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Au croisement des cultures


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Un certain féminisme américain contemporain :

entre genre littéraire

et revendications politiques

 

 Eva-Alice Roustang-Stoller

 

L’été dernier, lors d’une promenade dans des collines corses, je discutai avec un ami sociologue de mon avenir d’universitaire et de mère française aux Etats-Unis. Etant donné le peu de postes de professeur et même de lecteur, et mon peu de flexibilité géographique (Los Angeles jusqu’à présent, New York à partir de maintenant, car il n’est pas question d’envisager un « commuter marriage », une vie dans laquelle mes enfants et moi retrouverions mon mari le week-end), mes chances de faire carrière dans le domaine auquel je me suis destinée il y a 10 ans, l’enseignement du français, sont assez faibles. L’ami demanda si j’étais donc une femme « traditionnelle », faisant passer sa carrière après sa famille. D’une certaine manière, il fallait bien l’admettre, même avec répugnance, et sans entrer ici dans toutes les raisons de ce choix, oui. Mais féministe, aussi, malgré la malédiction entachée à ce terme et les combats anciens qu’il évoque. Féministe au sens ou je m’intéresse à et me sens concernée par les questions qui se posent spécifiquement aux femmes, à leur situation et leur place dans la société, en particulier sur le marché du travail dans le monde occidental aujourd’hui et, encore plus précisément, en France et aux Etats-Unis. D’ailleurs, malgré les connotations négatives attachées au terme de féminisme, de l’autre côté de l’atlantique, de nombreuses femmes s’en réclament encore, et pas seulement celles qui ont l’âge d’avoir mené les combats des années 60 et 70. Qu’est-ce donc, être féministe aujourd’hui, poursuivit l’ami sociologue ?

J’expliquai que, pour moi, la lutte à mener, ou plutôt, le domaine dans lequel se posent des problèmes d’abord féminins ou « féministes », est celui connu aux Etats-Unis sous le nom de « balancing act » : comment mieux concilier le temps consacré au travail et celui consacré à la famille. En d’autres termes, que faire, et à qui de le faire, pour permettre aux femmes de trouver un meilleur équilibre entre domaine privé et domaine public, entre le temps passé dans l’un et celui passé dans l’autre ? Pour que ces deux temps coexistent harmonieusement et que les femmes puissent s’investir pleinement et équitablement dans les deux? Utopie du « tout avoir » ? Ou, comme le suggérait l’ami sociologue, plus pratique, ou peut-être plus optimiste, véritable programme politique ? Et pourquoi pas ? Que faire pour que le temps de travail des femmes soit de plus en plus choisi et de moins en moins subi (qu’elles puissent à leur guise choisir entre temps complet et partiel, par exemple), et donc plus confortable, donc forcément plus productif ?

De retour à Los Angeles, je poursuivis la réflexion avec mon amie et collègue comme moi mère française mariée à un Américain. Et commençai des recherches sur le sujet. Pour découvrir que mes idées et mes questionnements, loin d’être novateurs, nourrissaient tout un courant littéraire américain, féministe sans doute, en tout cas franchement féminin.

Il existe dans le champ littéraire américain un genre sans véritable équivalent en France, en tout cas pour le sujet qui m’intéresse ici : « creative non-fiction ». Ni fiction, ni biographie, ce type d’écrit n’est pas non plus un travail universitaire spécialisé ni une étude socio-économique ou scientifique. « Créatif », il l’est au sens où, prenant sa source dans l’expérience personnelle de l’auteur, il s’essaie à généraliser les réflexions suscitées par cette expérience en s’appuyant sur d’autres similaires. Il ne répugne pas au recours à la source « sérieuse », académique, chiffrée, mais jamais comme une fin en soi. C’est une sorte d’essai où le « je » nommé et individualisé de l’auteur ne craint pas de se montrer et d’assumer son identité, de parler de lui pour prétendre dans un deuxième temps à la généralité. Il s’agit, dans un troisième temps, de susciter la réflexion et le débat autour du thème défini par l’expérience de l’auteur pour, éventuellement, proposer des pistes de solution. La « creative non-fiction » ce serait, pour essayer de traduire, une sorte d’« essai personnel » avec des prétentions universelles de l’ordre de l’expérience ou de la réflexion.

Ce genre littéraire est essentiel pour comprendre la réflexion menée sur la situation  de la femme dans la société américaine contemporaine. En découvrant l’immense bibliographie (voir à la fin de cet article) sur la question, il me sembla qu’il existait un véritable sous-genre de « creative non-fiction » sur la condition féminine et, plus précisément, sur la condition maternelle. « Que signifie être mère aujourd’hui aux Etats-Unis ? » est la question que ces essais posent. La réponse s’organise sur deux terrains : social et psychologique. D’un point de vue social, la réponse ne va pas de soi, disent les écrivaines. D’un point de vue psychologique, elle ne correspond pas aux paradis de bonheur imaginés et promis par d’autres. L’essai fémino-maternel veut réfléchir à ces écarts et y proposer des solutions.

Au départ de ce type d’écrit, il y a donc une expérience (la maternité), qui s’est accompagnée de sentiments ambivalents : bonheur et angoisse, joie et désarroi. Le résultat de ces sentiments mitigés, c’est une prise de conscience douloureuse non seulement que la vie ne sera plus jamais comme avant, mais surtout que rien n’a préparé les difficultés auxquelles il faut désormais faire face.[1] A cette détresse s’ajoute le fait que c’est souvent seules que les jeunes mères doivent s’adapter à la nouvelle donne (A. Crittenden, M. Peskowitz, L. Steiner, J. Warner, N. Wolf).

S’il faut reconnaître que la plainte et la colère dominent souvent ces essais, de manière parfois un peu répétitive, reconnaissons leur le mérite d’aborder sans tabou et sous un angle concret les problèmes qui se posent aux femmes, et particulièrement aux jeunes mères. Loin des théories féministes des militantes des années 70, les écrivaines dont il est question ici partent d’une expérience personnelle, dont elles s’attachent à montrer, avec plus ou moins de succès,[2] qu’elle est aussi collective. L’idée est que toute lectrice puisse donc se sentir concernée, en tout ou en partie.

Les écrivaines dont il est question ici sont devenues mères vers 35 ans. Elles avaient jusque là une carrière jalonnée de réussites, souvent liée au journalisme (D. Crittenden, A. Crittenden, S. Douglas, K. Ellison, J. Warner, N. Wolf) et/ou à l’enseignement (M. Peskowitz, J. Williams). Mais à la naissance de leur (premier) enfant, elles ont soudainement découvert que ces carrières n’étaient pas compatibles avec leur nouvelle condition, du moins pas exercées à temps complet, et ont par conséquent démissionné ou négocié, avec plus ou moins de succès, mi-temps et télé-travail. Toutes s’accordent pour trouver deux causes à cette incompatibilité entre travail et carrière, l’une politico-sociale, l’autre socio-psychologique. La première cause, à la fois sociale et politique, réside dans la nature du système scolaire américain et dans les politiques américaines de prise en charge du petit enfant. Aux Etats-Unis, l’école ouvre ses portes aux enfants de 5 ans, pas avant. Pour les plus jeunes, il n’existe pas de prise en charge publique. Les enfants de moins de cinq ans dont les deux parents travaillent doivent donc être gardés par de la famille, une nourrice ou dans une crèche privée. Mais ces crèches et « preschools » sont peu ou pas réglementées. Sauf pour les rares chanceux qui disposent d’une crèche sur leur lieu de travail, le choix doit donc souvent se faire entre une solution de qualité coûteuse ou une crèche dite « familiale », moins chère, de structure plus petite et de qualité très variable. C’est dire que trouver un mode de garde raisonnable tant pour le prix que pour la qualité relève aux Etats-Unis d’un véritable parcours du combattant face auquel les très nombreuses démarches que le jeune couple parisien doit souvent accomplir pour trouver une place en crèche semblent un parcours de santé.

A cette difficulté, toujours selon nos essayistes, s’en ajoute une autre plus pernicieuse, que toutes montrent du doigt : la société américaine valoriserait excessivement les mères qui décident de se consacrer entièrement à leur enfant par rapport à celles qui travaillent (A. Crittenden, J. Warner, S. Douglas & M. Michaels). Autrement dit, pour être une « bonne mère », il faudrait être une mère au foyer. Ayant intériorisé cette règle implicite, les mères américaines qui travaillent se sentent coupables. On leur dit qu’elles ne consacrent pas assez de temps à leur enfant ; elles pensent qu’elles devraient être présentes pour lui/leur permettre de participer à diverses activités sportives ou musicales ou simplement pour le/les regarder grandir.

Sur la légitimité de ce point de vue, les écrivaines divergent. Il y a celles qui reconnaissent l’idée que la place d’une mère (ou d’un père) de petits enfants est effectivement à la maison (D. Crittenden, L. Daufman & M. Quigley), et demandent que ce « travail » réel soit reconnu et reflété dans les politiques sociales, le droit de la famille, etc. (A. Crittenden, S. Greenspan & J. Salmon, J. Williams) D’autres au contraire, plus proches de la position française, revendiquent de reprendre le travail dès la fin du congé maternité et constatent que ce n’est pas un droit, mais souvent une nécessité financière pour les plus pauvres ou un privilège pour les plus aisées (qui peuvent payer une nourrice à domicile) ou pour celles dont le travail (enseignement, journalisme) permet une certaine flexibilité des horaires (A. Crittenden, J. Warner) . En tout cas, ces deux facteurs combinés (la rareté d’un mode de garde satisfaisant et ce qui est perçu comme une pression sociale pour cesser de travailler) forcent les mères à « choisir » et assumer un mode de vie dont nos essayistes pensent qu’il ne résulte pas en fait d’un véritable choix. C’est cela qu’elles décrivent et contre quoi elles protestent.

Une fois les problèmes posés, elles réfléchissent aux manières d’y apporter des solutions. C’est pour cette raison qu’elles se tournent vers la France, dont la politique familiale présente, selon elles, un modèle à imiter, qui résoudrait beaucoup des problèmes que rencontrent les Américaines. Il suffit d’évoquer les écoles maternelles, qui prennent les enfants en charge dès 3 ans, voire 2, et les crèches publiques et les assistantes maternelles pour la période précédent l’entrée à l’école.[3] Globalement, les Françaises ont un taux d’activité professionnelle de 80%.[4] Pour les nouvelles féministes américaines, la solution est claire : l’Etat américain doit fournir aux familles des modes de garde généralisés et surtout, dont il serait le garant d’une qualité minimum, comme c’est le cas en France.

Mais cette raison n’est pas la seule pour laquelle la France est considérée par certaines des essayistes citées comme un idéal pour la mère qui travaille (A. Crittenden, J. Warner, S. Douglas & M. Michalels). Dans une veine un peu différente, J. Jacobs & D. Gerson s’attachent à montrer les défauts des politiques européennes pour prôner l’invention d’une solution proprement américaine.[5] Non contentes de fustiger l’absence d’une politique familiale nationale, certaines analysent les mentalités pour montrer les différences qui existent d’un pays à l’autre sur la conception de la maternité et faire l’éloge, sur cette question aussi, de la France. Car, cause ou conséquence de ses politiques, il n’existerait pas en France de conception de la maternité imposant à la mère de rester à la maison avec ses jeunes enfants. Pas de culpabilité, donc. Disposant d’une part de modes de garde variés et de qualité, d’autre part libérée d’un modèle maternel unique la consignant au soin de sa famille pour être une mère digne de ce nom, la Française se trouverait dans des conditions idéales pour accéder à la maternité dans le monde contemporain (le livre de J. Warner, Perfect Madness: Motherhood in the Age of Anxiety, est à ce titre particulièrement éloquent). La France, paradis de la mère active ? A lire toute cette littérature, je m’étonnai de la pauvreté du débat en France. Car qu’on soit d’accord ou pas avec les écrivaines américaines, l’on conviendra qu’elles examinent des questions qui valent la peine d’être posées.

Qu’on me permette ici un nouveau détour par mon expérience personnelle. Il faut avouer que le sujet m’intéresse plus particulièrement depuis que je suis mère. Bien que je me sente française dans ma manière de me comporter avec ma fille, ma vie quotidienne de parent et ma réflexion sur le sujet se déroulent dans un cadre américain. J’ai donc peut-être négligé la littérature française qui s’y rapporte, parce que je n’y ai plus aussi facilement accès et qu’elle ne me concerne pas directement. Si l’on suit nos écrivaines, en revanche, il ne serait pas étonnant que le débat autour de la manière et des moyens d’élever des enfants soit moins riche en France, puisque ce pays dispose de conditions assez exceptionnelles. Que veulent les femmes ? Elles veulent une carrière, un mari et des enfants. En France, c’est possible. On pourrait donc se réjouir de la pauvreté du débat en France, puisque cela signifierait que les Françaises auraient acquis ce qui fait tant défaut aux Américaines.

A ce stade de mes lectures, je dus m’avouer que toutes ces critiques des Etats-Unis me mettaient mal à l’aise, moi immigrée, peut-être plus royaliste que le roi… Que la société américaine, bien plus obsédée que la française par l’égalité des sexes, soit si peu propice à la professionnalisation des femmes, je ne pouvais pas le croire tout à fait. Aussi, si l’on se tourne vers d’autres aspects que ceux principalement évoqués par nos féministes, une autre image apparaît. Par exemple, proportionnellement plus d’Américaines que de Françaises accèdent à des postes à responsabilité. En d’autres termes, aux Etats-Unis, le « plafond de verre » est beaucoup plus haut qu’en France. Donc si les Américaines ont beaucoup à envier aux Françaises, la réciproque est vraie aussi : en France, plus de femmes travaillent, mais sont cantonnées dans la deuxième moitié de l’échelle professionnelle, tandis qu’aux Etats-Unis, parmi celles qui travaillent elles sont proportionnellement plus nombreuses à atteindre le sommet.

De plus, si l’on regarde les statistiques concernant le partage des taches ménagères et du soin des enfants au sein du couple (un cheval de bataille de certaines féministes), les Françaises et les Américaines sont à peu près dans la même situation : à les accomplir en grande majorité. Donc en France les femmes, qui travaillent en masse, auraient néanmoins du mal à accéder aux postes les plus élevés et assumeraient toujours la majorité du travail domestique.

On peut alors retourner aux Françaises la question des féministes américaines de savoir si ce « choix » de travailler tout en élevant leurs enfants en est bien un. Pour les Américaines, selon nos essayistes, pas de choix véritable, puisque pas de crèche de qualité à prix abordable. Mais en France, il est plutôt mal vu qu’une femme choisisse de ne pas travailler pour s’occuper de ses enfants. A louer la France et l’Europe pour leurs politiques familiales, nos essayistes américaines n’évoquent pas la contrainte psychologico-sociale qui pèsent sur les Françaises en sens inverse. On peut se demander si c’est pour cela que 80% des femmes travaillent, ou est-ce parce que 80% des femmes travaillent que l’alternative est peu respectée ?

A partir de ces deux modèles de balancing act, on arrive donc aux questions suivantes : faut-il changer la famille (le partage des taches, le mode de garde) pour améliorer le travail des femmes, ou changer le travail (par exemple la prise en compte de la situation familiale du travailleur), pour permettre à la famille d’être plus heureuse ? Beaucoup de féministes américaines se prononcent pour la première solution, en particulier des crèches publiques accessibles à toutes les familles. Quant au fait qu’elles assument le soin des enfants et de la maison, elles s’en plaignent parfois amèrement, mais les solutions à ce problème ne sont pas claires. Il me semble, mais ce n’est pas l’avis de toutes, que ce problème, contrairement à celui des crèches, relève de la sphère privée et que les politiques n’ont pas à s’en mêler. On m’objectera que, si la loi ne s’en mêle pas, les mentalités ne changeront pas. Sans expliquer mon scepticisme, je me contenterai de souligner que c’est une question qui, par rapport à celle des crèches, concerne un nombre de femmes bien plus faible : celles vivant en couple avec des enfants. Or la catégorie des mères célibataires, en France comme aux Etats-Unis, est de plus en plus importante. Mettre l’accent sur l’inégalité hommes/femmes à l’intérieur de la maison, c’est donc exclure une large population féminine du débat, toutes les célibataires.

On touche ici à une des limites de tous ces essais, dont l’approche est globalement « matro-centrique » : ils concernent presque exclusivement les mères. Ne diminuons par leur immense mérite, qui est de se préoccuper de leur situation actuelle, concrète et de proposer une réflexion à partir des réalités de la vie quotidienne. Loin des théories, il s’agit d’améliorer les choses sur le terrain. Il s’agit de plus de prendre le problème à partir de la spécificité de la condition féminine : contrairement à un autre féminisme, il ne s’agit pas de rendre les femmes plus compétitives pour être plus conformes aux hommes, mais de les aider en tant que femmes.

Le revers de cette problématique est aussi, dans une certaine mesure, d’exclure les hommes du débat féministe. Or celui-ci n’a rien à gagner à s’exprimer en termes féminocentriques. Mais c’est encore dans le pays le plus « libéral » (au sens français insultant) qu’est proposée une solution. L’autre possibilité pour améliorer la situation des femmes, et en particulier leur travail, serait de changer le travail lui-même. C’est ce que Joan Williams appelle le « féminisme reconstructeur » (reconstructive feminism) : reconstruire un féminisme qui s’appuie non sur le refus de la norme masculine, ou sur la revendication des femmes de s’y conformer, mais sur de nouvelles normes qui concerneraient à la fois les hommes et les femmes. Imaginer un nouveau monde du travail plus sensible aux exigences de la vie de famille (J. Jacobs & K. Gerson, S. Greenspan & J. Salmon). On pourrait dire que la loi des 35 heures appartient à ce mouvement : beaucoup d’hommes et de femmes qui en bénéficient consacrent à leurs enfants une partie du temps récupéré.

Le « féminisme reconstructeur » s’attaque à la « norme du travailleur idéal » selon laquelle tout employeur est en droit d’attendre que tout employé soit toujours, tout au long de sa carrière et quelque soient ses circonstances personnelles, un employé idéal (J. Williams, M. Peskowitz). C’est cette attente irréaliste qui nuit non seulement aux femmes quand elles deviennent mères, mais aussi aux pères qui désireraient être très présents auprès de leurs enfants, ainsi qu’à tous les travailleurs qui doivent ou veulent s’occuper d’un parent malade et même simplement à ceux qui seraient plus productifs si on leur permettait de consacrer plus de temps à leurs loisirs. En France, les 35 heures redonnent du temps aux travailleurs, tandis que la loi Génisson[6] ou celle sur la parité tentent de faire accéder plus de femmes à des postes à responsabilité en majorité occupés par des hommes. Plus ambitieux, le féminisme reconstructeur  propose une vision du monde dans lequel le travail ne serait plus le pivot autour duquel tout, y compris le temps consacré au couple et aux enfants, s’organise, mais une activité parmi d’autres. Plus de hiérarchie travail/famille, entre lesquels on devrait choisir, les hommes traditionnellement le premier, et les femmes le second, mais une co-existence raisonnée.

C’est un peu l’esprit de la loi des 35 heures : plus de temps pour soi, à utiliser comme on veut. Mais le dernier gouvernement vient d’assouplir cette loi, qui n’avait d’ailleurs pas fait que des heureux et n’avait pas encore atteint tous les secteurs. Vouloir à tout prix que le temps de travail et le temps de la famille s’équilibrent, n’est-ce pas nier les forces non seulement économiques, mais aussi humaines qui sont en jeu dans la gestion d’une carrière ? Il y aura toujours des ambitieux (ou des angoissés ?), hommes ou femmes, célibataires ou en couple, chefs de famille ou sans enfant, qui feront passer leur travail avant tout. Ou plus simplement, pour qui le travail est si essentiel, qu’il n’a pas ou peu à céder à la famille. Pour ceux-là, se voir imposer une limite à leur temps de travail est nocif plutôt que productif.

D’autre part, on peut se demander d’où vient cette demande que le travail soit plus à l’écoute des contraintes familiales (que celles-ci viennent, encore une fois, des enfants, parents ou conjoints). Peut-être du fait qu’aux Etats-Unis, de nombreuses professions auraient récemment vu leur temps de travail s’allonger, ce qui serait peu compatible avec le désir de « voir grandir ses enfants ». Mais certainement aussi d’un changement dans la conception de la famille et des rapports aux enfants, avec lesquels il est entendu qu’il faut passer beaucoup de temps (presque tous les essais cités s’accordent là-dessus). Le féminisme reconstructeur est bien le produit d’une société américaine dont l’enfant est le centre, dans laquelle il est presque entendu que la meilleure situation pour lui dans ses jeunes années est de rester auprès de ses parents, ce qui veut le plus souvent dire sa mère.

Est-ce depuis que les femmes sont massivement entrées sur le marché du travail qu’on remet l’accent sur l’importance pour le jeune enfant de passer du temps avec ses parents ? Tant que le père travaillait et la mère restait à la maison, le problème ne se posait pas. Aujourd’hui, on demande plus d’égalité entre les hommes et les femmes, à la fois sur le marché du travail et à la maison. On oublie que dans le passé, les enfants étaient souvent élevés par d’autres que leurs parents si ceux-ci étaient assez riches pour avoir une gouvernante ou trop pauvres pour ne pas travailler. Ou bien ils étaient trop nombreux au sein d’une même famille pour recevoir beaucoup d’attention personnalisée. Et, aujourd’hui, que dire de ces mères (nous en connaissons tous quelques unes) névrosées, négligentes, obsédées par leur enfant ? Ou de ces enfants tellement aimés par leur parents qu’ils ont du mal à fonctionner dans une société qui ne leur prodigue pas autant d’admiration ? Peut-on vraiment assurer qu’il est dans le meilleur intérêt de l’enfant de passer ses trois ou cinq premières années constamment en leur compagnie ? Sans conteste, le féminisme reconstructeur élargit le débat, mais il me semble lui aussi venir de partis pris : d’une part il est entendu que l’enfant a la première place dans la famille et que la famille est plus importante que tout, et qu’à ce titre, elle a des droits, d’autre part qu’il est nécessaire de contester la situation de la femme au sein de la famille et de la rééquilibrer avec celle du père, compagnon ou époux.

 

De nouveaux modèles sont donc encore à inventer. Ils devront entre autres s’appuyer sur la parité et plus de compréhension de la part des entreprises et des hommes entre les mains desquels elles sont souvent. Et plus d’interrogation pour ouvrir le champ des possibilités. C’est finalement le principal mérite de tous ces essais qui se répètent parfois de l’un à l’autre : relancer le débat, s’assurer que la réflexion continue. Le simple nombre de ces ouvrages montre qu’ils constituent un phénomène à la fois social et littéraire. A une époque où être taxé de féministe est presque une insulte, il n’importe pas de réhabiliter un mot, mais de redonner du sens à son contenu. A une époque où les avancées politiques et sociales en faveur des femmes se sont essoufflées, peut-être parce que l’essentiel a été acquis, la créativité de la réflexion féministe américaine et son accent sur les aspects pratiques de la vie quotidienne des femmes rappelle que de nouvelles questions se posent, et que si le temps du combat est peut-être terminé, celui du débat ne passe pas.

Notes

[1] On trouvera une réflexion similaire dans une œuvre comme Un heureux événement, de la romancière française Eliette Abécassis.

[2] Il faut avouer que l’ignorance totale dans laquelle certaines de ces essayistes abordent grossesse, naissance et maternité laisse parfois songeur.

[3] Je n’entrerai pas ici dans les détails de la difficulté d’obtenir une place en crèche ou de trouver une nourrice fiable puisque mon objet reste plus général, la comparaison entre deux pays.

[4] Ce chiffre ne distingue pas entre temps partiel et temps complet.

[5] On objectera peut-être le « paradis suédois. » Mais à la pointe des politiques familiales, la Suède n’offre pas non plus, pour des raisons à la fois opposées et comparables aux américaines, le choix travail ou foyer : la mère est quasiment obligée de prendre un plus ou moins long congé parental. Ceci est tellement entré dans les mœurs à tel point que les modes de garde des petits enfants sont quasiment inexistant. Cette question mérite un bien plus ample développement qu’il n’est possible ici.

[6] La Loi Génisson (proposée par Mme Catherine Génisson, PS) sur l'égalité professionnelle a été adoptée le 24 avril 2001. Outre la question de la levée de l'interdiction du travail de nuit des femmes dans l'industrie, ce texte porte sur la négociation de l'égalité dans les entreprises et la fonction publique. Voir Rachel Silvera, « Genre et économie, des rendez-vous manqués », Travail, genre et société, n°6 (2001).

 

Bibliographie 

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© 2006 Eva Roustang-Stoller

Eve-Alice Roustang-Stoller est lectrice à l’université de Californie du sud (Los Angeles). Agrégée de lettres, elle a reçu son doctorat en littérature de la Renaissance de l’université de Columbia en 2004. Sa recherche principale porte sur l’interaction entre rhétorique et littérature du XVIème siècle. Elle a publié divers articles sur le sujet et travaille actuellement sur la notion de phronesis ou prudentia dans les Essais de Montaigne.