Journal de voyage, critique d’objets d’art et de
photographie, études littéraires, fiction, chronique … la liste des
possibilités d’écriture n’est pas exhaustive, la totalité n’est donc pas
atteinte. Mais cette dernière n’est-elle pas toujours le mirage de la
création, aspirée autant qu’inspirée par ce surplus de mondes et de
savoirs qui débordent ?
A ce monde non totalisable, répond la pensée de la
dispersion qui détruit l’autorité hégémonique du discours au profit de la
multiplicité des formes et des idées. Bénédiction de Babel qui plonge les
lettres et les arts dans le chaos du monde pour en donner une image
partielle, diffuse, confuse, définitivement plurielle et singulière.
C’est cette irréductible prolifération du monde que les
textes de ce numéro de Echo présentent en nous invitant à penser le
divers.
A l’instar de la dispersion des étamines des plantes
qu’illustrent les photographies macroscopiques d’Edouard Nono présentées
par Isabelle Frank, l’expérience de la dispersion est liée à celle de la
« sémination ». Les pistils, les étamines, les cavités des plantes que
photographie l’artiste nous invitent à penser que la dispersion et le
séminal sont les deux tendances d’une même activité créatrice.
Un des autres aspects de la dispersion que nous présente
Tom LeClair, est celui de l’hubris à travers une cynique allégorie de
l’excès de production, de consommation et de gaspillage de biens et
d’objets superflus. A l’inverse, l’écriture de Georges Pérec qui, dans la
diversité de ses formes (fiction réaliste, Oulipo, autobiographie) vise à
totaliser le réel, s’affirme selon Jean- Luc Joly, comme un puissant outil
de maîtrise sur le monde environnant.
De l’art ou de l’écriture comme image du monde on glisse à
l’art comme monde chez John Cornell, que nous présente Mary Ann Caws.
C’est dans un théâtre mental sous forme de petites boites que l’artiste
nous introduit pour rendre compte du caractère infiniment extensible de
la mémoire et de l’imagination. C’est cette même célébration du singulier
et du particulier, que Gaëtan Brulotte analyse à travers le thème de la
blessure en littérature. La souffrance est, selon lui, la marque d’une
singularité rebelle aux discours dominants et dominateurs. Elle est ainsi
le signe d’une résistance, d’une liberté et d’une singularité
irrépressibles.
Les mondes et les sujets qui s’affirment dans leur
diversité et singularité formelles sont aussi traversés par l’histoire et
la géographie. Sur le mode anecdotique et/ou diachronique, Patrick
Erouart-Siad, Ishle Park et les photos de Laura McPhee (cf. Isabelle
Frank) revisitent l’histoire et la géographie dans l’espace-temps du
moment ou du voyage.
S’est-on distrait, égaré, dispersé, éloigné du
sujet ? Sans doute
fallait-il courir le risque de tous ces écueils pour suggérer l'ampleur de
la question.
Rachel Boué