Un certain féminisme américain
contemporain :
entre genre littéraire
et revendications politiques
Eva-Alice Roustang-Stoller
L’été dernier, lors d’une promenade dans
des collines corses, je discutai avec un ami sociologue de mon avenir
d’universitaire et de mère française aux Etats-Unis. Etant donné le peu de
postes de professeur et même de lecteur, et mon peu de flexibilité géographique
(Los Angeles jusqu’à présent, New York à partir de maintenant, car il n’est pas
question d’envisager un « commuter marriage », une vie dans laquelle mes enfants
et moi retrouverions mon mari le week-end), mes chances de faire carrière dans
le domaine auquel je me suis destinée il y a 10 ans, l’enseignement du français,
sont assez faibles. L’ami demanda si j’étais donc une femme « traditionnelle »,
faisant passer sa carrière après sa famille. D’une certaine manière, il fallait
bien l’admettre, même avec répugnance, et sans entrer ici dans toutes les
raisons de ce choix, oui. Mais féministe, aussi, malgré la malédiction entachée
à ce terme et les combats anciens qu’il évoque. Féministe au sens ou je
m’intéresse à et me sens concernée par les questions qui se posent
spécifiquement aux femmes, à leur situation et leur place dans la société, en
particulier sur le marché du travail dans le monde occidental aujourd’hui et,
encore plus précisément, en France et aux Etats-Unis. D’ailleurs, malgré les
connotations négatives attachées au terme de féminisme, de l’autre côté de
l’atlantique, de nombreuses femmes s’en réclament encore, et pas seulement
celles qui ont l’âge d’avoir mené les combats des années 60 et 70. Qu’est-ce
donc, être féministe aujourd’hui, poursuivit l’ami sociologue ?
J’expliquai que, pour moi, la lutte à
mener, ou plutôt, le domaine dans lequel se posent des problèmes d’abord
féminins ou « féministes », est celui connu aux Etats-Unis sous le nom de
« balancing act » : comment mieux concilier le temps consacré au travail et
celui consacré à la famille. En d’autres termes, que faire, et à qui de le
faire, pour permettre aux femmes de trouver un meilleur équilibre entre domaine
privé et domaine public, entre le temps passé dans l’un et celui passé dans
l’autre ? Pour que ces deux temps coexistent harmonieusement et que les femmes
puissent s’investir pleinement et équitablement dans les deux? Utopie du « tout
avoir » ? Ou, comme le suggérait l’ami sociologue, plus pratique, ou peut-être
plus optimiste, véritable programme politique ? Et pourquoi pas ? Que faire pour
que le temps de travail des femmes soit de plus en plus choisi et de moins en
moins subi (qu’elles puissent à leur guise choisir entre temps complet et
partiel, par exemple), et donc plus confortable, donc forcément plus productif ?
De retour à Los Angeles, je poursuivis la
réflexion avec mon amie et collègue comme moi mère française mariée à un
Américain. Et commençai des recherches sur le sujet. Pour découvrir que mes
idées et mes questionnements, loin d’être novateurs, nourrissaient tout un
courant littéraire américain, féministe sans doute, en tout cas franchement
féminin.
Il existe dans le champ littéraire
américain un genre sans véritable équivalent en France, en tout cas pour le
sujet qui m’intéresse ici : « creative non-fiction ». Ni fiction, ni biographie,
ce type d’écrit n’est pas non plus un travail universitaire spécialisé ni une
étude socio-économique ou scientifique. « Créatif », il l’est au sens où,
prenant sa source dans l’expérience personnelle de l’auteur, il s’essaie à
généraliser les réflexions suscitées par cette expérience en s’appuyant sur
d’autres similaires. Il ne répugne pas au recours à la source « sérieuse »,
académique, chiffrée, mais jamais comme une fin en soi. C’est une sorte d’essai
où le « je » nommé et individualisé de l’auteur ne craint pas de se montrer et
d’assumer son identité, de parler de lui pour prétendre dans un deuxième temps à
la généralité. Il s’agit, dans un troisième temps, de susciter la réflexion et
le débat autour du thème défini par l’expérience de l’auteur pour,
éventuellement, proposer des pistes de solution. La « creative non-fiction » ce
serait, pour essayer de traduire, une sorte d’« essai personnel » avec des
prétentions universelles de l’ordre de l’expérience ou de la réflexion.
Ce genre littéraire est essentiel pour
comprendre la réflexion menée sur la situation de la femme dans la société
américaine contemporaine. En découvrant l’immense bibliographie (voir à la fin
de cet article) sur la question, il me sembla qu’il existait un véritable
sous-genre de « creative non-fiction » sur la condition féminine et, plus
précisément, sur la condition maternelle. « Que signifie être mère aujourd’hui
aux Etats-Unis ? » est la question que ces essais posent. La réponse s’organise
sur deux terrains : social et psychologique. D’un point de vue social, la
réponse ne va pas de soi, disent les écrivaines. D’un point de vue
psychologique, elle ne correspond pas aux paradis de bonheur imaginés et promis
par d’autres. L’essai fémino-maternel veut réfléchir à ces écarts et y proposer
des solutions.
Au départ de ce type d’écrit, il y a donc
une expérience (la maternité), qui s’est accompagnée de sentiments ambivalents :
bonheur et angoisse, joie et désarroi. Le résultat de ces sentiments mitigés,
c’est une prise de conscience douloureuse non seulement que la vie ne sera plus
jamais comme avant, mais surtout que rien n’a préparé les difficultés auxquelles
il faut désormais faire face.[1]
A cette détresse s’ajoute le fait que c’est souvent seules que les jeunes mères
doivent s’adapter à la nouvelle donne (A. Crittenden, M. Peskowitz, L. Steiner,
J. Warner, N. Wolf).
S’il faut reconnaître que la plainte et la
colère dominent souvent ces essais, de manière parfois un peu répétitive,
reconnaissons leur le mérite d’aborder sans tabou et sous un angle concret les
problèmes qui se posent aux femmes, et particulièrement aux jeunes mères. Loin
des théories féministes des militantes des années 70, les écrivaines dont il est
question ici partent d’une expérience personnelle, dont elles s’attachent à
montrer, avec plus ou moins de succès,[2]
qu’elle est aussi collective. L’idée est que toute lectrice puisse donc se
sentir concernée, en tout ou en partie.
Les écrivaines dont il est question ici
sont devenues mères vers 35 ans. Elles avaient jusque là une carrière jalonnée
de réussites, souvent liée au journalisme (D. Crittenden, A. Crittenden, S.
Douglas, K. Ellison, J. Warner, N. Wolf) et/ou à l’enseignement (M. Peskowitz,
J. Williams). Mais à la naissance de leur (premier) enfant, elles ont
soudainement découvert que ces carrières n’étaient pas compatibles avec leur
nouvelle condition, du moins pas exercées à temps complet, et ont par conséquent
démissionné ou négocié, avec plus ou moins de succès, mi-temps et télé-travail.
Toutes s’accordent pour trouver deux causes à cette incompatibilité entre
travail et carrière, l’une politico-sociale, l’autre socio-psychologique. La
première cause, à la fois sociale et politique, réside dans la nature du système
scolaire américain et dans les politiques américaines de prise en charge du
petit enfant. Aux Etats-Unis, l’école ouvre ses portes aux enfants de 5 ans, pas
avant. Pour les plus jeunes, il n’existe pas de prise en charge publique. Les
enfants de moins de cinq ans dont les deux parents travaillent doivent donc être
gardés par de la famille, une nourrice ou dans une crèche privée. Mais ces
crèches et « preschools » sont peu ou pas réglementées. Sauf pour les rares
chanceux qui disposent d’une crèche sur leur lieu de travail, le choix doit donc
souvent se faire entre une solution de qualité coûteuse ou une crèche dite
« familiale », moins chère, de structure plus petite et de qualité très
variable. C’est dire que trouver un mode de garde raisonnable tant pour le prix
que pour la qualité relève aux Etats-Unis d’un véritable parcours du combattant
face auquel les très nombreuses démarches que le jeune couple parisien doit
souvent accomplir pour trouver une place en crèche semblent un parcours de
santé.
A cette difficulté, toujours selon nos
essayistes, s’en ajoute une autre plus pernicieuse, que toutes montrent du doigt
: la société américaine valoriserait excessivement les mères qui décident de se
consacrer entièrement à leur enfant par rapport à celles qui travaillent (A.
Crittenden, J. Warner, S. Douglas & M. Michaels). Autrement dit, pour être une
« bonne mère », il faudrait être une mère au foyer. Ayant intériorisé cette
règle implicite, les mères américaines qui travaillent se sentent coupables. On
leur dit qu’elles ne consacrent pas assez de temps à leur enfant ; elles pensent
qu’elles devraient être présentes pour lui/leur permettre de participer à
diverses activités sportives ou musicales ou simplement pour le/les regarder
grandir.
Sur la légitimité de ce point de vue, les
écrivaines divergent. Il y a celles qui reconnaissent l’idée que la place d’une
mère (ou d’un père) de petits enfants est effectivement à la maison (D.
Crittenden, L. Daufman & M. Quigley), et demandent que ce « travail » réel soit
reconnu et reflété dans les politiques sociales, le droit de la famille, etc.
(A. Crittenden, S. Greenspan & J. Salmon, J. Williams) D’autres au contraire,
plus proches de la position française, revendiquent de reprendre le travail dès
la fin du congé maternité et constatent que ce n’est pas un droit, mais souvent
une nécessité financière pour les plus pauvres ou un privilège pour les plus
aisées (qui peuvent payer une nourrice à domicile) ou pour celles dont le
travail (enseignement, journalisme) permet une certaine flexibilité des horaires
(A. Crittenden, J. Warner) . En tout cas, ces deux facteurs combinés (la rareté
d’un mode de garde satisfaisant et ce qui est perçu comme une pression sociale
pour cesser de travailler) forcent les mères à « choisir » et assumer un mode de
vie dont nos essayistes pensent qu’il ne résulte pas en fait d’un véritable
choix. C’est cela qu’elles décrivent et contre quoi elles protestent.
Une fois les problèmes posés, elles
réfléchissent aux manières d’y apporter des solutions. C’est pour cette raison
qu’elles se tournent vers la France, dont la politique familiale présente, selon
elles, un modèle à imiter, qui résoudrait beaucoup des problèmes que rencontrent
les Américaines. Il suffit d’évoquer les écoles maternelles, qui prennent les
enfants en charge dès 3 ans, voire 2, et les crèches publiques et les
assistantes maternelles pour la période précédent l’entrée à l’école.[3]
Globalement, les Françaises ont un taux d’activité professionnelle de 80%.[4]
Pour les nouvelles féministes américaines, la solution est claire : l’Etat
américain doit fournir aux familles des modes de garde généralisés et surtout,
dont il serait le garant d’une qualité minimum, comme c’est le cas en France.
Mais cette raison n’est pas la seule pour
laquelle la France est considérée par certaines des essayistes citées comme un
idéal pour la mère qui travaille (A. Crittenden, J. Warner, S. Douglas & M.
Michalels). Dans une veine un peu différente, J. Jacobs & D. Gerson s’attachent
à montrer les défauts des politiques européennes pour prôner l’invention d’une
solution proprement américaine.[5]
Non contentes de fustiger l’absence d’une politique familiale nationale,
certaines analysent les mentalités pour montrer les différences qui existent
d’un pays à l’autre sur la conception de la maternité et faire l’éloge, sur
cette question aussi, de la France. Car, cause ou conséquence de ses politiques,
il n’existerait pas en France de conception de la maternité imposant à la mère
de rester à la maison avec ses jeunes enfants. Pas de culpabilité, donc.
Disposant d’une part de modes de garde variés et de qualité, d’autre part
libérée d’un modèle maternel unique la consignant au soin de sa famille pour
être une mère digne de ce nom, la Française se trouverait dans des conditions
idéales pour accéder à la maternité dans le monde contemporain (le livre de J.
Warner, Perfect Madness: Motherhood in the Age of Anxiety, est à ce titre
particulièrement éloquent). La France, paradis de la mère active ? A lire toute
cette littérature, je m’étonnai de la pauvreté du débat en France. Car qu’on
soit d’accord ou pas avec les écrivaines américaines, l’on conviendra qu’elles
examinent des questions qui valent la peine d’être posées.
Qu’on me permette ici un nouveau détour
par mon expérience personnelle. Il faut avouer que le sujet m’intéresse plus
particulièrement depuis que je suis mère. Bien que je me sente française dans ma
manière de me comporter avec ma fille, ma vie quotidienne de parent et ma
réflexion sur le sujet se déroulent dans un cadre américain. J’ai donc peut-être
négligé la littérature française qui s’y rapporte, parce que je n’y ai plus
aussi facilement accès et qu’elle ne me concerne pas directement. Si l’on suit
nos écrivaines, en revanche, il ne serait pas étonnant que le débat autour de la
manière et des moyens d’élever des enfants soit moins riche en France, puisque
ce pays dispose de conditions assez exceptionnelles. Que veulent les femmes ?
Elles veulent une carrière, un mari et des enfants. En France, c’est possible.
On pourrait donc se réjouir de la pauvreté du débat en France, puisque cela
signifierait que les Françaises auraient acquis ce qui fait tant défaut aux
Américaines.
A ce stade de mes lectures, je dus
m’avouer que toutes ces critiques des Etats-Unis me mettaient mal à l’aise, moi
immigrée, peut-être plus royaliste que le roi… Que la société américaine, bien
plus obsédée que la française par l’égalité des sexes, soit si peu propice à la
professionnalisation des femmes, je ne pouvais pas le croire tout à fait. Aussi,
si l’on se tourne vers d’autres aspects que ceux principalement évoqués par nos
féministes, une autre image apparaît. Par exemple, proportionnellement plus
d’Américaines que de Françaises accèdent à des postes à responsabilité. En
d’autres termes, aux Etats-Unis, le « plafond de verre » est beaucoup plus haut
qu’en France. Donc si les Américaines ont beaucoup à envier aux Françaises, la
réciproque est vraie aussi : en France, plus de femmes travaillent, mais sont
cantonnées dans la deuxième moitié de l’échelle professionnelle, tandis qu’aux
Etats-Unis, parmi celles qui travaillent elles sont proportionnellement plus
nombreuses à atteindre le sommet.
De plus, si l’on regarde les statistiques
concernant le partage des taches ménagères et du soin des enfants au sein du
couple (un cheval de bataille de certaines féministes), les Françaises et les
Américaines sont à peu près dans la même situation : à les accomplir en grande
majorité. Donc en France les femmes, qui travaillent en masse, auraient
néanmoins du mal à accéder aux postes les plus élevés et assumeraient toujours
la majorité du travail domestique.
On peut alors retourner aux Françaises la
question des féministes américaines de savoir si ce « choix » de travailler tout
en élevant leurs enfants en est bien un. Pour les Américaines, selon nos
essayistes, pas de choix véritable, puisque pas de crèche de qualité à prix
abordable. Mais en France, il est plutôt mal vu qu’une femme choisisse de ne pas
travailler pour s’occuper de ses enfants. A louer la France et l’Europe pour
leurs politiques familiales, nos essayistes américaines n’évoquent pas la
contrainte psychologico-sociale qui pèsent sur les Françaises en sens inverse.
On peut se demander si c’est pour cela que 80% des femmes travaillent, ou est-ce
parce que 80% des femmes travaillent que l’alternative est peu respectée ?
A partir de ces deux modèles de balancing
act, on arrive donc aux questions suivantes : faut-il changer la famille (le
partage des taches, le mode de garde) pour améliorer le travail des femmes, ou
changer le travail (par exemple la prise en compte de la situation familiale du
travailleur), pour permettre à la famille d’être plus heureuse ? Beaucoup de
féministes américaines se prononcent pour la première solution, en particulier
des crèches publiques accessibles à toutes les familles. Quant au fait qu’elles
assument le soin des enfants et de la maison, elles s’en plaignent parfois
amèrement, mais les solutions à ce problème ne sont pas claires. Il me semble,
mais ce n’est pas l’avis de toutes, que ce problème, contrairement à celui des
crèches, relève de la sphère privée et que les politiques n’ont pas à s’en
mêler. On m’objectera que, si la loi ne s’en mêle pas, les mentalités ne
changeront pas. Sans expliquer mon scepticisme, je me contenterai de souligner
que c’est une question qui, par rapport à celle des crèches, concerne un nombre
de femmes bien plus faible : celles vivant en couple avec des enfants. Or la
catégorie des mères célibataires, en France comme aux Etats-Unis, est de plus en
plus importante. Mettre l’accent sur l’inégalité hommes/femmes à l’intérieur de
la maison, c’est donc exclure une large population féminine du débat, toutes les
célibataires.
On touche ici à une des limites de tous
ces essais, dont l’approche est globalement « matro-centrique » : ils concernent
presque exclusivement les mères. Ne diminuons par leur immense mérite, qui est
de se préoccuper de leur situation actuelle, concrète et de proposer une
réflexion à partir des réalités de la vie quotidienne. Loin des théories, il
s’agit d’améliorer les choses sur le terrain. Il s’agit de plus de prendre le
problème à partir de la spécificité de la condition féminine : contrairement à
un autre féminisme, il ne s’agit pas de rendre les femmes plus compétitives pour
être plus conformes aux hommes, mais de les aider en tant que femmes.
Le revers de cette problématique est
aussi, dans une certaine mesure, d’exclure les hommes du débat féministe. Or
celui-ci n’a rien à gagner à s’exprimer en termes féminocentriques. Mais c’est
encore dans le pays le plus « libéral » (au sens français insultant) qu’est
proposée une solution. L’autre possibilité pour améliorer la situation des
femmes, et en particulier leur travail, serait de changer le travail lui-même.
C’est ce que Joan Williams appelle le « féminisme reconstructeur »
(reconstructive feminism) : reconstruire un féminisme qui s’appuie non sur le
refus de la norme masculine, ou sur la revendication des femmes de s’y
conformer, mais sur de nouvelles normes qui concerneraient à la fois les hommes
et les femmes. Imaginer un nouveau monde du travail plus sensible aux exigences
de la vie de famille (J. Jacobs & K. Gerson, S. Greenspan & J. Salmon). On
pourrait dire que la loi des 35 heures appartient à ce mouvement : beaucoup
d’hommes et de femmes qui en bénéficient consacrent à leurs enfants une partie
du temps récupéré.
Le « féminisme reconstructeur » s’attaque
à la « norme du travailleur idéal » selon laquelle tout employeur est en droit
d’attendre que tout employé soit toujours, tout au long de sa carrière et
quelque soient ses circonstances personnelles, un employé idéal (J. Williams, M.
Peskowitz). C’est cette attente irréaliste qui nuit non seulement aux femmes
quand elles deviennent mères, mais aussi aux pères qui désireraient être très
présents auprès de leurs enfants, ainsi qu’à tous les travailleurs qui doivent
ou veulent s’occuper d’un parent malade et même simplement à ceux qui seraient
plus productifs si on leur permettait de consacrer plus de temps à leurs
loisirs. En France, les 35 heures redonnent du temps aux travailleurs, tandis
que la loi Génisson[6]
ou celle sur la parité tentent de faire accéder plus de femmes à des postes à
responsabilité en majorité occupés par des hommes. Plus ambitieux, le féminisme
reconstructeur propose une vision du monde dans lequel le travail ne serait
plus le pivot autour duquel tout, y compris le temps consacré au couple et aux
enfants, s’organise, mais une activité parmi d’autres. Plus de hiérarchie
travail/famille, entre lesquels on devrait choisir, les hommes
traditionnellement le premier, et les femmes le second, mais une co-existence
raisonnée.
C’est un peu l’esprit de la loi des 35
heures : plus de temps pour soi, à utiliser comme on veut. Mais le dernier
gouvernement vient d’assouplir cette loi, qui n’avait d’ailleurs pas fait que
des heureux et n’avait pas encore atteint tous les secteurs. Vouloir à tout prix
que le temps de travail et le temps de la famille s’équilibrent, n’est-ce pas
nier les forces non seulement économiques, mais aussi humaines qui sont en jeu
dans la gestion d’une carrière ? Il y aura toujours des ambitieux (ou des
angoissés ?), hommes ou femmes, célibataires ou en couple, chefs de famille ou
sans enfant, qui feront passer leur travail avant tout. Ou plus simplement, pour
qui le travail est si essentiel, qu’il n’a pas ou peu à céder à la famille. Pour
ceux-là, se voir imposer une limite à leur temps de travail est nocif plutôt que
productif.
D’autre part, on peut se demander d’où
vient cette demande que le travail soit plus à l’écoute des contraintes
familiales (que celles-ci viennent, encore une fois, des enfants, parents ou
conjoints). Peut-être du fait qu’aux Etats-Unis, de nombreuses professions
auraient récemment vu leur temps de travail s’allonger, ce qui serait peu
compatible avec le désir de « voir grandir ses enfants ». Mais certainement
aussi d’un changement dans la conception de la famille et des rapports aux
enfants, avec lesquels il est entendu qu’il faut passer beaucoup de temps
(presque tous les essais cités s’accordent là-dessus). Le féminisme
reconstructeur est bien le produit d’une société américaine dont l’enfant est le
centre, dans laquelle il est presque entendu que la meilleure situation pour lui
dans ses jeunes années est de rester auprès de ses parents, ce qui veut le plus
souvent dire sa mère.
Est-ce depuis que les femmes sont
massivement entrées sur le marché du travail qu’on remet l’accent sur
l’importance pour le jeune enfant de passer du temps avec ses parents ? Tant que
le père travaillait et la mère restait à la maison, le problème ne se posait
pas. Aujourd’hui, on demande plus d’égalité entre les hommes et les femmes, à la
fois sur le marché du travail et à la maison. On oublie que dans le passé, les
enfants étaient souvent élevés par d’autres que leurs parents si ceux-ci étaient
assez riches pour avoir une gouvernante ou trop pauvres pour ne pas travailler.
Ou bien ils étaient trop nombreux au sein d’une même famille pour recevoir
beaucoup d’attention personnalisée. Et, aujourd’hui, que dire de ces mères (nous
en connaissons tous quelques unes) névrosées, négligentes, obsédées par leur
enfant ? Ou de ces enfants tellement aimés par leur parents qu’ils ont du mal à
fonctionner dans une société qui ne leur prodigue pas autant d’admiration ?
Peut-on vraiment assurer qu’il est dans le meilleur intérêt de l’enfant de
passer ses trois ou cinq premières années constamment en leur compagnie ? Sans
conteste, le féminisme reconstructeur élargit le débat, mais il me semble lui
aussi venir de partis pris : d’une part il est entendu que l’enfant a la
première place dans la famille et que la famille est plus importante que tout,
et qu’à ce titre, elle a des droits, d’autre part qu’il est nécessaire de
contester la situation de la femme au sein de la famille et de la rééquilibrer
avec celle du père, compagnon ou époux.
De nouveaux modèles sont donc encore à
inventer. Ils devront entre autres s’appuyer sur la parité et plus de
compréhension de la part des entreprises et des hommes entre les mains desquels
elles sont souvent. Et plus d’interrogation pour ouvrir le champ des
possibilités. C’est finalement le principal mérite de tous ces essais qui se
répètent parfois de l’un à l’autre : relancer le débat, s’assurer que la
réflexion continue. Le simple nombre de ces ouvrages montre qu’ils constituent
un phénomène à la fois social et littéraire. A une époque où être taxé de
féministe est presque une insulte, il n’importe pas de réhabiliter un mot, mais
de redonner du sens à son contenu. A une époque où les avancées politiques et
sociales en faveur des femmes se sont essoufflées, peut-être parce que
l’essentiel a été acquis, la créativité de la réflexion féministe américaine et
son accent sur les aspects pratiques de la vie quotidienne des femmes rappelle
que de nouvelles questions se posent, et que si le temps du combat est peut-être
terminé, celui du débat ne passe pas.
Notes
Bibliographie
Lisa Belkin, Life's Work: Confessions of
an Unbalanced Mom. Simon & Schuster Adult Publishing Group, 2002.
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Can Manage Anything: Leadership Begins at Home. Penguin Group, 2004.
The Price of Motherhood: Why the Most
Important Job in the World is Still the Least Valued. Henry Holt & Company,
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Danielle Crittenden, What Our Mothers
Didn't Tell Us: Why Happiness Eludes the Modern Woman. Simon & Schuster Adult
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Susan J. Douglas, Meredith W. Michaels,
Mommy Myth: The Idealization of Motherhood and How It Has Undermined All Women.
Simon & Schuster Adult Publishing Group, 2004.
Katherine Ellison, The Mommy Brain. How
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Stanley I. Greenspan, Jacqueline Salmon,
Four-Thirds Solution: Solving the Childcare Crisis in America Today. Perseus
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Arlie Russell Hochschild, Anne Machung,
The Second Shift. William Morrow & Company, Inc., 1989 & 2003.
Jerry A. Jacobs, Kathleen Gerson, The Time
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Loretta E. Kaufman, Mary A. Quigley, And
What Do You Do?: When Women Choose to Stay Home. Council Oak Books, 2000.
Phyllis Moen, Women's Two Roles: A
Contemporary Dilemma. 1992.
--, It's about Time: Couples and Careers.
Greenwood Publishing Group, Incorporated, 1992.
Miriam Peskowitz, Truth Behind the Mommy
Wars: Who Decides What Makes a Good Mother? Avalon Publishing Group, 2005.
Daphne Spain, Suzanne M. Bianchi,
Balancing Act: Motherhood, Marriage, and Employment among American Women.
Russell Sage Foundation, 1996.
Leslie Morgan Steiner, Mommy Wars :
Stay-at-Home and Career Moms Face Off on Their Choices, Their Lives, Their
Families. Random House, 2006.
Judith Warner, Perfect Madness: Motherhood
in the Age of Anxiety. Riverhead Books, 2006.
Joan Williams, Unbending Gender. Why
Family and Work Conflict and What to Do About it. Oxford, Oxford UP, 2000.
© 2006 Eva Roustang-Stoller
Eve-Alice Roustang-Stoller est lectrice à l’université de Californie du sud (Los
Angeles). Agrégée de lettres, elle a reçu son doctorat en littérature de la
Renaissance de l’université de Columbia en 2004. Sa recherche principale porte
sur l’interaction entre rhétorique et littérature du XVIème siècle. Elle a
publié divers articles sur le sujet et travaille actuellement sur la notion de
phronesis ou prudentia dans les Essais de Montaigne.