INTERPRETATION DU POLAR AMERICAIN PAR
LES FRANÇAIS :
L’ESPRIT DE DISTANCIATION « SERIE
NOIRE » 1945-1977
(Boris Vian et Jean-Patrick Manchette)
Véronique
Vary
L’archétype du
roman noir américain va apparaître à la fin des années vingt sous la plume de
Dashiell Hammett avec le topos de la ville corrompue et corruptrice qui sera
fondateur pour ce genre majeur de la culture de masse en train d’apparaître et
qu’on appellera parfois le roman hard boiled. La forme fixe qui structure le
genre va s’exporter jusqu’en Europe. En France, c’est la collection « Série
Noire » qui va naturaliser les images de la métropole américaine qui nourrissent
ce genre. Fondée à la fin de la guerre, cette collection a offert au public
français américanophile des traductions de grands auteurs américains de romans
noirs (Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Horace McCoy… et plus tard Chester
Himes, Jerome Charyn…) et des romans policiers anglais « à la manière
américaine » tels ceux de Peter Cheyney.
En 1949, Serge
Arcouet, le premier auteur français, est publié en « Série Noire » sous un
pseudonyme anglo-saxon ; d’autres suivront : Jean Amila, Auguste Lebreton,
Albert Simonin... Ces romanciers « interprètent » le genre noir comme des
musiciens français interprèteraient un morceau de jazz. La collection n’aura
pourtant pas eu un simple rôle d’agent culturel. En partie grâce à la
personnalité de son fondateur, Marcel Duhamel, l’esprit « Série Noire » va se
caractériser entre 1945 et 1977 par une admiration enthousiaste pour ces fameux
romanciers de L’Age du roman américain[1]
et par une distanciation ironique par rapport à une thématique urbaine
américaine. Les démarches créatrices de Boris Vian et de Jean-Patrick Manchette
illustrent cette ambivalence et montrent que cette attitude à la fois esthétique
et morale est susceptible d’apporter de nouvelles ouvertures au roman français
dans son ensemble.
L’esprit
« Série Noire » des origines
Marcel Duhamel,
alors traducteur, est chargé par Gaston Gallimard de la création de la
collection « Série Noire » qui rapidement connaît un succès de vente
considérable[2].
Dans les années trente, le futur directeur de la « Série Noire » fréquentait
Jacques Prévert et les surréalistes ; ensemble, ils organisaient des concours à
partir des trente volumes de Fantomas de Marcel Allain. Ce qui intéresse Duhamel
dans le roman noir c’est, paradoxalement, à la fois le « réalisme » et le
« fantastique » : « Dashiell Hammett
, Chandler
, Burnett, c’est réaliste. D’accord. Mais
il y a aussi le roman fantastique que j’adore. Si je pouvais avoir des romans
tirés des films fantastiques, bien écrits, avec des personnages bien plantés,
tous les gestes du film […] je serais très heureux, ce sont des histoires
merveilleuses. »[3]
Notons que les dernières découvertes de Duhamel, Chester Himes
et Jerome Charyn,
sont des auteurs américains de romans
policiers peu orthodoxes et pour lesquels l’écriture ultra-romanesque compte
plus que l’intrigue : ils transgressent délibérément la loi d’économie du genre
et multiplient les digressions et les descriptions.
Boris Vian n’a
jamais publié en « Série Noire » mais il fit ses armes auprès de Duhamel en
qualité de traducteur (il a notamment traduit Le Grand sommeil de Chandler). Il
semblerait donc que la première étape avant l’interprétation des polars
américains soit le travail de traduction conçu comme un rapport très intime avec
le texte de l’autre ; aussi, quand Jean Halluin lança en 1946 les Editions
Scorpion et rechercha un roman policier « américanisé » de la même veine que
ceux de la « Série Noire », ce fut Vian qui lui offrit ses services en faisant
le pari de fabriquer un best-seller sous dix jours. En août 1946, Boris Vian
rédige J’irai cracher sur vos tombes qui est publié en novembre sous le nom de
Vernon
Sullivan. Vian dit n’être que le traducteur de ce roman, polar violent et
quasi-pornographique situé dans le Sud des Etats-Unis. Un an plus tard, il
réitère la mystification et signe sous son pseudonyme un nouveau polar situé
cette fois-ci au cœur de New York, Les Morts ont tous la même peau. Un troisième
Sullivan sera publié en 1948, il est intitulé : Et on tuera tous les affreux. En
1950, les deux premiers Sullivan sont frappés d’une condamnation pour outrage
aux mœurs.
Avec J’irai
cracher sur vos tombes et Les Morts ont tous la même peau, Vian entame une phase
d’expérimentation. Ces œuvres qui perturbent l’horizon d’attente contemporain ne
furent pas reconnues dans leur spécificité même si le succès de scandale de
J’irai cracher sur vos tombes en fit le best-seller de l’année 1947. En effet,
le polar est pour Vian comme un cheval de Troie qui permettrait de s’introduire
dans le « champ de grande diffusion symbolique » qui diffuse des biens destinés
à des non-producteurs (le « grand public »). Le quiproquo est manifeste quand le
critique de France-Dimanche, lors de la parution de J’irai cracher sur vos
tombes, croyant avoir découvert le secret de Polichinelle, écrit :
« Tous les
détails spécifiquement américains du roman correspondent exactement aux
conceptions que peut avoir des U.S.A. le Français qui va au cinéma et lit des
revues américaines […]. On y retrouve tous les clichés banals qui viennent à
l'esprit lorsqu'on parle de l'Amérique. »[4]
Vian est ce
Français ; il n’a jamais caché n’avoir jamais visité l’Amérique, son Amérique
est une Amérique rêvée. Quand Vian devient Vernon
Sullivan, il donne à ses lecteurs un
produit made in U.S.A. conforme à ce qu’ils attendent, mais sur un fond assez
vraisemblable - une vision mythologique de l’Amérique - pour faire croire à une
traduction. Le talent de Vian, souligne Crystel Pinçonnat, est que « loin de
platement figer des stéréotypes, grâce à un décor dépouillé, il leur donne le
statut de "fragment de mythe" »[5].
Anaïk Hechiche écrit à propos de cette « collection » de clichés :
« Vian
a décidé de flatter son public en lui
donnant ce qu’il demande, c’est-à-dire les stéréotypes de la pornographie et du
roman noir […]. C’est ainsi que nous avons été amenés à croire à une Amérique
qui correspondait à des mythes, à un pays qui n’existait pas, un pays imaginaire
confectionné de toutes pièces par Boris Vian, où il pourrait infliger
symboliquement aux lecteurs toutes ses techniques. »[6]
Mais le
romancier n’est pas un naïf, l’approche ludique des codes paralittéraires est
une façon d’ouvrir le champ littéraire. Pierre-Gilbert Pestureau le rappelle
avec justesse : si, depuis 1930, le roman noir américain est un frère populaire
du roman américain béhavioriste et phénoménologique, dans la « Série Noire »
française, en revanche, on « accentue la distanciation, manière française de
naturaliser le thriller américain en le démystifiant […] »[7].
Après la Deuxième Guerre mondiale, en France, le statut de l’écrivain - de même
que le genre romanesque - est à réinventer. Pour Vian
, on ne peut plus faire abstraction de
l’existence d’une puissance culturelle et économique hégémonique, les
Etats-Unis, ni de l’essor d’une nouvelle « culture », la culture de masse.
L’esprit « Série Noire » va participer de ce « renouvellement des styles dans la
littérature française ».
La « Série
Noire » entre 1968 et 1977
La critique
historique marxiste de l’exploitation de l’homme par l’homme a fait de la
ville-des-pouvoirs un objet d’étude. Avec le roman noir, et en particulier avec
l’écrivain américain Dashiell Hammett
, cette ville a un nom : c’est
Poisonville, allégorie du Mal social et historique[8].
Ces images de la ville corrompue vont constituer une thématique de la « Série
Noire », ce que René Lelu et Juliette Raabe ont appelé « les écuries d’Augias
(ou le nettoyage de la ville pourrie) »[9].
Le Mal paraît irréductible à la nouvelle société capitaliste qui l’a fait
naître, il semble donc indéracinable. De cette forme fixe, il ne reste dans le
polar français après 1968 que les révoltes de l’homme contre la ville. Depuis
les années soixante-dix, cette « position stylistique et morale réaliste »[10],
comme la qualifiait l’écrivain Jean-Patrick Manchette, a évolué vers encore plus
de désillusions. En effet, Manchette et les auteurs « Série Noire » étiquetés
néo polar ne sont pas étrangers aux critiques de la « société du spectacle », de
la culture de masse et de l’américanisation. Quel paradoxe pour un genre qui,
malgré l’essor du roman feuilleton télévisé, reste alors un des plus beaux
fleurons de tous ces produits de la consommation culturelle de masse !
Jean-Patrick
Manchette a bien compris l’ambiguïté de la situation, c’est pourquoi ses
préoccupations rejoignent celle d’un auteur de littérature dite « sérieuse ».
L’auteur de L’Affaire N’Gustro et de Nada (publiés en « Série Noire »
respectivement en 1971 et en 1972) a lui aussi une formation de traducteur : il
a en particulier traduit Donald Westlake, un auteur américain de romans noirs
publié en « Série Noire ». En 1967, il lit La Société du spectacle de Guy
Debord. Avec les Situationnistes, il pense que la culture occidentale est
morte :
« L’ "immonde
industrie du divertissement" s’est fondue dans le melting-pot de la culture
marchandise et s’y est dégueulassement mélangé avec les beaux-arts du passé et
les arts populaires du passé [c’est-à-dire le folklore], le résultat d’ensemble
méritant d’être appelé "culture" tout court. »[11]
Pour Manchette,
on le voit, il n’est donc plus possible à présent de faire œuvre originale.
Manchette est nourri de littérature anglo-saxonne et il admire sans réserve ces
« individus
talentueux et furieux <qui> ont choisi de pratiquer <l’art industriel > d’une
manière contestataire et antisociale (exemple : Dashiell Hammett auteur de
polars, George Orwell auteur de roman sociaux et de romans d’anticipation
scientifique, Philip K. Dick auteur de spéculative fiction […] ) »[12].
Pourtant, en
1970, c’est chez Albin Michel (une maison d’édition publiant une littérature
dite « sérieuse ») que Manchette envoie son manuscrit. Le roman est refusé et on
lui conseille de s’orienter vers la « Série Noire ». Pour y être accueilli, il
lui faut revoir presque complètement son roman. Dans un entretien de 1980, il
revient sur ses débuts et sur ce dilemme auquel il a été confronté :
« J’ai pas mal
réfléchi à la question : "qu’est-ce que le polar ? Qu’est-ce qu’écrire un
polar ?" − je suis un indécrottable intello, d’ailleurs pas honteux de l’être.
Je refais comme les grands Américains ; mais refaire les grands Américains,
c’est faire autre chose qu’eux […] Que fit-on quand on refait un truc avec
distance, parce que ce n’est plus l’époque du truc ? Il y a eu une époque du
polar à l’américaine. Ecrire en 1970, c’était tenir compte d’une nouvelle
réalité sociale, mais c’était tenir compte aussi du fait que la forme polar est
dépassée parce que son époque est passée : réutiliser une forme dépassée, c’est
l’utiliser référentiellement, c’est l’honorer en la critiquant, en l’exagérant,
en la déformant par tous les bouts […] Par rapport à cette question-là, qui
relève à proprement parler de l’esthétique, la question des contenus-de-gauche,
dont les commentateurs brouillons veulent faire la question essentielle, est
débile. »[13]
On le voit
bien, pour Manchette comme pour les auteurs américains de L’Age du roman
américain, la technique est « grosse de toute une métaphysique »[14].
La littérature de Manchette sera d’emblée parodique et recourra massivement à
l’intertextualité. Reprise et détournement constant des clichés, jeu sur les
noms des personnages, utilisation des marques à titre d’effets de réel,
Manchette pratique la « récupération » comme les artistes plasticiens à la même
époque, c’est-à-dire il réutilise ces objets usagés de consommation de masse que
sont les recettes éprouvées du genre.
Comme celles de
Boris Vian, les productions de Manchette n’ont pas été reçues comme tout fait
conformes aux conventions du genre : par exemple, nombre de lecteurs de la
« Série Noire » ont été désarçonnés par le choix de la focalisation dans
L’Affaire N’Gustro[15],
en conséquence la réception du roman a été brouillée et une ambiguïté sur les
opinions politiques de l’auteur a subsisté. L’année de la mort de Duhamel, en
1977, Manchette
rendra un hommage explicite à Hammett dans Fatale, roman expérimental que
Gallimard refusera en « Série Noire » mais publiera hors collection.
La rencontre
avec la culture populaire américaine a été décisive pour Boris Vian,
Jean-Patrick Manchette. A la fois médiatrice et initiatrice, la collection de
Marcel Duhamel a été un creuset pour la création romanesque. Vian et Manchette
ont modifié, chacun à leur manière, les habitudes de lecture du grand public en
bouleversant l’horizon d’attente du lecteur français. Ils ont ouverts la voie à
ce qu’on appellera en Europe et aux Etats-Unis métapolar et métafiction
policière.
Après eux, un
autre processus s’amorce : les romanciers français ne sont plus guère dans une
interprétation ludique et critique du polar américain. Le thriller français a
désormais gagné son autonomie et la littérature de genre est en voie de
légitimation[16].
Du fait du développement des banlieues, la ville française évolue
considérablement, aussi la représentation que le citadin a de lui-même se
modifie, le polar français ne peut pas se tenir à l’écart de ces
transformations. Ces représentations de la ville française sont désormais dans
un autre rapport avec les images de la mégalopole américaine. Sous la direction
de Patrick Raynal, la « Série Noire » publiera le chef de file d’une nouvelle
génération de romanciers, le Français Maurice G. Dantec. D’autres maisons
d’édition et d’autres collections de poche de littératures étrangères ont
concurrencé Gallimard et la « Série Noire » en traduisant des auteurs comme
James Ellroy et Paul Auster qui connaissent beaucoup de succès en France.
Notes
Bibliographie :
1
Bourdieu,
Pierre, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris,
Seuil, coll. « Libre examen », 1992.
4
Jauss, Hans
Robert, Pour une esthétique de la réception, 1972, trad. française de Claude
Maillard, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2001 (préface et postface de Jean
Starobinski).
6
Manchette,
Jean-Patrick, Fatale, Paris, Gallimard, 1977.
7
Manchette,
Jean-Patrick, L’Affaire N’Gustro, Paris, Gallimard, coll. « Série Noire », 1971.
8
Manchette,
Jean-Patrick, Nada, Paris, Gallimard, coll. « Série Noire », 1972.
9
Mesplède,
Claude et Schleret, Jean-Jacques, Les Auteurs de la Série Noire, Nantes, Joseph
K, 1996.
©
2006 Véronique Vary
En 2004, Véronique VARY a obtenu son doctorat de
Littérature Générale et Comparée à l’Université de Paris III, Sorbonne Nouvelle.
Elle est spécialisée dans les relations entre l’espace urbain et l’imaginaire
littéraire dans le récit policier au XXe siècle (après-guerre – époque
contemporaine) et dans l’exploitation des formes du récit policier (esthétique,
idéologique). Elle étudie les domaines français et nord-américain. Elle est à la
recherche d’un éditeur pour une fiction intitulée Innocence.