pement - qui m'a beaucoup réjouie et en­couragée. Parfois, l'image que les Américains me renvoient me surprend, je ne m'y recon­nais pas. Mais je n'ai jamais eu, et je n'aurai pas la tentation de polémiquer. Car, je suis persuadée que de deux choses l'une : soit ces interprétations sont des contresens stériles qui s'épuiseront d'eux-mêmes - telles certai­nes récupérations militantes ou politically correct -, soit elles s'inscrivent dans la re­cherche personnelle d'hommes et de femmes américains, originaux et inventifs, qui assi­milent mon travail au leur, et affrontent dès lors les risques de leurs propres oeuvres ; ce qui est sûrement, malgré les malentendus, une excellente façon de pratiquer l'hospita­lité. La «greffe » n'est-elle pas une adoption aux conséquences imprévisibles ? Le con­traire même du « clonage » ?

 

Texte extrait de L’Avenir d’une révolte paru chez Calmann-Lévy  en 1998.

 

© 2006 Julia Kristeva

Julia Kristeva est psychanalyste, écrivaine et  professeure à l'Institut universitaire de France. Elle est par ailleurs membre du Conseil Economique et social, Présidente fondatrice du Conseil national handicap, «Visiting Professor» et docteur honoris causa de nombreuses universités (Columbia, New School for Social Research, Harvard, Georgetown, Toronto, etc.). Son œuvre, récompensée par le Prix Holberg (le Nobel des sciences humaines) en 2004, compte plus de trente livres traduits en une trentaine de langues. Dernières parutions : Le Génie féminin : Arendt, Klein, Colette (3 vol.), Fayard, 1999-2002 ; Meurtre à Byzance (roman), Fayard, 2004 ; La Haine et le Pardon, Fayard, 2005. Site : http://www.julia-kristeva.com