Echo

Au croisement des cultures


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NOTRE AMI ELLROY

 

Bernard Sichère

  

Pourquoi James Ellroy a-t-il été, parmi bien d’autres auteurs de romans noirs, si bien accueilli chez nous ? Pourquoi a-t-il été, chez  nous également, reconnu dès la publication en français de Lune  sanglante puis du Dahlia noir ? Pourquoi ai-je consacré il y a quelques années, au sein de mon université, un colloque qui fit date autour de  la « question du mal » dans lequel l’oeuvre d’Ellroy, son éditeur  François Guérif et son traducteur Freddy Michalkski ont figuré en bonne  place ? Pourquoi, au moment de la parution en France de Ma part  d’ombre (en anglais My dark places), ai-je été heureux d’inviter Ellroy à rencontrer nos étudiants dans l’enceinte de cette même  université où j’ai essayé un temps, en résistant au conformisme  académique, de produire quelques effets à partir de ma propre position  de philosophe, matière que j’enseigne depuis l’année 1966, ce qui fait en somme un assez joli parcours  ? Pourquoi encore, dans la foulée de cette rencontre de  Jussieu, ai-je été, aux côtés de Jean-Luc André D’Asciano, l’initiateur d’un petit volume consacré à Ellroy qui s’est avéré à ce jour un des  meilleurs, sous le titre de Petite mécanique de James Ellroy aux Editions  l’Oeil d’or ?

    Ellroy n’est pas le seul auteur américain notable de romans noirs, puisque nous  avons aussi Lehane, James Lee Burke ou James Grady. La première  question est donc : en quoi le philosophe que je suis peut-il se  trouver intéressé à cette littérature réputée par certains esprits  forts définitivement mineure ? Pour deux raisons, en vérité : parce  qu’elle représente une mise en scène des occurrences de la puissance du  mal particulièrement opaques voire situées à la limite de ce qu’il est possible d’énoncer ou de représenter, et parce que, du coup, elle donne des sociétés contemporaines qu’elle évoque une vision infiniment plus riche et surtout plus libre que ce qu’on a coutume de considérer comme la « bonne littérature », celle qui met si rarement les pieds dans les  recoins peu reluisants de l’existence collective et de la destinée  individuelle. Par là, ce n’est pas la littérature noire et policière en général que je vise, mais bien celle qui d’une manière privilégiée se propose d’exposer le négatif, y compris le négatif le plus extrême, présent au coeur de nos sociétés comme au coeur de l’âme singulière d’un homme (j’ai évoqué ce point, en me référant à Ellroy, dans mes Histoires du mal). Reste que cela, bien sûr, ne suffit pas : encore faut-il qu’il s’agisse véritablement d’écrivains, c’est-à-dire d’hommes capables d’inventer une langue et un monde, de faire paraître un univers qui soit singulièrement le leur à partir d’une construction de langage qui n’appartient qu’à eux et que nous nommons un style. Et de fait, il y a un style d’Ellroy, que nous sommes nombreux à avoir perçu d’emblée comme rare et puissant. Un style que je caractériserais volontiers comme baroque, hallucinatoire, méticuleux et par-dessus tout épique, au point de donner parfois aux démêlés d’une bande de flics plus ou moins tarés et corrompus l’ampleur d’une chanson de geste. S’il y a bien en effet un trait qui demeure constant tout au long, depuis les premiers romans jusqu’aux derniers, c’est cette amplitude narrative qui tient à ce que la vision qu’Ellroy donne de la réalité n’est pas simplement tragique (ce qu’elle est toutefois, c’est évident) mais bel et bien héroïque, en quoi elle reprend à son compte une très puissante tradition de la littérature anglo-saxonne qu’Ellroy connaît bien (même s’il lui plait de jouer régulièrement les analphabètes, lui qui est simplement, et c’est sa force, autodidacte), qu’il s’agisse du Melville de La Vareuse blanche, du Conrad de Au cœur des ténèbres ou du Jack London de Martin Eden. Ce qui intéresse Ellroy, en effet, n’est pas seulement l’approche plus ou moins tremblante et tremblée d’un foyer de destructivité pure,  maléfique, c’est aussi et même d’abord la capacité d’héroïsation dont certains de ses personnages principaux sont capables. Chose qu’on oublie parfois à propos du Dahlia, alors que c’est une donnée manifeste et insistante de tout le Quatuor de Los Angeles, du premier volume jusqu’à à White Jazz. D’où ces portraits récurrents de conquistadors  égarés, de chevaliers dévoués jusqu’à la mort à des causes qui semblent d’avance perdues (Vincennes, Underhill, Considine), de boxeurs à moitié sonnés qui se relèvent à chaque  fois jusqu’au duel final devant lequel ils ne se déroberont pas (et je  reprends ici la métaphore de la boxe, puisqu’elle est inscrite dès le départ dans la proximité gémellaire des deux héros masculins du Dahlia, Blanchard et Bleichert). Un héroïsme qui a ceci de pertinent, voire de choquant, qu’il n’est pas naïvement au service du Bien en ce qu’il est, sans doute, sacrificiel mais n’hésite à aucun moment à utiliser les  moyens les plus violents, les plus moralement contestables, pour arriver à ses fins. Le Bien n’est donc pas pur et l’héroïsme n’est pas angélique, la seule question qui se pose étant dès lors : jusqu’à quelle part de mal et de violence acceptée puis-je continuer de me dire au service de cette fin que j’estime juste et que je me suis fixée ?

     C’est évidemment là une question philosophique : en quoi Ellroy, qu’il le veuille ou non, est à mes yeux philosophe, aussi philosophe, par exemple, que Clint Eastwood, auteur de l’admirable Josey Wales, de Unforgiven ou de  Mystic River... Qu’Eastwood soit, dans la langue du cinéma, un penseur-poète de la puissance énigmatique et complexe du mal au coeur de l’être humain est en effet ce dont je n’ai jamais douté. Je m’étonne plus, en revanche, tout en m’en réjouissant, du fait que l’industrie du cinéma, aux Etats-Unis mêmes, semble reconnaître en lui cette puissance métaphysique dont on ne peut pas dire que le cinéma de nos jours, à commencer par l’américain, soit coutumier. Une question philosophique, donc, qui est le point d’ancrage de la méditation et des visions d’Ellroy, quand la littérature courante de chez nous, celle que priment régulièrement les affairements médiatiques et les jurys auto-proclamés, y est totalement indifférente. Disons d’abord ceci : la force et la singularité des romans d’Ellroy résident dans le point de nouage qu’ils proposent entre puissance tragique et puissance épique, et dans la langue étrange venue concrétiser ce nouage. Cette langue, je le redis, est baroque (procédant par ellipses, dédoublements, échos, clair-obscur, oxymores, métonymies), hallucinée (flashes, cut-offs à la Burroughs de White Jazz, accélérations brusques), méticuleuse également dans la recension des souffrances, des sévices, des mutilations (le début frénétique du Big nowhere), des postures sexuelles, des montages fantasmatiques. (qui a pu faire quoi comment et pendant combien de temps avec le Dahlia). Dire cela, c’est dire aussi du  même coup en quoi cette oeuvre est parcourue d’éclairs hasardeux, de pistes ensablées, de merveilles soudaines, mais de pesanteurs aussi parfois ou de redites, et, pour ce qui est de l’oeuvre présente, d’un  assez sensible enlisement. Je fais en effet parti de ceux qui ont perçu un relâchement dans les deux gros volumes inaugurant la nouvelle trilogie (Underworld USA) et leur inégalité à la production antérieure, à l’admirable Clandestin, au furieux Quatuor, ou à la trilogie satanique de Lloyd Hopkins. De ce fléchissement, Ellroy seul connaît la cause, s’il la connaît, mais ce que j’analyse à la lumière rétrospective de la trajectoire antérieure pourrait proposer quelques pistes. Y aurait-il, par exemple, un lien entre d’une part la publication récente  de Ma part d’ombre, qui marque de fait une date, une halte, un écart en regard de la ligne jusque là suivie, une sortie hors de la fiction bénissante ou libératrice, et d’autre part le caractère en partie embarrassé de la production qui a suivi ? Est-ce à dire que l’apparent apaisement que ce livre aurait apporté à son auteur l’aurait mis à distance de sa singularité créatrice et de la fureur maintenue qui semblait lui être inhérente, ou n’est-ce pas plutôt que cet apaisement n’est justement qu’apparent et ne touche pas, au fond, les vraies ressources subjectives et pulsionnelles de son écriture ? La question mérite d’être posée : je me la pose à la hauteur de mon engouement antérieur comme de l’amitié que je ne peux pas ne pas  ressentir pour cet animal étrange et déconcertant, à la fois fou furieux, visionnaire et bardé d’humour, qu’est Ellroy, lui sans qui manquerait une couleur à la palette de la littérature américaine d’aujourd’hui.

    J’y vois en tout cas une occasion de m’expliquer sur les deux traits constants de cette oeuvre qui n’ont cessé et ne cessent pas de susciter le débat : à la fois la thématique récurrente du meurtre sexuel, et celle de la folie (sociale et politique) américaine, puisque c’est au point de jonction de ces deux thématiques que se déploie depuis le début dans toute ampleur cette geste romanesque. Insister sur le premier point, c’est écarter d’emblée un malentendu : rien dans l’oeuvre d’Ellroy ne se réduit à l’exploitation médiatique primaire et obscurantiste de la figure obligée du serial killer, dont le cinéma et la mauvaise littérature ont en revanche fait leurs choux gras. De cette figure, Ellroy n’est bien entendu pas l’inventeur. Il est exact en revanche qu’il l’a promue d’emblée comme un des instruments préférés de sa vision, une vision rageuse et sans concession de la nature humaine qui est bel et bien tragique puisqu’elle ne cesse de venir buter sur un point d’énigme et de défi, de réel pur, et d’inexprimé sinon d’inexprimable : oui, l’espèce humaine est cela, oui, elle peut produire cela, aller jusque là, défier jusqu’à ce point de folle incandescence la bonne conscience et la raison raisonnante, les bonnes moeurs, les limites que la plupart des humains s’imposent à eux-mêmes chaque jour afin que la coexistence demeure possible.

     Cela étant, aucun des tueurs fous d’Ellroy ne se réduit de près ou de loin à ces représentations mécaniques et subjectivement nulles que le cinéma a répandues obstinément à quelques exceptions près (je défie qui que ce soit de faire un personnage littérairement plausible de « Freddy » ou de l’assassin frelaté et parfaitement inconsistant de Seven ). Nous touchons en revanche au coeur même de l’oeuvre d’Ellroy si nous comprenons que cette donnée de la perversion meurtrière, récurrente jusqu’à l’obsession, lui permet d’énoncer deux vérités : la première n’est pas que l’humanité peut aller jusque là mais que celui qui va jusque là est pleinement un humain, la seconde est qu’à travers les formes et la latitude de ce comble de destructivité, c’est la violence folle du monde américain (et sans doute du monde contemporain tout court, du monde occidental et de la réalité planétaire en voie d’occidentalisation accélérée) qui doit se lire. La « tenue » de des deux vérités ensemble, c’est la force inouïe, unique, du Quatuor de Los Angeles (avec, en ce qui me concerne, une préférence subjective pour Le Grand nulle part et ce L.A Confidential auquel un film assez moyen n’a pas su rendre l’hommage qu’il mérite. Du même coup peut éventuellement se diagnostiquer l’échec relatif ou du moins le perceptible fléchissement des deux derniers romans, American Tabloïd et The Cold six thousand (traduit curieusement en français par American death trip) s’il s’avère, comme je le pense, que c’est autour de cette « tenue » que se joue, pour Ellroy, ce tournant actuel de son oeuvre qu’il semble avoir un certain mal à négocier.

     Il se trouve que la première vérité, celle qui concerne le statut « humain » de ceux que nous appelons un peu vite des « monstres », est celle qui a permis à Ellroy de construire des personnages dont la complexité, la richesse humaine, se révèlent à chaque fois dans l’affrontement imprévu à une zone d’hyper-violence qui les contraint à se surpasser... ou à sombrer à leur tour. En quoi les grands personnages d’Ellroy (Mal Considine, Jack Vincennes, Lloy Hopkins, Underhill, Buzz Meeks) sont des hommes confrontés à leur secrète fêlure et qui acceptent de mettre en jeu cette fêlure dans la seule occurrence où ils peuvent échapper à la tentation du passage à l’acte furieux ou de la démission et de la défaite : la rencontre avec une femme, avec toutes les femmes. Des femmes, et non pas non pas La Femme : ce mythe, c’est très tôt qu’Ellroy, malgré ce côté avocat chevaleresque de la cause des femmes qu’il prête à plusieurs de ses personnages, en a décomposé la médiocre folie en la faisant incarner par cette pitoyable et émouvante paumée qu’est l’héroïne d’emblée massacrée du Dalhia. Et sans doute est-ce l’absence de telles figures qui rend les derniers romans partiellement décevants : c’est dans les marges en effet, presque subsidiairement, qu’y apparaissent ces personnages féminins et ces couples, intenses dans leur devenir chaotique et problématique, dont nous savons bien que seuls ils donnaient tout leur poids de chair aux héros flics de Clandestin ou de The Big nowhere. Otez la densité de la rencontre d’un homme avec une femme : le narcissisme masculin galope, indistinct, et ennuie. Ou bien fait retour, du côté de l’inhumain revendiqué, cette folie furieuse dont Ellroy demeure l’éblouissant et troublant portraitiste, saloperie misogyne endémique, bassesse de cogneurs sexuellement coincés, ultra-violence de ces Pères hantés par un délire de toute-puissance au nom duquel ils prostituent ou massacrent allègrement femmes, maîtresses et progéniture (Reynolds Loftis, Doc Harris, Sprague, Dieterling, Kafesjian).

    Diagnostic ample, lucide et sans complaisance : c’est là, du même coup, ce qui assure la jonction entre la thématique forcenée du crime sexuel et celle de la réalité historique collective, c’est là que gisent la force et la singularité de la vision qu’Ellroy a très tôt donné non seulement de la réalité humaine en général, mais plus concrètement d’une réalité américaine qu’avant lui nous n’avions jamais (ou  rarement) pu entrevoir de cette manière, avec une telle intensité. Première limitation à ce qui pourrait être une représentation théâtrale et finalement anodine ou platement psychiatrique du « meurtrier sexuel » : la consistance humaine de personnages dont aucun n’est indemne de cette puissance de destruction et dont les pires demeurent « humains », c’est-à-dire fêlés, blessés, biographiquement victimes avant de devenir bourreaux (la meurtrière du Dalhia est aussi une victime, le meurtrier du Grand nulle part est un enfant devenu fou de peur tout comme celui de LA Confidential). Autrement dit : l’inhumain n’est qu’un degré limite de l’humanisable qui ne se conçoit qu’à partir de lui, tout de même que l’héroïque (si l’on veut, le surhumain) en représente le versant supérieur et momentanément affirmatif. Seconde limitation : il ne s’agit pas de processus psychologiques individuels fermés sur leur propre déploiement immanent, mais d’une humanité d’emblée assignée à des processus historiques et  sociaux. Et c’est là sans doute que les romans d’Ellroy contiennent un enseignement d’autant plus intéressant (pour le lectorat américain, mais pour tout lectorat) qu’il ne parait réductible à aucune idéologie, à aucun message politique unilatéral. Point sur lequel, d’ailleurs, Ellroy et Eastwood sont exactement en phase. De fait, ce qu’Ellroy a à dire se situe par-delà tout message idéologique, qu’il s’agisse d’une droite dure dont il n’aura jamais dissimulé les crimes innombrables, le cynisme et la perversité, ou d’une gauche à belle âme dont il dénonce férocement la niaiserie. Et s’il ne lui arrive guère de décrire une gauche révolutionnaire armée, c’est sans aucun doute parce qu’il y trouverait l’occasion de renvoyer dos à dos deux violences criminelles sans vouloir trancher sur le fait que l’une serait « progressiste », mot qui, dans sa langue, est dépourvu de toute signification. Ce par quoi justement je le vois comme un écrivain  métaphysique et non pas comme un « intellectuel », ce par quoi il me passionne mille fois plus que les demi-penseurs qui s’autorisent à « interpréter », comme ils disent, les  évènements du jour auxquels il ne participent d’ailleurs que de très  loin.

    Ellroy n’est donc pas un simple auteur de romans policiers : il est aussi, et se veut, un historien des Etats-Unis, et depuis le début. Il suffit d’ouvbrir ses livres et de faire le compte :  la  police de Los-Angeles depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le milieu hollywoodien des années 40-50, le crime organisé, le FBI, la  CIA, le Ku-Klux-Klan, Edgar Hoover, les Kennedy, La Baie des Cochons, le Vietnam, Martin Luther King ... et chacun peut allonger la liste à son gré.  Black Dalhia, de toute évidence, n’est pas seulement un meurtre particulièrement atroce demeuré jusqu’à nos jours irrésolu : c’est également l’emblème de tout ce qui se passe dans l’Amérique des années 40 et que lelivre confession de Steve Hodel sur son père (L’affaire du Dahlia noir, traduction française, Seuil, 2004) restitue assez bien. Mais justement : nous voyons bien en même temps tout ce qui peut séparer un roman d’Ellroy comme Black Dahlia et le récit autobiographique de Hodel fils. Ce dernier reconstitue, peut-être en refermant définitivement l’atroce dossier, les conditions d’un meurtre réel (et de bien d’autres meurtres ultérieurs demeurés eux aussi non élucidés, y compris celui de la mère d’Ellroy) : son père, le médecin George Hodel, est de toute évidence un pervers sexuel de grande ampleur, intelligent, cultivé (étrange proximité de Man Ray...), redoutablement méthodique, organisé en même temps qu’obstinément protégé (c’est le point le plus intéressant du livre) par la hiérarchie policière de Los Angeles à laquelle il se trouvait humainement et professionnellement lié. Si en revanche le roman d’Ellroy se situe assez loin, dans sa conclusion, de la réalité probable que nous livre le récit glaçant de Steve Hodel, il va beaucoup plus loin dans l’exploration de la réalité subjective et de son environnement historique, y compris en proposant, avec le personnage de la meurtrière, Ramona Sprague, un portrait féminin qui n’est pas si éloigné, en somme, de la troublante personnalité de Dorothy Harvey Hodel, l’épouse soumise de l’inquiétant docteur Hodel qui savait à  l’évidence beaucoup de choses et qui n’a jamais parlé (c’est l’autre  point, pour moi très brûlant, de ce livre sans exemple d’un fils sur  son père).

    Ce qui en revanche s’éloigne en un sens pour le moment  dans les deux derniers romans d’Ellroy, outre le fait que le traducteur n’est plus le même et que la superbe recréation langagière de Michalsky fait désormais cruellement défaut, c’est cette puissante contiguïté de l’analyse humaine et de la vision sociale et historique, comme si, du fait que la complexité des trajectoires subjectives se trouvait mise pour ainsi dire entre parenthèses ou minimisée, la description des évènements de l’histoire récente perdait elle aussi de son relief et de sa force littéraire. De cette description, beaucoup d’Américains, je suppose, doivent penser et continuent de se dire qu’elle est exagérée, largement imaginaire, sans rapport avec les faits. :  il se trouve que je pense exactement le contraire, sans que ce que j’ai à en dire concerne du tout les seuls Etats-Unis (j’en dirais tout autant de la France, si cette dernière n’était en comparaison, dans le domaine de la corruption et du crime, qu’elle connaît aussi, d’un si petit format). On peut en effet parfaitement imaginer un Ellroy européen qui décrirait, sur un mode assez semblable à celui du Quatuor, les sociétés communistes ou désormais ex-communistes d’Europe de l’est à commencer par la Russie (en quoi, par exemple, les abjections commises en Tchétchénie par la soldatesque de Poutine, perpétrées avec le consentement tacite des Etats-Unis et de la plupart des Etats européens, diffèrent-t-elle des innombrables crimes commis par l’armée américaine au Vietnam ?), ou le bourbier italien de l’époque des Bridages rouges, des attentats sanglants, de l’assassinat d’Aldo Moro et des manoeuvres mafieuses au sommet de l’Etat (auxquelles d’ailleurs le dernier volet du Parrain de Coppola, admirable, fait une transparente allusion). Je pense exactement le contraire, dis-je : la réalité, quand on se met en position de la connaître, est toujours au moins aussi hallucinante et déjantée que celle que proposent des écrivains qu’il est si facile de reconduire à leurs fantasmes personnels privés. Ellroy a-t-il inventé la dimension endémiquement mafieuse de l’appareil d’Etat américain ? Sa description d’une réunion du Klan est-elle exagérée, sous le prétexte que cet humour féroce qui est le sien, et que j’adore, le pousse à mettre en scène un chien méchant portant lui aussi sa petite cagoule ? Est-ce fantasme de sa part que le deal, pendant la guerre du Vietnam, entre la mafia pourvoyeuse de drogue et les plus hautes autorités militaires et politiques ? La police de L.A. lui a-t-elle jamais intenté le moindre procès ? Ou la CIA ? Ou le FBI ? Pas plus, je pense, qu’à Coppola à propos des ravages de la drogue dans l’armée, ce qui nous a valu un des plus beaux plans d’Apocalypse Now,ou à Oliver Stone pour sa démonstration plus que convaincante du complotd’Etat ayant abouti, notamment, à l’assassinat de Kennedy et à quelques autres.

    Mais c’est bien au-delà, encore une fois, que va sa vision de la société américaine (et plus largement occidentale, et virtuellement planétaire...) : son trait de génie, à mon avis, est que, sans avoir jamais eu besoin de lire ni Freud ni Lacan ni aucun psychanalyste (tout écrivain digne de ce nom est à la fois analyste et analysant), il sait de source sûre, d’un savoir infus, que c’est en mettant en scène sans  abou, avec une sorte de gourmandise amusée dans les détails, la vie sexuelle d’une société (la sienne en l’occurrence) qu’on se met au mieux dans la situation de pouvoir démasquer cette société dans son fonctionnement réel, ses blocages puritains (qu’y a-t-il de plus puritain finalement qu’un obsédé sexuel ou un serial killer ?), ses hantises, ses perversions, ses refoulements gigantesques comme ses passages à l’acte psychotiques avec ou sans hallucinogènes. Ces descriptions sont-elles complaisantes ? Elles ne le sont pas : resituées à chaque fois dans les processus de vies humaines trop humaines, défaites, abîmées dans l’acceptation lâche de toutes les compromissions, de toutes les corruptions, ou au contraire poussées au courage volontaire, à la décision de ne pas céder sur l’inacceptable et d’affronter l’ennemi quoiqu’il en coûte, ces descriptions ont pour  vertu d’obliger chacun à interroger, là où il est, cette décomposition du lien social et politique et de savoir ce qu’il en dit, ce qu’il en fait. Il y a un courage d’Ellroy dont il est logique à la fin de saluer la maxime : regarder en face la saloperie humaine, notamment quand elle est installée aux postes clés d’une société et d’un Etat, et refuser de la bénir. C’est à cette condition seulement qu’il y a une chance de se sauver soi-même et, dans la mesure du possible, d’aider à sauver ce qu’on aime. Ce salut pour Ellroy, nous le savons, a un nom : c’est l’écriture.

© 2006 Bernard Sichère

Bernard Sichère est maître de conférences à l’Université Paris 7-Denis  Diderot à Paris. Philosophe et romancier, il a publié notamment Histoires du mal, Grasset, 1995, Il faut sauver la politique, Léo Scheer, 2004, Pour Bataille, Gallimard, 2006 et « Merveilles et clandestin », in Petite mécanique de James Ellroy, Editions l’Oeil d’or, Paris, 1999.