Echo

Au croisement des cultures


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Les Etats-Unis d’Amérique dans le texte :

Les romans francophones (se) tournent ailleurs

 

Alison Rice

 

 

     Ce n’est pas un hasard si un livre récent d’Azouz Begag s’ouvre sur une conversation téléphonique transatlantique. L’écrivain appelle ses parents à Lyon pour leur dire que son séjour chez Dgeourge Bouche, selon la prononciation du vieux père, se passe bien. Lorsque ce dernier s’inquiète à haute voix pour le bien-être de son fils en pays lointain, ce dernier répond avec enthousiasme : « Mais bien sûr, papa, c’est l’Amérique ! Des hôtels, il y en a plein les rues. Il y a tout ce que tu veux, ici. Tout, même ce que tu ne veux pas »[1]. L’écrivain qui s’emballe dans le « pays de la quantité et de la rentabilité » se rend compte que les Etats-Unis constituent une sorte de « tiers espace »[2] par rapport aux deux autres pays qui le définissent : « Dans cette géométrie aux dimensions si extravagantes, la France faisait figure de petit coin de terre, et l’Algérie, mon autre fontaine identitaire, de petit bac à sable blanc »[3]. Il est significatif qu’Azouz Begag profite du roman autobiographique pour traiter des Etats-Unis, car tout comme le narrateur du livre, l’auteur a déjà eu l’occasion de fréquenter l’Amérique : celle des universités notamment.

     Les universitaires aux Etats-Unis se sont penchés de manière scientifique sur les œuvres « francophones » il y a une vingtaine d’années. Réda Bensmaïa, écrivain et chercheur d’origine algérienne, explique que ce moment charnière des années 1980 a changé sa perspective : « j’ai pu commencer à compter mon travail sur les écrivains francophones comme faisant partie intégrante de mon ‘scholarship’ et de ‘moi-même’ »[4]. Il explique que la période où ce travail est devenu « sérieux » coïncidait avec un certain climat intellectuel :

Lors de ces années, la déconstruction ainsi que les études dites ‘postcoloniales’ avaient fait leur chemin aux Etats-Unis et bientôt en France accompagnées et, dans certains cas précédées, par un travail qui allait contribuer grandement à mieux cerner le caractère hybride, multiple, divers, de ce nouveau ‘site’ ou ‘lieu’ qu’est devenue la Francophonie ![5]

Les « théoriciens » français comme Jacques Derrida ou Michel Foucault ont joué un rôle fondamental dans l’ouverture d’esprit en Amérique qui entraînait une nouvelle « place » pour les études francophones dans l’analyse de Réda Bensmaïa. Tyler Stovall et Georges Van Den Abeele soulignent dans un ouvrage récent le fait ironique que les disciplines variées inspirées par les œuvres traduites de Derrida, Foucault ou Lacan (telles le post-colonialisme, les études culturelles, les études des différences sexuelles) sont de plus en plus détachées de ce qui se passe à Paris ; les points de repères sont maintenant dans l’Empire anglais et sa continuation américaine.[6] Nous constatons actuellement un « décentrement » des études françaises, dont l’expansion du corpus ne trouve pas d’équivalent en France, selon ces deux professeurs des Etats-Unis. Convaincus que ce n’est pas une surprise qu’une reconsidération des auteurs français et francophones ait lieu parmi les chercheurs américains[7], Tyler Stovall et Georges Van Den Abbeele soutiennent que ces derniers sont les mieux placés pour reconfigurer des études françaises à la lumière d’une « global French consciousness »[8].

     Azouz Begag, qui s’est tourné vers les Etats-Unis dans Le Marteau pique-cœur, n’est pas le seul écrivain francophone à avoir choisi ce terrain pour sa création fictionnelle. Emmanuel Dongala, Gaston-Paul Effa, Abdourahman Waberi, Maryse Condé, Hélène Cixous et Amélie Nothomb ont également choisi de porter leur regard vers l’Amérique dans des publications récentes[9]. Ces écrivains réitèrent souvent les stéréotypes qui sont associés aux USA, mais ils les détournent aussi. Quoi qu’il arrive, leurs livres jouent avec ces stéréotypes, les renouvelant selon leurs expériences ou selon l’actualité. Il est important de souligner que ces écrivains commencent à décrire les Etats-Unis maintenant car le climat intellectuel et littéraire a ouvert une place pour ces écrivains de langue française au sein de l’institution universitaire américaine tandis que la plupart n’en ont pas trouvé en France. À partir de la fin des années 1980, une tendance à inviter et même à embaucher des écrivains francophones a fait venir aux Etats-Unis des auteurs comme Maryse Condé, Assia Djebar, Emmanuel Dongala et Alain Mabanckou. Pour certains d’entre eux, c’est à la suite de cet épisode que les Etats-Unis sont entrés dans leur fiction.

     Dans son blog du 10 février 2006, l’écrivain congolais Alain Mabanckou attire l’attention sur le manque d’opportunités pour les intellectuels francophones en France, lorsqu’il réagit aux commentaires du Premier Ministre Nicolas Sarkozy qui se lamente sur la « fuite des cerveaux » vers le continent Américain :

Qu’en est-il alors de la fuite des cerveaux d’intellectuels qui vont pour la plupart aux Etats-Unis ? Cette fuite se fait depuis la France par des immigrés sortis des universités francaises ! Ces hommes et ces femmes attendent, attendent encore et finissent par aller voir ailleurs, dans ces pays dont parle M. Sarkozy. Pour ne pas aller loin, c’est le cas récemment de notre ami l’écrivain tchadien Nimrod qui viendra nous rejoindre à l’Université du Michigan en septembre prochain...[10]

Professeur de littérature française et francophone à l’Université du Michigan, Alain Mabanckou connaît les avantages de l’enseignement aux Etats-Unis où personne ne s’étonne qu’il puisse s’intéresser en même temps aux ouvrages canoniques de la Littérature Française et aux textes composés par divers auteurs francophones, sans mentionner sa passion pour les livres des Africains-Américains. Les Etats-Unis sont le lieu où des spécialistes en littératures francophones trouvent un accueil chaleureux. Azouz Begag nous en donne l’exemple quand il décrit Alec Hargreaves dans Le Marteau pique-cœur : « Il mettait la dernière touche à son exposé sur la littérature minoritaire en France, un sujet dont il avait fait sa spécialité et dont il était l’expert reconnu dans les universités du monde entier »[11]. Si les universités américaines semblent ouvertes à des gens de toutes les nationalités (Alec Hargreaves est un professeur anglais) ayant pour spécialité toutes sortes d’intérêts, il faut dire aussi que l’Amérique est intéressante, et qu’elle est un sujet intéressant pour le monde entier. On peut détester et on peut aimer les Etats-Unis, mais on ne peut pas y être indifférent.

    Invité à un colloque en Algérie, l’écrivain du Marteau pique-cœur raconte un livre en cours : « C’est l’histoire d’un écrivain d’origine nord-africaine qui est invité aux Etats-Unis dans une grande université »[12]. Azouz Begag continue son récit en décrivant le campus floridien dans lequel il était convié : « Les voilà aux USA en plein mois de janvier, dans un monde de cinéma grand écran, un univers pas du tout impitoyable où tout est facile, surtout les relations humaines. Ici, tout le monde vient d’ailleurs. Sur le campus, chaque pays a ses étudiants »[13]. La diversité évoquée dans ce passage n’est évidemment pas partout aussi paisible et utopique que dans l’expérience universitaire d’Azouz Begag. Mais il est intéressant de remarquer qu’il peint le portrait d’un campus idyllique très éloigné des endroits violents et des stéréotypes rudes qu’on trouve dans de nombreux traitements, notamment français, des Etats-Unis. À la brève liste des théoriciens français cités ci-dessus, nous pourrions ajouter d’autres penseurs de langue française comme Frantz Fanon et Édouard Glissant dont les écrits ont particulièrement influencé le domaine des études postcoloniales. L’État de Floride dans lequel Azouz Begag se trouve pendant un séjour est le sujet d’une récente réflexion d’Édouard Glissant au sujet de la créolisation :

Mais la créolisation, c’est le métissage dont on ne peut pas prévoir les résultats. Et ceci est d’autant plus vrai quand il s’agit du métissage des cultures : on ne peut prévoir les résultantes d’un métissage des cultures. Aujourd’hui, par exemple, en Floride, il y a une population américaine, états-unienne qui est en contact avec une masse de populations caraïbiennes, et probablement il y a des phénomènes de métissage et de mélange linguistiques… Quel est le résultat prévisible ? Personne ne peut le dire.[14]

Il est significatif que l’exemple choisi par l’auteur du Discours antillais soit américain. Les Etats-Unis sont un lieu de mélanges et d’extrêmes qui nourrissent tout un discours sur l’actualité planétaire. L’Amérique est devenue un point de repère omniprésent du monde contemporain ; elle est aussi devenue un pôle important dans la littérature francophone de nos jours. Nous ne sommes plus dans le rapport romanesque France-USA qui caractérise Céline, par exemple, mais plutôt dans un rapport pays natal-France-USA où, comme nous l’avons vu avec Azouz Begag, les Etats-Unis sont un « tiers espace » qui n’est jamais neutre, mais qui permet de sortir d’un binarisme post-colonial.

     Dans Le Marteau pique-cœur, Azouz Begag emploie l’humour pour distinguer les Etats-Unis de la France. Certes, « L’épouse de l’écrivain tombe malade à l’idée de retourner dans la froide violence de la société française »[15] à la fin du séjour en Floride, mais le pays des « immenses malls » qui laissent toujours « la priorité au piéton » attire cette femme plus parce qu’elle y a trouvé un amant que parce qu’elle adore le mode de vie américain. C’est ainsi que le « pays du bonheur » n’est pas fidèle à son apparence, car il cache le malheur du mari cocu ! Dans Manhattan : Lettres de la préhistoire, Hélène Cixous décrit l’apparence trompeuse d’un monument américain crucial, la Statue de la Liberté : « Un beau symbole qui malheureusement n’est pas toujours mis en pratique mais l’intention y est. Elle est en face d’une prison, à propos de liberté »[16]. Ses réflexions sur la Statue contient un détail qui n’en est pas un, car Bartholdi est un « immigrant né à Metz »[17], détail d’origine que le sculpteur a en commun avec beaucoup d’immigrés qui voient sa création lorsqu’ils arrivent aux Etats-Unis. Dans cet ouvrage autobiographique, Hélène Cixous fait référence à un membre de sa famille maternelle qui est venu au pays il y a longtemps dans des circonstances négatives : « Personne n’allait aux USA à part les mauvais garçons chassés par la famille »[18]. À la différence de ce parent lointain qui fuyait l’Europe pour les Etats-Unis comme punition, à cause d’une colère familiale, la narratrice explique qu’elle est venue dans le pays à cause d’une guerre de décolonisation. Pour n’être ni dans l’ancien pays colonisé, ni dans l’ancien pays colonisateur, elle chercha un refuge de l’autre côté de l’Atlantique : « Dès la sortie de la prison algérienne je m’étais bannie de France vers les USA, citadelle sans fenêtre aucune qui donne sur l’énorme remous africain. Tout laissait croire ici à New York City que mon pays natal déchaîné et son ancien dompteur en sueur n’existaient pas »[19]. New York occupe sans aucun doute une place à part dans les ouvrages francophones qui traitent de l’Amérique. Comme centre culturel et musical, sans mentionner les universités et l’architecture, la ville est souvent décrite comme un rêve, un lieu élégant, énergique et foisonnant de possibilités. New York est et n’est pas l’Amérique, comme le roman d’Hélène Cixous le montre à plusieurs reprises.

Si Hélène Cixous décrit les Etats-Unis comme éloignés de l’Algérie et de la France à l’époque de la guerre d’Algérie, elle ne les présente pas comme éloignés de toute guerre : « En échange ici au cirque Amérique nous avons le Viêt Nam »[20]. Comme Hélène Cixous, Emmanuel Dongala rappelle les actions américaines au Viêt-Nam dans une nouvelle qui tourne autour de l’arrivée des extra-terrestres au Congo. Les solutions proposées par les Etats-Unis pour résoudre ce problème international témoignent d’une histoire grave :

Les Etats-Unis proposèrent ce qu’ils appelaient ‘saturation bombing’, le système de tapis de bombes qu’ils avaient essayé en Allemagne, en particulier à Dresde, et perfectionné au Viêt-nam, et tant pis si dans le processus quelques indigènes y laissaient leur peau ; après tout, non seulement la terre continuait à tourner malgré le massacre de dizaines de milliers d’Indiens, mais l’Amérique était même devenue la première puissance mondiale.[21]

L’auteur ne prend pas seulement les Etats-Unis comme cible dans cette nouvelle ; les autres puissances mondiales sont critiquées aussi. La vraie solution à la menace des êtres inconnus arrive dans le récit par le biais de New York, portée par la musique de John Coltrane, artiste qu’Emmanuel Dongala a découvert lors de ses études supérieures aux Etats-Unis. Lorsqu’elle crée le syntagme « pays-empire-state »[22], Hélène Cixous nous rappelle que malgré les connotations positives de « La folie USA »[23], les Etats-Unis sont une entité avec un passé et un présent impérialistes à beaucoup d’égards. Même Amélie Nothomb, écrivain qui chante les louanges de New York dans Biographie de la faim, avoue que l’Amérique n’a ni une histoire ni une politique indemne[24].

     Dans un chapitre intitulé « La folie USA », Hélène Cixous appelle les Etats-Unis « La Nation la plus hyperbolique et la plus hyperbolisante »[25]. Amélie Nothomb nous rend dans une écriture vive et enthousiaste ses souvenirs des années passées dans la plus grande ville de ce pays : « j’ai été pendant trois ans une enfant qui vivait New York comme une folie »[26]. La ville est hyperbolique toute comme la Nation, selon la description suivante : « New York, ville peuplée d’ascenseurs supersoniques que je n’avais jamais fini d’essayer, ville de bourrasques si fortes que je devenais un cerf-volant parmi les coiffures des gratte-ciel, ville de la débauche de soi, de la recherche immodérée de ses propres excès, de ses profusions intérieures »[27]. La vie urbaine plaît à la jeune protagoniste ; elle fréquente le Lycée français qui est, pour les New-Yorkais, « le comble du chic »[28], mais la vie américaine ne lui plaît pas pour autant. Elle découvre la différence entre l’immense métropole et le reste du pays pendant les vacances d’été : « nous n’étions pas à New York, nous étions dans la forêt américaine, on y cultivait les vraies valeurs — c’était à se tordre de rire tant c’était niais »[29]. Dégoûtée du patriotisme obligé devant le drapeau américain, la jeune fille crée d’autres paroles pour ce rituel matinal : « To the corn flakes of the United States of America, one ketchup, one… »[30]. Même si elle aime d’autres aspects de la vie américaine, la narratrice ne peut s’empêcher de se moquer des facettes qu’elle trouve ridicule, comme cette scène d’allégeance au drapeau. Amélie Nothomb mélange le bien avec le mal dans son livre, juxtaposant « des prairies à perte de vue, des montagnes à perte d’altitude, des bleds à perte d’humanité, des motels peuplés de zombies »[31] et une autre ville adorée, San Francisco. L’auteur révèle l’ignorance des Américains qui ne savent pas où se situe la Belgique, pays auquel la protagoniste principale s’identifie, car elle est de nationalité belge. En ceci, les Américains ressemblent aux Français, selon la narratrice, car leur attitude est marquée par l’incrédulité envers ceux qui ne sont pas de leur terre : « Les Américains et les Français trouvaient toujours sidérant que l’on ne fût pas américain ou français »[32].

     Les similitudes entre les Etats-Unis et la France sont nombreuses dans Desirada, roman de Maryse Condé. Comme l’écrivain, la protagoniste principale de l’ouvrage est née en Guadeloupe et son itinéraire l’amène en France et aux Etats-Unis. La fiction de Maryse Condé met en perspective la misère qui existe dans les deux pays, notamment quand il s’agit des populations à l’écart, celles composées d’immigrés qui ne sont accueillis ni au centre de Paris ni au cœur des grandes villes américaines. Marie-Noëlle, ayant vécu en banlieue parisienne, remarque les points communs entre cette région française et son lieu de résidence à l’extérieur de Boston :

À la vérité, Camden Town ressemblait à Savigny-sur-Orge. On pouvait s’y attacher. Il était habité par des Africains-Américains, des Africains, des immigrés venus de toutes les îles de la Caraïbe ou des pays de l’Amérique latine, gens travailleurs et respectueux des lois, mais que leur extrême pauvreté rendait suspects. Dans les magasins, on parlait souvent l’espagnol ou le créole haïtien. En plein hiver, les vitrines regorgeaient d’avocats, de plantains, de piments et de papayes tandis qu’aux heures de repas toutes les gargotes offraient du porc avec du riz et pois.[33]

La laideur de Camden Town, avec ces « façades lugubres d’immeubles promis à la démolition » a beaucoup en commun avec l’apparence de la cité que la protagoniste a connue en France. Mais le côté multiculturel de cette vie la rend intéressante, c’est le moins qu’on puisse dire. Marie-Noëlle fréquente des gens de tous les coins du monde et son mari, le musicien nommé Stanley, est convaincu que ces gens d’origine étrangère sont indispensables aux renouvellements nécessaires au « sang vieux et gourd de l’Amérique »[34]. Sa « symphonie du Nouveau Monde » communique clairement ce message d’espoir : « Sans la défiance des Latinos, Chicanos, Balseros Cubains ou Haïtiens, risquant la mort aux frontières ou sur des radeaux de fortune, l’Amérique mourrait à force d’ingurgiter et de réingurgiter le bouillon vicieux de ses peurs et de ses haines »[35].

     La protagoniste de Desirada n’est pas du tout éprise de l’Amérique avant de s’y rendre. Une copine de son enfance, Saran, avait songé à une meilleure vie là-bas, une vie différente de celle qu’elle connaissait en Guinée, son pays natal : « Là, les policiers nous tueront comme des chiens tandis qu’en Amérique, c’est le pays de la liberté »[36]. Pas convaincue, Marie-Noëlle ne voyait que naïveté dans les raisonnements de sa copine. Elle était étonnée lorsque son mari tenait le même discours : « ces rêves lui rappelaient ceux de Saran, enfantins, irréalisables, fous »[37]. Stanley réagit à sa question, « Pourquoi les Etats-Unis d’Amérique ? » en donnant une « réponse toute prête. — C’est le seul pays où un nègre peut réussir ! »[38]. Anthéa, une femme africaine-américaine qui encourage Marie-Noëlle à faire un doctorat aux USA, pense avoir aidé la jeune étrangère à réussir sa vie, donnant ainsi raison aux deux personnages ayant cru au rêve américain. Elle est fière de cette réussite de l’autre qui est aussi la sienne, ainsi que celle de toute sa race : 

Elle seule et personne d’autre avait métamorphosé une petite émigrante craintive, mariée à un musicien sans le sou en un respectable professeur d’université. La Race lui en saurait gré et, quant à ceux qui se hâtaient de conjuguer le rêve américain au passé, ils auraient la preuve qu’ils déparlaient. Le rêve américain était bien vivant et présentait à tous ceux qui avaient deux yeux pour voir les signes de sa vitalité.[39]

La question de la race ne semble pas très importante à Marie-Noëlle qui ne vit pas la remise de son diplôme, ni le poste universitaire, ni l’enseignement comme une réussite particulière. Elle a du mal à évoquer le pays où elle réside autrement qu’en employant les clichés répétés par tous les autres : « Marie-Noëlle ne savait pas comment parler de l’Amérique, en dehors des mythes qu’elle sécrète : rapports Blancs/Noirs, Puritanisme, Sexualité, Violence »[40]. Elle conclut qu’elle a atterri là parce qu’elle n’avait pas de patrie qui lui était destinée, parce qu’elle appartient à une race à part, celle des sans-nom, sans-religion, sans-possessions : « Les Etats-Unis d’Amérique étaient faits pour ceux de son espèce, les vaincus, ceux qui ne possèdent plus rien, ni pays d’origine, ni religion, peut-être une race et qui se coulent, anonymes, dans ses vastes coins d’ombre »[41]. L’Amérique lui a donné une place, même si elle ne s’y sent pas tout à fait chez elle.

     Il est possible que les valeurs américaines repoussent la protagoniste principale de Desirada plus qu’autre chose. En fin de compte, « le pays du dollar »[42] semble adorer l’argent au point de permettre toutes sortes d’activités et de préjugés. C’est, bien entendu, le pays qui empoisonne le reste du monde avec ses produits de consommation. Emmanuel Dongala nous le rappelle dans le roman Les Petits garçons naissent aussi des étoiles, où la voix du narrateur de quinze ans avoue à maintes reprises son amour pour le Coca-Cola et sa vénération pour les vêtements provenant des Etats-Unis : « maman m’avait offert ce beau jeans venu d’Amérique, un authentique Levis »[43]. Un autre personnage du livre, Tantine Lolo, vénère les cosmétiques américains et en consomme lorsqu’elle devient assez riche pour se le permettre : elle « avait abandonné les produits bon marché qui provenaient du Nigeria et qu’on achetait sur les étalages du marché pour ne plus se défriser les cheveux et ne se maquiller qu’avec des produits authentiques venus d’Amérique »[44]. Le mot « authentique » résonne dans ces deux phrases et évoque sans doute un sourire chez certains lecteurs qui se demandent si un produit américain est vraiment « authentique », surtout de nos jours où la fabrication de nombreux produits se fait à l’étranger. À la différence de Jazz et vin de palme, où Emmanuel Dongala critique de manière indéniable les Etats-Unis pour leurs manœuvres politiques, comme nous l’avons déjà vu, Les Petits garçons naissent aussi des étoiles nous offre un commentaire sur l’actualité qui semble moins sévère. Les Etats-Unis sont présents comme idée dans le pays africain du récit, et les opportunistes comme l’oncle Boula Boula vont en profiter, en créant par exemple l’« African Construction Company » pour des raisons précises : « Tu remarqueras, dit-il, que le nom ici est en anglais ; ça sonne américain et cela fait plus professionnel »[45]. La bonne réputation des entreprises américaines est connue de cet homme qui pense à en tirer profit. Pour un autre protagoniste, l’Amérique est une alternative à la France ; tandis que ses compatriotes sont concentrés sur la métropole et les diplômes, il songe à se rendre en Amérique, mais pas n’importe laquelle : c’est surtout l’Amérique du Sud qui l’intéresse, et il voyage en Argentine dès que l’occasion se présente.

     Les informations américaines sont diffusées partout dans le monde, c’est ce dont Gaston-Paul Effa se plaint dans Voici le dernier jour du monde, un livre qui sert comme une sorte de chronique des dernières années, après le 11 septembre. La voix du narrateur né en France mais « revenu » à la terre d’origine, exprime la perspective d’un être qui se situe dans un pays africain. Il se penche sur la guerre en Irak, sur les multiples nouvelles qu’on reçoit quotidiennement à ce sujet et sur l’impossibilité de suivre ces événements, en raison de leur rapidité ! Dans cet ouvrage la critique est tranchante, car le narrateur n’est pas dupe et il interprète les décisions du gouvernement américain sous une lumière négative, justifiée : « l'impérialisme américain était leur façon bien unique de mener la guerre contre les pauvres. Le bien des Américains était devenu le mal pour eux et ici, le mal était le bien »[46]. Ce qui est drôle, c’est que parmi les informations de nature politique et belliqueuse se trouvent des informations d’une tout autre nature, comme celles qui se concentrent sur le sort d’une star américaine en Californie du Sud :

De quoi parlent les journaux ? De Michael Jackson accusé de pédophilie. Le roi de la pop, tient à la fois de l’enfant et de l’Alien. Le plus noir des Africains a passé sa vie à se décaper la peau. Inguérissable, décidément. Né j’imagine, dans sa petite enfance noire américaine, ayant souffert de la ségrégation ou nourri par elle, le roi de la pop a eu une instinctive tendance à croire à une métamorphose personnelle.[47]

Comme dans d’autres ouvrages francophones qui évoquent les Etats-Unis, la race du chanteur est mentionnée comme facteur déterminante, mais malgré la sensibilité du narrateur au racisme en Amérique[48], il se montre cynique quant à l’attention portée au procès de la star et encore plus cynique quant à la couleur blanchie de sa peau[49].

     Le point de vue du narrateur de Voici le dernier jour du monde est important, car il révèle comment on voit les Etats-Unis à partir de l’Afrique tout en peignant un portrait de l’Afrique actuelle. Dans un ouvrage d’une originalité remarquable, Abdourahman Waberi effectue une transposition de l’Afrique et de l’Occident, et brouillant ainsi nos pistes et nos présupposés dès le titre : Aux Etats-Unis d’Afrique. Les pays pauvres d’Afrique sont des nations puissantes dans ce livre, et les Etats-Unis d’Amérique et les divers pays européens sont des entités du tiers-monde. Comme on peut le prévoir, les habitants de ces lieux veulent immigrer en Afrique à tout prix. Mais il n’y a pas de la place pour tous ces « immigrés extra-africains », prétend la voix érudite d’un professeur universitaire :

À l’issue d’un feuilleton insipide, un professeur de la Kenyatta School of European and American Studies, éminent spécialiste de l’africanisation, le concept en vogue dans nos universités qui donnent le ‘la’ à la planète entière, soutient que les Etats-Unis d’Afrique ne peuvent plus accueillir toute la misère de la Terre.

Pour lire le message que nous envoie Abdourahman Waberi, il faut évidemment remplacer « European and American Studies » par « African Studies » et transformer « africanisation » en « américanisation », mais cet effet de renversement de la réalité nous fait rire, et c’est ainsi que le lecteur se rend compte de la situation risible, voire ridicule, de la division actuelle du monde en pays riches et pauvres. Ce livre nous signale que les Etats-Unis sont quand même un lieu de possibilités intellectuelles, un endroit de réflexion sur l’Afrique et les littératures de toutes langues qui en viennent, mais il nous affirme que cette reconnaissance universitaire n’est pas suffisante et que les inégalités sont nombreuses, non seulement à l’intérieur des Etats-Unis d’Amérique, mais aussi en France.

 

Les USA qui surgissent dans des ouvrages francophones sont traités comme étant à la fois positifs et négatifs. Dans tous les écrits examinés ici dans l’espace de cet article, l’attitude envers cette terre d’accueil est ambivalente. Les Etats-Unis sont « grands », pour emprunter un mot à Amélie Nothomb, et il faut les avoir parcourus « pour commencer à entrevoir ce qu’est la grandeur »[50], pas à la façon de Bernard-Henri Lévy qui se prend pour l’Alexis de Tocqueville de nos jours[51], mais comme les écrivains de langue française venus d’ailleurs, qui nous donnent une perspective nouvelle sur cette terre, considérant à la fois sa similarité et sa dissemblance avec la France.

 

 

[1] Azouz Begag, Le Marteau pique-cœur, Paris, Seuil, 2004, p. 9.

[2] J’emprunte cette notion à Homi Bhabha qui la développe dans The Location of Culture, London, Routledge, 1994.

[3] Ibid., p. 13.

[4] Réda Bensmaïa, « La langue de l’étranger ou la Francophonie barrée », Rue Descartes, Revue du Collège International de Philosophie, Presses Universitaires de France, 2002, p. 73.

[5] Ibid.

[6] Tyler Stovall et Georges Van Den Abbeele, « Introduction », French Civilization and Its Discontents : Nationalism, Colonialism, Race, Lexington Books, 2003, p. 3.

[7] Ibid., p. 15.

[8] Ibid., p. 3.

[9] En étudiant des écrivains « francophones » des anciennes colonies à côté des écrivains « français » comme Hélène Cixous ou Amélie Nothomb, je suis le modèle formulé par Tyler Stovall et Georges Van Den Abbelle qui met en question « the fundamental categories and terms of French identity, looking both within France and outside of it for answers. Far from focusing on Francophone culture in isolation and as a potential ghetto for scholars of French, this volume insists on the necessity of studying France and the Francophone world together », Ibid., pp. 14-15. Je mets en question l’adjectif « français » aussi, dans ce cas, car Hélène Cixous est née d’un père d’origine espagnole et d’une mère allemande en Algérie et Amélie Nothomb est née de parents belges au Japon ; ni l’une ni l’autre ne peut être considérée comme  « Française de souche ».

[10] Alain Mabanckou, « Offre d’emploi : ‘M. Sarkozy, Ministre de l’Intérieur, cherche d’urgence immigrés intelligents et compétents », 10 février 2006, http://www.congopage.com/article.php3?id_article=3277

[11] Azouz Begag, Op. cit., p. 14.

[12] Ibid., p. 48.

[13] Ibid., p. 49.

[14] Édouard Glissant, « La relation, imprédictible et sans morale », Entretien de François Noudelmann, Rue Descartes, Revue du Collège International de Philosophie, Paris, Presses Universitaires de France, 2002, p. 82.

[15] Azouz Begag, Opt. cit., p. 51.

[16] Hélène Cixous, Manhattan : Lettres de la préhistoire, Paris, Galilée, 2002, p. 158.

[17] Ibid., p. 159.

[18] Ibid., p. 158.

[19] Ibid., p. 167.

[20] Ibid.

[21] Emmanuel Dongala, Jazz et vin de palme, Paris, Hatier, 1982, p. 156.

[22] Hélène Cixous, Op. cit., p. 155.

[23] Ibid., p. 151.

[24] « Certes, il y aurait beaucoup à dire sur les Etats-Unis de Gerald Ford et sur New York en particulier, sur les inégalités monstrueuses que la ville présentait et la criminalité effarante que tant d’injustice entraînait. Il n’est pas question de le nier ». Amélie Nothomb, Biographie de la faim, Paris, Albin Michel, 2004, pp. 102-03.

[25] Hélène Cixous, Opt. cit., p. 159.

[26] Amélie Nothomb, Opt. cit., p. 103.

[27] Ibid., p. 106.

[28] Ibid., p. 111.

[29] Ibid., p. 140.

[30] Ibid. De nombreux textes francophones qui se concentrent en partie sur les Etats-Unis contiennent des phrases en anglais. La langue américaine s’infiltre ainsi dans la publication française, rendant celle-ci multilingue, voire polyglotte.

[31] Ibid., p. 160.

[32] Ibid., p. 113.

[33] Maryse Condé, Desirada, Paris, Robert Laffont, 1997, p. 105.

[34] Ibid., p. 107.

[35] Ibid.

[36] Ibid., p. 60.

[37] Ibid., p. 78.

[38] Ibid.

[39] Ibid., p. 223.

[40] Ibid., p. 162.

[41] Ibid., p. 163.

[42] Ibid, p. 112.

[43] Emmanuel Dongala, Les petits garçons naissent aussi des étoiles, Paris, Le Serpent à Plumes, 1998, p. 180.

[44] Ibid., p. 134.

[45] Ibid., p. 124.

[46] Gaston-Paul Effa, Voici le dernier jour du monde, Paris, Éditions du Rocher, 2005, p. 122.

[47] Ibid., p. 177.

[48] Gaston-Paul Effa révèle que le racisme existe aussi en Afrique quand il explique qu’un Africain n’a pas pu décrocher un poste malgré ses diplômes et ses compétences : « lui, le natif du pays, après de brillantes études aux Etats-Unis, était condamné à décliner, parce qu’il n’était qu’un Noir ; alors qu’elle, l’étrangère, avait connu toutes les chances. Parfois, il aurait aimé être blanc ! ». Ibid., p. 61.

[49] Ces commentaires font écho au passage cité ci-dessus du roman d’Emmanuel Dongala. Malgré le coût élevé de ses produits américains, Tantine Lolo ne profite pas d’une beauté indiscutable : « à force de traiter son épiderme avec ces produits éclaircissants, de chocolat brun foncé sa peau était devenue si jaune que je craignais qu’elle ne devînt carrément transparente ». Emmanuel Dongala, Les Petits enfants naissent aussi des étoiles, p. 134. La figure du chanteur célèbre américain — telle qu’elle est décrite dans le roman de Gaston-Paul Effa — nous rappelle l’ouvrage de Frantz Fanon qui porte le titre Peau noire, masques blancs, Paris, Éditions du Seuil, 1952.

[50] Amélie Nothomb, Opt. cit., p. 160.

[51] Bernard-Henri Lévy, American Vertigo, Paris, Grasset, 2006.


© 2006 Alison Rice