Transgressional fiction
Sabine
van Wesemael
‘Transgressional
fiction’ est une forme de littérature qui renverse, contredit, abolit ou
présente, de quelque manière que ce soit, une alternative pour des codes
culturels communément acceptés, des normes et des valeurs qu’elles soient
linguistiques, littéraires ou artistiques, morales, sociales ou politiques. Le
genre inclut une très grande variété d’auteurs et les idées de base de la
fiction transgressive ne sont certainement pas nouvelles. De Sterne à Bret
Easton Ellis et de Breton à Houellebecq, nombreux sont les écrivains de romans
transgressifs. Pourtant, le romancier américain contemporain, Chuck Palahniuk
utilise l’expression ‘transgressional fiction’ pour définir son écriture et
celle de certains collègues tels Coupland, Cicero, Ellis, Hempel, Welsh, Aylett
et McInerney. La fiction transgressive est en effet une tendance significative
et dominante dans la littérature contemporaine, non seulement dans le monde
anglophone mais aussi en France. Michel Houellebecq et les représentants de
l’écriture houellebecquienne tels Reinhardt, Pliskin, Liberati, Moix, Beigbeder
et Zeller écrivent également des romans transgressifs qui bouleversent des
normes et des moeurs fondamentales, en un mot des romans qui subvertissent la
moralité, la société et parfois l’art lui-même.
La fiction transgressive
bafoue les tabous et c’est pourquoi les écrivains de ce genre de littérature
suscitent souvent des réactions de refus. Bret Easton Ellis et Michel
Houellebecq ont été attaqués pour la violence intolérable de leurs romans, la
passivité de leurs personnages, leur nihilisme, leur sexualité pornographique,
leur dépravation générale et leur manque d’esthétique morale.Invisible monsters
de Palahniuk et American Psycho d’Ellis, ont été initialement refusés par les
éditeurs parce qu’ils auraient été trop perturbants. Les ligues féministes
américaines, offusquées par l’érotisation de la violence dans American Psycho,
ont appelé au boycott des libraires distributeurs d’Ellis. Les romans de
Houellebecq ont également souvent été considérés offensifs à cause de leurs
propos provocateurs. L’auteur jouit d’une notorité de scandale. Sa carrière
littéraire est marquée par des scandales que Houellebecq s’est réjoui de
provoquer lui-même en ridiculisant les conventions littéraires et en se moquant
ouvertement des opinions politiques et idéologiques supposées correctes
(« J’aime Stalin », « Je suis contre l’avortement » et cetera). Ainsi, Philippe
Gloaguen, directeur du Guide du Routard, est-il d’avis que Houellebecq écrit
« des saloperies scandaleuses » qui ébranlent la réalité telle que nous, les
lecteurs, nous voudrions la connaître. Tout de suite après la parution de
Plateforme, Gloaguen fait circuler un communiqué dans lequel il affirme être
fier que le Guide du Routard condamne sans ambages la prostitution en Thaïlande
et accuse Houellebecq de médisance.
Certes, chez certains lecteurs, les romans
transgressifs causent un réel déplaisir, créant un malaise, de l’irritation,
voire de l’indignation. A la lecture, ils ne rient pas, protestent avec plus ou
moins d’énergie, haussent les épaules ou se détournent avec dégoût. Ils
éprouvent tout au plus de la pitié pour les déshérités et les malheureux, du
dégoût pour l´objet laid, de la réprobation pour l´acte immoral et cruel et pour
l’auteur. De façon générale, on reproche aux écrivains de romans transgressifs
d’aligner des obscénités, de défendre des opinions condamnables et de présenter
des créatures de cauchemar. Ceci n’empêche pas pour autant que de nombreux
écrivains de romans transgressifs fassent l’objet d’un véritable culte ; malgré
les critiques, ils sont parvenus à la gloire et à la célébrité. Fight Club de
Palahniuk, Bright Light, Big City de McInerney, American Psycho d’Ellis et Les
Particules élémentaires de Houellebecq sont devenus de grands classiques de la
littérature contemporaine. Houellebecq et Ellis ont le satut de rock-star et
Welsh est considéré comme le roi de la culture des jeunes britannique. Un grand
nombre de romans transgressifs contemporains ont été portés à l’écran : Less
Than Zero, American Psycho et The Rules of Attraction de Ellis ainsi que
Extension du domaine de la lutte et Les particules élémentaires de Houellebecq
pour ne nommer que ceux-là. Aussi est-il fort remarquable que, dans une large
mesure, les universitaires ignorent ces auteurs. De façon générale, ils
considèrent avec un dédain hautain ce genre de littérature qui jouit d’une
popularité persistante auprès les lecteurs. Dans son dernier roman Lunar Park,
Ellis essaye d’expliquer cette divergence entre la réception négative par les
critiques d’American psycho et celle positive de ses lecteurs : « [...] there
was enough pornography and dismemberment to appease my fan base so the book was
on just about every best seller list despite reviews that usually ended with the
word ‘Yuck’ » (21).
Il semblerait que la fiction
transgressive soit une expression de contre-culture, une création du marché.
Beaucoup de romans transgressifs sont des best-sellers. Apparemment, il existe
un abîme infranchissable entre les théoriciens et les lecteurs. Ainsi, la
fiction transgressive défie-t-elle la validité même du canon. De même que le
post-structuralisme, elle critique les canons littéraires dominants et leur
exclusion ou trivialisation de la culture populaire de masse. ‘Transgressional
fiction’ nous prouve à quel point le canon officiel est une fabrication
artificielle.
Quelles sont donc les
caractéristiques spécifiques de cette littérature transgressive contemporaine ?
Bien sûr, chaque écrivain possède sa propre manière. La sexualité de Coupland
est moins pornographique que celle de Houellebecq et l’univers d’Amy Hempel
n’est pas aussi ludique que celui de Palahniuk. Pourtant, leurs romans
présentent des similarités distinctives. Ce qui explique le recours récurrent de
la presse à des étiquettes générales telles ‘Generation X’, ‘literary Brat
Pack’, ‘MTV generation’ ou ‘écriture houellebecquienne’, afin de classer les
auteurs de romans transgressifs. Par ailleurs, les auteurs eux-mêmes
reconnaissent aussi avoir été influencés les uns par les autres. Houellebecq est
un fervent admirateur d’Ellis et Palahniuk révère l’approche minimaliste d’Amy
Hempel. Certainement, les écrivains précités ont beaucoup en commun, mais est-ce
qu’on peut les ranger sous le dénominateur ‘transgressional fiction’ ? Pour ce
qui concerne le domaine français, nous nous concentrerons principalement sur
Michel Houellebecq.
Aliénation, désaffection et transgression
Dans Non-Fiction, Chuck Palahniuk explique
que l’inanité de la vie actuelle est la préoccupation majeure de la fiction
transgressive contemporaine : « This is the decade of ‘transgressive novels’,
starting early with American Psycho and continuing with Trainspotting and Fight
Club. These were novels about bored bad boys who’d do anything to feel alive »
(212-213). Les personnages des romans transgressifs sont souvent banals et
anti-héroïques. Le narrateur de Bright Lights Big City de McInerney travaille au
Département de Vérification d’un magazine célèbre et les narrateurs de
Houellebecq sont des informaticiens malheureux, des professeurs névrosés ou des
fonctionnaires en proie à un ennui mortel. American psycho narre l’existence
maudite d’un analyste financier à New York et le narrateur de Lunar Park, un
écrivain désabusé, dit, parlant de lui-même : « I was the loner, the outsider,
the one whose solitude seemed endless » (132). La fiction transgressive
contemporaine retrace souvent la vie de personnages complètement démunis qui
n’ont que trop conscience du vide de leurs existences respectives et sont par
conséquent profondément aliénés. Ainsi, le narrateur de McInerney se sent-il
comme étranger à soi-même : « You described the feeling you’d always had of
being misplaced, of always standing to one side of yourself, of watching
yourself in the world, and wondering if this was how everyone felt. That you
always believed that other people had a clearer idea of what they were doing,
and didn’t worry quite so much about why » (166). Les personnages de romans
transgressifs éprouvent souvent une perte d’émotions et souffrent de la
platitude de leur vie affective. Le narrateur d’Extension du domaine de la lutte
de Houellebecq ne veut plus participer à la vie. Il se présente comme le
spectateur impuissant de sa propre existence : « Mais il y a déjà longtemps que
le sens de mes actes a cessé de m’apparaître clairement : disons, il ne
m’apparaît plus très souvent. Le reste du temps, je suis plus ou moins en
position d’observateur » (152-153). Une vie entière à lire aurait comblé ses
voeux. Les héros de Houellebecq ont, tout comme ceux de Coupland par exemple, le
sentiment d’être séparé du monde qui les entoure par une sorte de barrière
mentale et sentimentale qui, au lieu de les protéger, éveille chez eux des
émotions d’une morbidité terrifiante. Ils sombrent dans la dépression,
s’autodétruisent et nourrissent une haine profonde contre leurs contemporains.
Comme ses collègues américains, Houellebecq veut montrer la dégradation de
l’être moral dans notre société capitaliste moderne ; l’homme n’est plus qu’une
particule solitaire, égarée dans un monde sans repères.
Il n’est pas étonnant que les écrivains de
romans transgressifs soient tentés par le genre du cyberpunk puisque celui-ci
illustre de façon prégnante l’anti-humanisme poststructuraliste offrant une
analyse de l’identification postmoderne de l’humain avec la machine. Les romans
cyberpunk décentrent radicalement le corps humain, l’icône sacrée du moi
essentiel, de la même façon que la réalité virtuelle du cyberspace perturbe les
notions humanistes conventionnelles concernant le ‘réel’ non-problématique.
Microserfs et Polaroids from the Dead de Coupland et Extension du domaine de la
lutte et La possibilité d’une île de Houellebecq sont des romans qui nous
préviennent des dangers de la technologie et en exposent amplement les abus.
L’homme sera réduit en esclavage.Les romans cyberpunk constituent des variations
sur le cyberspace et les risques de la société de l’information. Ainsi, les
personnages d’Extension du domaine de la lutte sont des paumés férus
d’informatique qui tentent de survivre dans un monde déshumanisé. Pour J.Y.
Fréhaut par exemple, la liberté ne consiste plus qu’en la possibilité d’établir
des interconnexions variées entre individus, projets, organismes ou services :
Sa propre vie, je devais l’apprendre par
la suite, était extrêmement fonctionnelle. Il habitait un studio dans le 15e
arrondissement. Le chauffage était compris dans les charges. Il ne faisait guère
qu’y dormir, car il travaillait en fait beaucoup – et, souvent, en dehors des
heures de travail, il lisait Micro-systèmes. Les fameux degrés de liberté de se
résumaient, en ce qui le concerne, à choisir son dîner par Minitel. [...] En un
sens, il était heureux. Il se sentait, à juste titre, acteur de la révolution
télématique. (40-41)
Dans La possibilité d’une île, Houellebecq
étudie aussi les conséquences néfastes des progrès de l’informatique et du
cyberspace dans un avenir relativement proche. Les deux clones, Daniel24 et
Daniel25 ne sont plus que des fictions purement virtuelles qui, par l’absence
d’émotions humaines, sont profondément malheureux et finissent par se suicider.
Douglas Coupland dans Polaroids from the Dead, insiste également sur le rapport
entre développements technologiques et aliénation ; l’homme risque de devenir
une particule élémentaire sans identité spécifique :
Up until recently, no matter where or when
one was born on earth, one’s culture provided one with all components essential
for the forging of identity. These components included: religion, family,
ideology, class strata, a geography, politics and a sense of living within a
historic continuum. Suddenly, around ten years ago, with the deluge of
electronic and information media into our lives, these stencils within which we
trace our lives began to vanish, almost overnight, particularly on the West
Coast. It became possible to be alive yet have no religion, no family
connections, no sense of class location, no politics and no sense of history.
Denarrated. In a low-information environment, pre-TV, etc., relationships were
the only form of entertainment available. Now we have methods of information
linkage and control ranging from phone answering machines to the Internet that
mediate relationships to the extent that corporal interaction is now beside the
point. As a result, the internal dialogue has been accelerated to whole new
planes as regularized daily contact has become an obsolete indulgence. (180)
La possibilité d’une île, Extension du
domaine de la lutte, de même que Polaroids from the dead et Microserfs décrivent
ce que cela signifie d’être humain dans un monde de plus en plus dominé par la
technologie.
Les personnages réagissent souvent à ce
confinement par une agressivité (auto-) destructive. Les romans transgressifs
incluent des ravisseurs, des terroristes, toutes sortes de déviants sexuels, des
assassins psychopathes, des adolescents toxicomanes et ainsi de suite. Les héros
de romans transgressifs réagissent très violemment à la perte de l’affection. Il
semblerait que seule la sauvagerie soit l’alternative à la dépersonnalisation.
Le narrateur dépressif d’Extension du domaine de la lutte de Houellebecq incite
son ami Tisserand à tuer un nègre, le héros de Less than Zero d’Ellis regarde
ses amis s’abandonner à la prostitution et l’apathie, Trainspotting de Welsh met
en scène un groupe d’héroïnomanes et Victor, le protagoniste de Choke de
Palahniuk est un déviant sexuel qui fréquente des groupes de soutien pour
obsédés sexuels. Victor avertit le lecteur : « This isn’t about somebody brave
and kind and dedicated. He isn’t anybody you’re going to fall in love with. Just
so you know, what you’re reading is the complete and relentless story of an
addict, sexual compulsive » (78). Somme toute, les désirs des personnages de
romans transgressifs sont anti-sociaux, égoïstes, agressifs et finalement
autodestructifs.
Comme Ellis et Coupland, parmi d’autres,
Houellebecq établit sans cesse un lien entre art, atrocités et souffrance. Que
dire par exemple de Michel des Particules élémentaires et de Savant de La
possibilité d’une île qui, tous les deux plaident pour la disparition de
l’espèce humaine et désirent la remplacer par une autre espèce artificiellement
créée. Houellebecq semble vouloir égaler le succès d’American Psycho d’ Ellis
dont le protagoniste, Patrick Bateman, ne trouve de satisfaction sexuelle qu’en
contemplant des films d’horreur tels Body Double. Peu à peu, Bateman crée son
propre film et se transforme en maniaque qui aime à dépecer les filles, arracher
avec les dents des morceaux du vagin d’une prostituée et découper ses lèvres
avec des ciseaux à ongles, puis prendre une scie et lui tronçonner la tête. Un
autre jour, il tue une prostituée à coups de pistolet à clous arrachant avec ses
dents les doigts qu’il n’a pas cloués et coupant un des mamelons, au travers du
soutien-gorge. Pour Bateman, comme pour les héros de Houellebecq, il n’y a pas
d’issue, la soif de sang devient de plus en plus envahissante.
Mais l’agression est également
intériorisée, elle est aussi retournée contre le moi. Beaucoup de personnages de
romans transgressifs visionnent leur propre mort, rêvent de leur annihilation et
de mutilations physiques ou se suicident. Michel, Annabelle et Christiane des
Particules élémentaires s’ôtent la vie, Sean de Rules of Attraction fait lui
aussi une tentative maladroite de suicide et le narrateur du récit ‘The wrong
sun’ du roman Life after God de Coupland est également hanté par sa propre
mort : « My windows were open and I faced the downtown core, and the wind storm
was headed toward me – two motorcyclists floating like helium balloons, a
telephone booth, fragments of ears and trees ; smaller cars – a Mitsubishi I
remember, with a dead young woman in the driver’s seat, her neck obviously
broken and flailing with a set of pearls, her hair gone, her briefcase falling
out of the window. I remember these small details. I remember it was hard to
breathe, like being in a sauna. And I remember a tractor trailing rig smashing
into my car and I remember my roof buckling, and then I was dead » (94).
Perversion sexuelle
Cette combinaison d’aliénation et
d’agressivité apparaît aussi très bien dans la façon dont violence et sexualité
sont liées. Dans les romans de Houellebecq, presque chaque rêve est un complexe
de castration : le narrateur d’Extension du domaine de la lutte veut se trancher
le sexe, Bruno dans Les particules élémentaires se rêve en cochon massacré à
l’abattoir et son demi-frère Michel voit des poubelles remplies d’organes
sexuels. Le narrateur d’Existence de Reinhardt imagine sa femme le pourchassant
avec un coupe-ongles et les descriptions de torture sexuelle, de viols et de
démembrements de Bateman dans American Psycho sont simplement horrifiantes.
Beaucoup de personnages de romans transgressifs enfreignent constamment les
normes et les valeurs morales et sexuelles. Ils oscillent entre le rejet de la
sexualité, s’exprimant par l’abjection des femmes, d’une part, et une envie
pornographique et transgressive de satisfaction sexuelle d’autre part. Les
narrateurs d’Extension du domaine de la lutte de Houellebecq, de Glamorama et de
Lunar Park d’Ellis et du récit ‘Guts’ du roman Haunted de Palaniuk, ont tous des
problèmes de sexualité ou sont tout simplement impotents. Le narrateur de
Houellebecq vomit lorsqu’il se masturbe et le narrateur de Lunar Park dort dans
la chambre d’amis parce que sa femme Jayne ne l’excite plus : « a painfully hard
erection was sticking out of my boxer, which I stared at futilely, doing nothing
with it » (52). Souvent voyeurisme misogyne et dégoût du corps féminin vont de
pair et résultent en une attitude agressive envers la gente féminine. Ainsi,
dans The Informers, le narrateur ne peut s’empêcher de maltraiter des femmes :
« She doesn’t really want to fuck so she tries to give me head instead and I let
her for a little while even though I cannot feel a thing, so then I start
fucking her really hard, looking into her face when I’m coming and, like always,
she freaks out when she sees my eyes, shiny black, than she sees the horrible
teeth, the ruptured mouth [...] and I am screeming on top of her, the mattress
below us sopping wet with blood as she starts screaming too and then I hit her
hard, punching her in the face until she passes out » (177). Dans Extension du
domaine de la lutte, se remarque aussi en maints endroits la peur de l’amour
agissant, la peur plus ou moins anxieuse de la femme et de tout ce qui rappelle,
chez elle, la fonction génitale, l’acte érotique.
A l’opposé de ces masturbateurs autistes
et misogynes, les romans transgressifs contemporains sont peuplés de personnages
adonnés à la pornographie. Ils présentent différents aspects tabous de la
sexualité et se déroulent souvent dans des sex-clubs, des saunas, sur des plages
nudistes et dans d’autres lieux publics où l’on peut exhiber ses organes
génitaux. The Rules of Attraction d’Ellis expose en détail la vie sexuelle d’un
petit groupe d’étudiants riches, aliénés et sexuellement ambigus dans une
université américaine et Choke de Palahniuk est également une comédie noire sur
la déviance sexuelle. Rien d’étonnant à ce qu’un chapitre de ce dernier roman
soit publié dans Playboy puisqu’il offre une vue simplement pornographique de la
sexualité. Son protagoniste, un obsédé sexuel, constate : « It’s not that I
don’t love these women. I love them just as much as you’de love a magazine
centerfold, a fuckvideo, an adult website, and for sure, for a sexaholic that
can be buckets of love. And it’s not that Nico loves me much, either. This isn’t
much romance as it is opportunity » (17). Beaucoup de romans transgressifs
contemporains abolissent la frontière traditionnelle entre littérature et
pornographie. Il semblerait que des auteurs tels Ellis, Hempel et Houellebecq
veuillent dénoncer la conception sexuelle mécanique qui serait symptomatique de
notre société occidentale actuelle. Le corps réapproprié ne l’est pas selon les
finalités autonomes du sujet, mais selon un principe normatif de jouissance et
de rentabilité hédoniste, selon une contrainte d’instrumentalité directement
indexée sur le code et les normes d’une société de production et de consommation
dirigée.C’est sur la base de ce type de raisonnement que Michel de Plateforme en
vient à formuler sa solution pour la misère sexuelle en Occident : le tourisme
de charme, l’ultime forme de marchandisage de l’amour. Houellebecq, et d’autres
auteurs de romans transgressifs, écrit dans ses romans des pages débordant de
sexualité évidente, immédiate dont la portée n’est pas sans rappeler les
produits pornos : il s’agit d’être à la hauteur des standards :
« Don’t worry.. dit-elle [Esther de La
possibilité d’une île] ; puis elle s’agenouilla pour me faire une pipe. Elle
avait une technique très au point, certainement inspirée par les films pornos –
ça se voyait tout de suite car elle avait ce geste, qu’on apprend si vite dans
les films, de rejeter ses cheveux en arrière pour permettre au garçon, à défaut
de caméra, de vous regarder en pleine action. La fellation est depuis toujours
la figure reine des films pornos, la seule qui puisse servir de modèle utile aux
jeunes filles [...] De fait, Esther me raconta par la suite qu’elle s’était
refusée à cette caresse lors de sa première relation sexuelle, et qu’elle ne
s’était décidée à se lancer qu’après avoir vu pas mal de films » (199-200).
Le récit ‘Offertory’ du recueil The dog of
the marriage d’Amy Hempel contient également une charge sexuelle rare. La
protagoniste, une sorte de Schéhérazade moderne, séduit son amant en lui
racontant ses aventures sexuelles avec un couple marié. Les stimulants sont
nécessaires à leur jouissance et les produits pornos y pourvoient :
I arrived during the scene where the two
girls, maybe nineteen years old, are lying naked beside each other in a hotel
room. The star opens one girl’s legs, and then the other’s, for the camera. Both
of the girls have shaved, or have been shaved. Then the star pulls the first
girl, the blonde, into a sitting position on the edge of the bed and, standing
in front of her, forces his cock into her mouth. It is possible that the scene
is, to some extent, unacted – the size of his cock forces tears into the girl’s
eyes. When the actor is finished with her, he turns to the second girl, who has
been watching him with the first. He turns her over so that he can fit himself
into her from behind; at the same time, another man (he had been lounging in a
chair earlier, naked) pulls her on top of him and enters her from the front.
[...] « The thing about these films », he [the lover] said, « is that this
really happened. We’re seeing something that really happened ». (117)
Les romans transgressifs mettent en scène
des dépravés et des obsédés ce qui explique l’obsession de leurs auteurs pour la
psychopathologie. Ils partagent avec les théoriciens post-freudiens du désir,
tels Lacan, Deleuze, Guattari et Kristeva, un intérêt particulier pour tout ce
qui heurte le bon sens, le caractère déviant et même scandaleux du désir. Ainsi,
la ‘schizoanalyse’ de Deleuze et Guattari (Anti-Oedipe) permettrait fort bien
d’analyser le narrateur de Lunar Park d’Ellis qui souffre d’un sens de
l’identité appauvri, de troubles caractériels et de paranoïa. Il illustre le
lien entre fiction transgressive et émancipation postmoderne ; le sujet-schizo
est la vraie force subversive dans le monde capitaliste.
Une virulente satire sociale
Dans un monde dans lequel les seules
relations sont économiques, nous restons aliénés de toute authenticité de choix
ou de désir. Bateman, dans American psycho, est tellement fragmenté et divisé
par son consumérisme insensé qu’il ne peut exister en tant que personne. Le
roman transgressif contemporain contient une vue profondément personnelle sur
l’état du monde et de notre culture. Ainsi, American psycho, porte sur la nature
insipide du consumérisme de masse et les réactions violentes que celui-ci
entraîne. Le roman constitue avant tout une critique saisissante de la
corruption de notre société et de l’humanité en général. Dans Lunar Park, Ellis
remarque à ce propos : « The murders and torture were in fact fantasies fuelled
by his rage and fury about how life in America was structured and how this had –
no matter the size of his wealth – trapped him. The fantasies were an escape.
This was the book’s thesis. It was about society and manners and mores, and not
about cutting up women. How could anyone who read the book not see this? »
(122).
Une des plus célèbres distinctions du
postmodernisme est celle faite par Jean-François Lyotard concernant ce qu’il
appelle les ‘grandes’ et les ‘petites’ narrations. Les ‘grands’ récits tels le
Christianisme, le Marxisme et les Lumières s’appliquent à fournir un cadre pour
tout. Lyotard est d’avis que l’actuelle vision du monde se caractérise, au
contraire, par de ‘petits’ récits fragmentés, non totalisants et laïcs. Or, les
auteurs de romans transgressifs signalent également cette absence de grands
récits. Coupland dans un de ses essais réunis dans Polaroids from the Dead
remarque à ce propos : « The West Coast continues to be a labatory of
denarration. In a very odd sense, the vacuum of nothingness forces the
individual either to daily reinvent himself or herself or perish [...]
Denarration seems to be the inevitable end-product of information
super-saturation, and because it appears to be an inevitable condition, like a
hurricane off the Florida coast, it is not on the moral spectrum » (180).
Les romans transgressifs sont pourtant
ancrés dans les circonstances sociales et économiques dans lesquelles ils sont
produits et consumés. Ainsi Houellebecq et Ellis, tous les deux, explorent les
thèmes littéraires de la fragmentation, de l’aliénation et de la décadence afin
de représenter l’échec de la réalité sociale et la désintégration des sociétés
capitalistes et industrielles. Leurs romans sont imprégnés de dénonciation, de
désapprobation, de complaintes et de condamnation. Ils veulent dénoncer les
vices de notre époque. Houellebecq, Beigbeder, Ellis et Coupland, parmi
d’autres, partagent une vue très négative sur la société contemporaine qu’ils
décrivent unanimement comme le résultat d’une époque d’individualisme expansif,
de matérialisme débridé et de libéralisme économique et sexuel effréné où, par
conséquent, l’homme n’est plus séparé du marché. Generation X de Coupland
insiste sur le déclin culturel et moral et sur le conflit avec les générations
précédentes, 99 Francs de Beigbeder porte sur le consumérisme malfaisant de la
culture occidentale et le protagoniste anonyme de Fight Club de Palahniuk est
également aux prises avec son malaise grandissant devant le consumérisme. Il
crée ‘Project Mayhem’, une organisation qui s’entraîne comme une armée afin de
détruire la civilisation moderne. Tyler Durden, un artiste, utilise le club de
combat pour répandre ses idées anti-consuméristes et il recrute ses membres pour
des attaques contre l’Amérique. Selon Houellebecq, le capitalisme libéral a
transformé la société en un champ de bataille où s’affronte, au détriment de
l’intérêt public, la multiplicité des intérêts privés. L’égoïsme grossier est
devenu la vraie passion du siècle : « Actuellement, nous nous déplaçons dans un
système à deux dimensions : l’attractivité érotique et l’argent. Le reste, le
bonheur et le malheur des gens en découle » (Interventions, 42). Hantés par un
sentiment de perte, chaque narrateur de Life after God de Coupland, cherche à
s’évader du consumérisme ironique et épuisé de la vie en métropole et trouve
refuge dans les petits espaces domestiques de Vancouver. Chacun est à la
recherche de petites significations personnelles qui peuvent procurer un nouveau
genre de vérité dans une culture coincée sur l’avance rapide, une culture sans
Dieu. L’espérance révolutionnaire a disparu, la contreculture s’épuise et rares
sont les causes encore capables de galvaniser les énergies. Seule demeure la
quête de l’ego et de son intérêt propre, l’extase de la libération personnelle,
l’obsession du corps et du sexe.
Les auteurs de romans transgressifs sont
tous d’avis que notre époque raconte une étrange fable : celle d’une société
entièrement vouée à l’hédonisme, dans laquelle tout devient irritation et
supplice. Tous veulent montrer la dégradation de l’être moral dans notre société
capitaliste moderne. Mais quels remèdes proposent-ils afin de faire reculer
l’individualisme irresponsable qu’ils dénoncent ?
Nihilisme et anti-utopie
Les écrivains contemporains de fiction
transgressive semblent pessimistes et peut-être même irresponsables. Ils
écrivent tous des anti-utopies et ne proposent guère de solutions aux problèmes
signalés. Houellebecq lance certaines propositions hasardeuses concernant le
clonage futur de l’homme et l’installation imminente du matriarcat ;
propositions contredites par le contenu même de ses romans et qui n’offrent donc
pas de véritable réponse à la situation sans issue qu’il décrit. Il utilise le
pocédé utopique uniquement par commodité : persifler, avec humour et malice, à
propos de notre société actuelle. L’apocalypse qui clôt Les particules
élémentaires, abonde en éléments satiriques qui sont autant d’indices signalant
le caractère irréel de la construction utopique. Michel puise ses idées sur le
clonage futur dans un catalogue 3 Suisses et dans les Dernières Nouvelles de
Monoprix et il est difficile d’imaginer que lui si chaste rêve d’un surhomme aux
prouesses sexuelles inégalables.
Les auteurs ne semblent pas
avoir de buts didactiques. Leur désir de réformer se trouve supplanté par le
désir d’anéantir. Comme Orwell et Huxley, ils ont créé une sorte d’utopie
invertie sans offrir de véritable consolation, de panacée ou d’alternative
positive. Raison pour laquelle on les juge souvent trop nihilistes et bilieux.
Ils se servent des traits caractéristiques de l’utopie traditionelle mais
seulement pour les saper. Ils exploitent jusqu’à la caricature les principaux
clichés du genre. Lanzarote de Houellebecq offre une version satirique de la
quête du Graal et le narrateur du roman de McInerney, Bright Lights, Big City,
entreprend lui aussi une quête désespérée à travers les clubs de nuit, les
maisons de haute couture et les bureaux éditoriaux pour constater, qu’en fin de
compte, tout est perdu. Tout comme le roman La Fascination du pire de Zeller, le
roman décrit une spirale descendante pleine de désillusions. La possibilité
d’une île, Lanzarote et Choke de Palahniuk subvertissent de façon hilare l’idée
de la Seconde venue du Messie. La mère de Victor, dans Choke, a subi un
traitement de fécondité en Italie. On lui a offert un embryon créé avec du
matériel génétique issu du prépuce de Jésus-Christ. Or, Victor se voit plutôt
comme l’antéchrist. Lorsqu’il fait l’amour avec Paige Marshall dans la chapelle
de l’établissement hospitalier où se trouve également sa mère, il s’exclame :
« I’ll prove to her that I’m no Jesus Christ. Anybody’s true nature is bullshit.
There is no human soul. There is no God. There’s just decisions and disease and
death. What I am is a dirty, filthy, helpless sexaholic and I can’t change, and
I can’t stop, and that’s all I’ll ever be » (155-156). Et le dirigeant de la
secte des élohimites dans La possibilité d’une île est une véritable caricature
du gourou messianique et non un guide éclairé de la société nouvelle.
En fin de compte, les romans
transgressifs contemporains, montrant une obsession nihiliste et pessimiste avec
le déclin, la destruction et le désastre et sont essentiellement apocalyptiques
avec un dénouement tragique. Michel dans Plateforme, après la mort tragique de
Valérie, se retire dans un petit village en Thaïlande, Bruno des Particules
élémentaires est interné dans un hôpital psychiatrique, son demi-frère se
suicide et les protagonistes de Generation X de Coupland s’enterrent dans le
vide du désert de Mojave près de Palm Springs : « Two days later I [Andy] was
back in Oregon, back in the New World, breathing less crowded airs, but I knew
even then that there was still too much history there for me. That I needed less
in life. Less past. So I came down here, to breathe dust and walk with the dogs
– to look at a rock or a cactus and know that I am the first person to see that
cactus and that rock. And to try to read the letter inside me » (66). Dans ce
roman, les amis ne se racontent que des histoires de fin du monde et le
narrateur de Choke, qui a toujours essayé de mener une vie insignifiante dans la
périphérie, finit également par se résigner à une philosophie destructrice :
« It’s creepy, but here we are, the Pilgrims, the crackpots of our time, trying
to establish our own alternate reality. To build a world out of rocks and chaos.
What’s going to be. I don’t know. Even after all that rushing around, were we’ve
ended up is the middle of nowhere in the middle of the night. And maybe knowing
isn’t the point. Where we’re standing right now, in the ruins in the dark, what
we build could be anything » (292-293).
Comme Palahniuk le confirme
dans Non-Fiction, la fiction transgressive contemporaine est profondément
associale et offre une analyse satirique et négatrice de toute idéologie
utopique : « If you haven’t already noticed, all my books are about a lonely
person looking for some way to connect with other people. In a way that’s the
opposite of the American Dream: to get so rich you can rise above the rabble,
all these people on the freeway or, worse, the bus. No, the dream is a big
house, off alone somewhere. A penthouse like Howard Hughes. Or a mountaintop
castle, like William Randolph Hearst. Some lovely isolated nest where you can
invite only the rabble you like » (XV).
Rien d’étonnant donc à ce que
la lecture de romans transgressifs soit souvent ressentie comme une expérience
assez éprouvante. Les auteurs y montrent un monde peu séduisant, capable de
susciter des pulsions de mort et d’autodestruction. De plus, ils nous laissent
les mains vides et ne semblent tolérer aucune échappatoire. En fin de compte, il
n’y a aucun recours, aucun espoir. Même l’art ne semble rien résoudre
d’essentiel.
Transgression de conventions littéraires
Les écrivains de romans transgressifs ont
peu de respect pour la tradition littéraire. Aux yeux des narrateurs de
Houellebecq, Prévert est un imbécile, Sollers un coureur de femmes pathétique,
Beckett est proprement illisible et Proust décrit les vicissitudes d’une société
corrompue et démodée. Palahniuk, Coupland, les représentants de l’écriture
houellebecquienne, en fait tous les auteurs de romans transgressifs, veulent
rompre avec la conception romantique de l’artiste-génie et désacraliser l’art
lui-même. Dans Non-Fiction, Palahniuk parle avec ironie de sa vocation
littéraire : « The worse part of writing fiction is the fear of wasting your
life behind a keyboard. The idea that, dying, you’ll realize you only ever lived
on paper. Your only adventures were make-believe, and while the world fought and
kissed, you sat in some dark room, masturbating and making money » (56).
Similairement, ses personnages ont des idées désobligeantes sur l’importance de
l’art : « What could ever be better than sex ? I think that I shall never see a
poem as lovely as hot-gushing, butt-cramping, gut-hosing orgasm. Painting a
picture, composing an opera, that’s just something you do until you find the
next willing piece of ass » (Choke, 19). Michel de Plateforme est convaincu que,
malgré son roman, on l’oubliera vite et le narrateur d’Extension du domaine de
la lutte, qui préférerait passer sa vie à lire, pense, lui aussi, que l’art est
la conscience du malheur et non pas sa compensation : « L’écriture ne soulage
guère. Elle retrace, elle délimite. Elle introduit un soupçon de cohérence,
l’idée d’un réalisme. On patauge toujours dans un brouillard sanglant, mais il y
a quelques repères. Le chaos n’est plus qu’à quelques mètres. Faible succès, en
vérité » (14). C’est comme si nos auteurs voulaient dénier à la littérature le
rôle non seulement prépondérant, mais exclusif qu’on lui attribue généralement.
Cette désacralisation de l’art
devient tout à fait apparente dans la façon postmoderne dont les écrivains de
fiction transgressive empruntent à la culture populaire. Welsh est vu comme la
voix distincte de la culture des jeunes britanniques, d’un point de vue
esthétique, Aylett doit plus à MTV qu’à la tradition littéraire : ses pièces de
prose expérimentales imitent les hallucinations manipulées par l’informatique
qui passent sur notre écran ; Glamorama d’ Ellis est un récit construit comme un
jeu vidéo et Palahniuk s’inspire plus des confessions d’obsédés sexuels que du
canon littéraire : « While writing Invisble Monsters, I’d call telephone sex
numbers and ask people to tell their dirtiest stories [...]. Telephone sexlines,
illness support groups, twelve-step groups, all these places are schools for
learning how to tell a story » (Non-Fiction, XIX). Les romans dépassent les
limites de l’art traditionnel, empruntant des éléments aux genres populaires.
All families are psychotic de Coupland est un thriller, Glamorama, American
psycho et Lunar Park d’Ellis sont des histoires d’épouvante et les romans de
Houellebecq doivent beaucoup à la science fiction , au récit de voyage et à
l’utopie.
La fiction transgressive veut
subvertir la littérature elle-même. De là, plusieurs de ses caractéristiques
communes : désacralisation de l’art, aliénation, mélange de la haute et de la
basse culture et minimalisme. Les écrivains de fiction transgressive optent
souvent pour une approche minimaliste et rompent ainsi avec le mythe du ‘beau
style’. Ils écrivent des scènes brèves, emploient un vocabulaire limité dans des
phrases courtes et ils ont une très profonde aversion pour la métaphore, le
symbole, l’allégorie et le simili comme si de tels procédés étaient inadéquats
pour une génération nourrie de télévision et de produits de la surconsommation.
Il semblerait que les auteurs se moquent de l’idée selon laquelle la littérature
devrait explorer les meilleures potentialités de notre langue. Dans les romans
d’Ellis, les phrases se composent de courtes propositions qui s’approchent du
catalogue de vente et de publicités. Ainsi, signale-t-il la colonisation de la
psyché par des discours préfabriqués, la réduction de la pensée à des réflexes
communs de langage socialisé. Houellebecq se sert également d’un style nihiliste
et atone pour décrire des événements tout à fait horribles. L’effacement de la
texture du monde devient apparent dans la désaffection du style.
Toutefois, la fiction
transgressive est avant tout satirique. Ses auteurs utilisent différentes formes
d’ironie, de sarcasme, d’humour, de parodie, d’exagération et même de burlesque
dans leur traitement des personnages, des objets, des idées et des situations.
Ainsi, maints personnages sont une caricature de l’humanité, un produit
d’exagération humoristique. Les auteurs postmodernes, de même que les écrivains
de fiction transgressive, offrent un mélange de plaisir et de souffrance que
l’on peut appeler ‘humour noir’. Comique et tragique sont constamment en contact
dans leurs oeuvres. Ils font bousculer la comédie vers la tragédie et
vice-versa. L’humour dans la fiction transgressive s’égare sur le territoire de
l’inacceptable, du tabou et de l’illicite. Les auteurs de romans transgressifs
ont une réelle fascination pour l’anormal. Le non-conformisme intellectuel
poussé jusqu’au goût de l’absurde et l’anticonformisme en matière politique et
sociale sont complétés par l’inconvenance à l’égard des tabous (notamment
sexuels). Le narrateur de Lanzarote de Houellebecq se lie d’amitié avec un
pédophile et Michel de Plateforme parle de la prostitution comme d’une
libération. Bateman de American Psycho reste impuni. Ellis ne propose pas non
plus d’échappatoire au monde laid à vomir dans lequel son protagoniste erre
comme un somnambule assoiffé de sang. C’est surtout l’action thérapeutique de la
raillerie violente qui suscite notre rire. Lire Houellebecq, Ellis ou Coupland
nous permet de satisfaire la part d’agressivité plus ou moins abondante et
latente en chacun de nous. Faire le pitre, faire de soi un objet de pitié et de
dérision n’est-ce pas un moyen comme un autre de se donner une identité,
préférable au néant ?
Transgressional fiction ?
Avec la montée de la littérature
postmoderne et de la critique déconstructiviste, la représentation
conventionnelle est mise en cause. Le déterminisme psychologique des
personnages, la description explicative, la progression linéaire de l’action, le
rôle prépondérant de l’intrigue, autant d’éléments qui se virent exclus d’un
complexe romanesque de plus en plus autoréférentiel. Or, beaucoup d’auteurs de
fiction transgressive ont proclamé que cette résistance de l’écriture
postmoderne à la nostalgie de la représentation est allée trop loin. Ils se
montrent généralement très négatifs à l’égard de la théorie postmoderne. Dans
ses essais, Houellebecq affirme que le roman trahit sa mission historique en se
concentrant uniquement sur les expérimentations linguistiques et les
pyrotechnies. Il voudrait retourner à des stratégies narratives qui rétablissent
le contact entre auteur et lecteur. Les auteurs de fiction transgressive
utilisent en effet des modes de présentation réalistes et créent des personnages
psychologiquement et socialement bien déterminés ayant une personnalité
facilement identifiable. On dirait que le genre romanesque est ‘renarrativisé’
parce qu’il se conforme à certaines conventions du roman réaliste. En général,
les romans transgressifs sont linéaires et donnent une représentation
authentique et détaillée de la vie de tous les jours dans un style parlé. Ce qui
caractérise donc la nouvelle littérature transgressive, c’est la
renarrativisation du texte, c’est l’effort de construire à nouveau des récits.
Ainsi, on exalte Houellebecq et Coupland pour leur adéquation mimétique. Les
romans étudiés ne sont donc pas uniquement transgressifs. Ils utilisent des
techniques anciennes, réalistes, et sur le plan moral, sont plutôt
conservateurs. Les auteurs proclament une réaction néo-conservatrice et plaident
pour des aménagements au libéralisme tant économique et sexuel. Le narrateur des
Particules élémentaires, pour ne citer qu’un exemple, souhaite un retour au
normes et valeurs traditionnelles : femme au foyer, restauration de la famille
et de la religion comme pierres angulaires de la société. Il n’est pas
surprenant que sa critique ait éveillé dans les milieux extrémistes de droite un
écho favorable. Houellebecq, Coupland, Ellis et cetera semblent se rallier à
l’idéologie de la société postmoraliste qui se caractérise par une
réactualisation du souci éthique. Un peu partout dans le monde occidental l’idée
de restauration de la morale fait florès. L’effet éthique ne cesse de gagner en
puissance. Fini la période surchauffée de l’émancipation libidinale. Coupland et
Houellebecq contestent par exemple tous les deux la grande utopie des années 60
qui stipulait le libéralisme dans le domaine morale. Si les soixante-huitards se
situaient en principe dans une perspective politique de contestation du
capitalisme, ils s’accordaient avec les libéraux sur l’essentiel : apologie de
la liberté individuelle. Or, tous nos auteurs s’accordent sur le fait que la
disparition de la morale judéo-chrétienne, qui fut fondée sur des principes
altruistes, n’a entraîné qu’un culte frénétique du moi, laissant l’individu
désemparé : ils sont réactionnaires.
La littérature française et
américaine actuelle est donc un hybride, un mélange de transgression et de
puritanisme. Le caractère réactionaire de l’actuelle fiction transgressive la
distingue de mouvements littéraires antérieurs qui ont également voulu
révolutionner l’art et la morale. Ainsi, les avantgardistes du début du
vingtième siècle, étaient-ils beaucoup plus optimistes. Ils envisageaient une
révolution positive et croyaient qu’un meilleur monde naîtra. Les auteurs
contemporains écrivent en revanche des anti-utopies, ils ne font plus aucune
place à l’idéal et défendent l’ordre social, les idées et les institutions du
passé.
Reste qu’auteurs américains et
français contemporains désirent innover dans le genre romanesque, inventer une
articulation plus plate, plus concise et plus morne, conçue pour peindre
l’indifférence et le néant qui seraient symptomatiques de l’âme contemporaine.
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B.E. Ellis, Less Than Zero
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Vintage, New York, 1984.
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l’individualisme contemporain, 1998.
C. Palahniuk, Fight Club
C. Palahniuk, Choke, Vintage, London,
2002.
C. Palahniuk, Non-Fiction, Jonathan Cape,
London, 2004.
© 2006 Wesemael
Sabine van Wesemael travaille comme maitre-assistante à l'Universite
d'Amsterdam. Ses dernières publications portent sur Michel Houellebecq,
Michel Houellebecq, Rodopi, Amsterdam, 2003 ainsi que Michel Houellebecq,
le plaisir du texte, l'Harmattan, 2003.