BLESSURES ET LITTERATURE
Gaëtan Brulotte
"They are and suffer; that is all they do". Auden, In Time of War,
1938.
D'une manière générale, la
vie n'est-elle pas enracinée dans la souffrance? La blessure n'est-elle
pas une composante de la condition humaine? Ne préside-t-elle pas à toute
conscience? N'est-ce pas le trait le plus universel qui soit, mais en même
temps le plus privé, le plus incommunicable? Face à cette expérience
pré-linguistique, que peut la littérature? La blessure n'est certes pas le
propre de l'écrivain, mais ce dernier a cette particularité de conférer à
cette expérience anonyme une singularité et une autre manière d'exister en
dehors de son pur senti, en en tenant registre, en la rendant partageable,
visible, lisible. Avec l'art, la littérature est sans doute le meilleur
moyen pour traduire cette expérience en langage et la mettre en forme.
La littérature est
essentiellement, ontologiquement liée à la souffrance. On pourrait la
percevoir comme un vaste répertoire de blessures exposées ou cryptées,
analysées ou dépassées, commotions que créent le simple fait d'être dans
le monde et les avatars de l'existence. D'une période à l'autre elle a
servi de pont des soupirs. L'écrivain donne à ces douleurs un visage
humain, à commencer par ses propres meurtrissures personnelles. Il me
semble qu'au départ l'écriture réside même dans une blessure originelle
qui constitue pour l'écrivain son monogramme le plus intime, une blessure
fondatrice qui est comme une cicatrice identitaire. C'est peut-être elle
qui pousse à l'écriture, qui l'engendre et la propulse, elle qui cherche à
se frayer un chemin à travers la conscience pour s'affirmer au grand jour
ou qui, au contraire, s'échappe et s'enfouit sous la couverture des mots
et les travaille en sourdine.
Quelle est la nature de cette
blessure originelle? Ce peut être une fracture violente et précise
représentant quelque grand choc personnel: par exemple, la perte d'un
parent (ainsi celle du père chez Camus), une aliénation familiale (comme
chez Bataille), l'indigence insupportable d'un milieu (voir son Maroc
natal pour Ben Jelloun), une mutilation (telle la cécité de Borgès), la
naissance d'un enfant handicapé (pensons à Kenzaburo Oé), la révélation
d'une maladie chronique (voir le cancer chez Fritz Zorn). Parfois la
blessure transcende l'individu et provient d'une injustice historique qui
afflige tout un groupe, comme l'aliénation des femmes dont ont rendu
compte les féministes, ou l'exploitation raciste des colonisés dont ont
notamment témoigné nombre d'auteurs africains, ou encore d'un génocide,
d'une crise collective, d'une guerre qui marque l'écrivain en profondeur.
Mais la blessure
peut reposer aussi sur une meurtrissure insidieuse, moins événementielle,
qui travaille en hypogée et place le moi en écriture comme sous perfusion,
tel un corps dans un lit de malade. Elle peut rester vague et s'associer à
un malaise existentiel diffus qui nourrit l'oeuvre. Voyez Adamov: "...si
je souffre, c'est qu'à l'origine de moi-même, il y a mutilation,
séparation. Je suis séparé. Ce dont je suis séparé, je ne sais pas le
nommer, mais je suis séparé." (L'Aveu, 1938) Indicible, refoulée,
la blessure peut languir avant de surgir à la clarté au fil des livres, si
elle y parvient. Longtemps d'oeuvre en oeuvre l'émotion fondatrice chez
Marguerite Duras a résisté au dévoilement, n'apparaissant qu'à travers des
détours, furtivement entre les lignes avant d'éclater dans la pleine
lumière de la sincérité dans des oeuvres de maturité.
Au-delà de la blessure
originelle, il y a aussi, bien sûr, les autres blessures sporadiques que
l'existence au quotidien impose et que l'écrivain encaisse au fil de son
devenir. Toute l'oeuvre de Sarraute, par exemple, met en scène ce qu'elle
appelle des "porteurs d'états" qui mesurent en eux les coups sans cesse
reçus dans les interactions avec les autres: ces menues blessures, elle
les nomme des tropismes et leur confère des proportions dramatiques pour
les mettre en forme et les exposer davantage à signification.
Ce qui importe
cependant ce n'est pas tant la nature des blessures, que leur
retentissement en soi et dans l'écriture. Une blessure peut se traduire en
peur, en désespoir, en désir de mourir, en auto-dévaluation, en
apitoiement sur soi, en gémissement, en amertume, en cynisme; elle peut
inciter à la fuite, au repliement, provoquer la révolte, engendrer la
résignation ou le cri, le silence ou l'explosion créatrice, voire l'humour
ou l'ironie (pensons par exemple à Ferdinando Camon dans La Maladie
humaine) et même l'extase si l'on suit la logique mystique de
l'affliction rédemptrice. "Dieu n'habite pas les corps bien portants"
croyait Hildegarde de Bingen. La blessure peut détruire ou au contraire
être formatrice et donner des leçons de vie. A supposer qu'on y survive,
l'écriture fait passer la douleur et la détresse à un autre stade qui est
celui de la souffrance, c'est-à-dire à l'insertion de la blessure dans une
durée et dans un processus de connaissance qui l'intègre dialectiquement à
l'histoire du sujet et dans la mémoire des doléances collectives. La
souffrance est école de lucidité, exercice spirituel, disait Cioran. Son
expression littéraire ménage une distanciation qui aide à l'éclairer, à
questionner son contexte, à faire un bilan et à mesurer le rapport au
monde qu'elle ébranle. Pour l'écrivain, un des aboutissements les plus
attendus de tout travail sur la blessure est sans doute son dépassement
artistique. Déçu dans ses aspirations à être accepté par l'aristocratie de
son temps, Proust certes s'enferme et boude tout le monde mais surtout il
se venge de son échec en écrivant la Recherche. Chacun vise
peut-être à écrire sa version de la blessure retrouvée, c'est-à-dire de la
blessure reconstituée par l'art, transmuée en occasion d'exploration,
transcendée en connaissance et transmise à la postérité.
Comment mettre en
forme la souffrance, si on y parvient? Voilà sans doute la question de
fond qui se pose, ici, à l'écrivain. Depuis l'aube des temps, l'être
humain a cherché des moyens pour l'exprimer, en partager l'émotion et en
léguer la mémoire. Les plus anciennes formes littéraires en sont
assurément la tragédie et le lyrisme élégiaque. Dans la suite des siècles,
des complaintes des Héroïdes d'Ovide, fondement de la tradition
amoureuse occidentale, aux autofictions contemporaines qui dissèquent le
mal d'être au quotidien jusqu'aux témoignages sur la dépression (Styron,
Labro), de la passion biblique jusqu'aux lamentations romantiques, la
littérature n'a cessé de convoquer tous les genres, y compris la lettre,
le journal, l'essai, voire la comédie, pour en laisser trace, tout en
cherchant sans cesse de nouvelles manières spécifiques de la dire en
parallèle aux autres arts (en particulier, de nos jours, la photo et le
cinéma). Car la gamme d'émotions que suscite la souffrance ne relève pas
que du registre de la représentation, elle transparaît aussi dans la
forme. La modernité littéraire a été marquée par la psychanalyse qui doit
beaucoup à la tragédie pour ses concepts opératoires, c'est-à-dire à un
discours de l'impuissance face à la souffrance. Une des leçons que cette
épistémologie nous a laissées c'est que la "santé" narrative est de nature
homéopathique et qu'elle est condamnée à la circularité: elle se nourrit
de la blessure à petites doses régulières et la souffrance est une
histoire sans fin vouée à la révision perpétuelle. C'est ce dont on
n'échappe pas. Autrement dit, la mise en mots de la blessure ne la
supprime pas, elle la présente selon une perspective différente et aide à
vivre mieux en l'intégrant à la trame de l'existence. De même la
littérature ne guérit pas vraiment la blessure, elle en propose seulement
ce qu'on pourrait appeler une "circanalyse", elle offre d'autres angles
d'approche, en suggère des intensités nouvelles, lui confère une
intériorité et une profondeur, elle en est la quatrième dimension
réfléchie, elle rend l'insoutenable plus soutenable vers un
accomplissement autre. Ecrire la blessure ne l'efface pas, mais sa mise en
forme littéraire enlève du poids à la douleur comme si elle permettait un
détachement, un soulagement et un apaisement. La littérature donne à la
blessure le repos de la forme. Nous ne serions que douleur brute et
passive sans les mots pour la dire et que détresse subjective pure sans la
littérature pour la communiquer avec une certaine distanciation.
La littérature tire aussi de la blessure son pouvoir de
révolte. Dans une ère de souffrance et d'incompréhensible terreur comme la
nôtre, dominée par le dangereux mythe de la Vérité absolue que de Grands
Récits débilitants croient incarner et qu'ils se disputent, il importe à
la littérature de donner une voix à ce qui souffre et à ce qui est réprimé
par ces discours dominants, en
ayant recours à de “mini-récits” ou "mini-textes" situationnels qui
expriment l'indicible et les douleurs autour de soi: confessions,
témoignages, mémoires, journaux intimes, monologues lyriques, saynettes,
poèmes, élégies, narrations brèves, textes haptistes comme je les ai
appelés qui captent les menus discours du quotidien pour les retourner
contre les grandes narrations oppressantes, la littérature doit mettre en
oeuvre tous les moyens dont elle dispose dans la remise en question
permanente des Grands Récits, dans le dévoilement des souffrances qu'ils
sèment, dans la lutte contre l'oubli, mais aussi dans la révélation de
joies insolentes, défiantes, subversives qui sont autant de petites
victoires sur l'insensé.
Parfois cependant, la
littérature échoue à dépasser la blessure et accroît même la souffrance.
La torture de l'abandon et de la trahison, dont tant ont témoigné dans
l'histoire littéraire, enlève à la vie de Pavese ce qui lui restait de
ressort et ne lui laisse que la mort pour tout horizon, qu'il se donne à
42 ans. Les nombreux suicides d'écrivains incitent à ne pas trop idéaliser
la littérature, car il arrive que, loin de s'en distancier, l'écriture
rouvre sans cesse la blessure et s'y enfonce comme dans un abysse sans
pouvoir en sortir. Le mal sape alors tout ce qui est vital, les sources
créatrices se tarissent dans ce ressassement mélancolique, toute la vie
intérieure se mobilise dans un seul sens. La littérature se retourne en
auto-destruction, ce que pour beaucoup elle est déjà par définition de
toute façon. A un certain niveau d'exigence, il est vrai, tout art
n'a-t-il pas ce pouvoir vampirique de sorte que la pratique artistique
court toujours le risque de faire partie du problème qu'elle cherche à
surmonter? Voilà peut-être pourquoi certains l'abandonnent à un moment de
leur itinéraire. A la fin de sa vie, Kafka dresse un bilan vraiment sombre
sur la littérature qu'il considère l'avoir détourné de ce qu'il appelle
dans son Journal "la joie de vivre d'un homme sain et utile". Cette
remarque dépasse la seule personne de l'écrivain et affecte son entourage
immédiat. Combien d'amours détruites, de familles brisées, de destins
bafoués par la passion exclusive de l'écrivain et par sa solitude
nécessaire? Combien de blessés cette activité totalitaire a-t-elle laissés
autour d'elle dans l'histoire de la littérature? Il serait intéressant de
revoir les siècles de production littéraire du point de vue des proches
qui l'ont subie et l'ont accompagnée. D'une manière insensée, l'écrivain
sacrifie souvent des bonheurs et des modes de vie alléchants pour écrire.
Et c'est parfois tout le monde autour de lui qui peut s'en ressentir.
Combien d'auteurs encore se plaignent eux-mêmes des souffrances que leur
impose leur art et qui, pourtant, s'acharnent à continuer. Mais c'est là
une autre dimension qui touche aux tourments de l'écriture, lesquels ne se
séparent pas non plus, pourvu qu'on y croie, du profit symbolique qu'on en
tire: plaisir de se sacrifier en vue d'une satisfaction plus grande à
laquelle on aspire, joie supérieure de dépasser par l'oeuvre la médiocrité
d'une existence sans transcendance et qui se nourrit de miroitantes
possibilités de réparation, de compensation ou de survie par l'art.
Par la littérature, la blessure éveille la compassion pour
autrui et la solidarité humaine. La souffrance rend plus ouvert à celle
des autres. Elle ne divise pas, elle rassemble. Elle crée de l'empathie.
Elle aide à saisir la blessure d'autrui, à la porter, à la comprendre,
peut-être même à éclairer les siennes propres à travers elle en suscitant
le dialogue des blessures en sous-texte. Un danger guette cependant
l'écrivain devant la blessure d'autrui: celui du voyeur qui prend des
notes devant un souffrant au lieu de l'aider, comme ce journaliste plus
soucieux de saisir en photos les derniers instants d'un mourant que de le
secourir. C'est le danger esthétique qui surévalue l'art aux dépens de la
vie. Mais la blessure qui habite l'écriture dispose davantage la
conscience à se mettre à la place de l'autre. Et si la blessure devenait
un sixième sens qui permette à la vraie communion d'opérer? Est-ce
d'ailleurs un hasard si nombre d'écrivains ont aussi été médecins,
d'Homère (si l'on en croit Ezra Pound) à Tchékhov, Ringuet ou Ferron en
passant par Rabelais, Breton et Céline, c'est-à-dire des habitués de la
souffrance des autres et qui ont passé une partie de leur vie à la voir et
à l'écouter? Par leurs activités littéraires cependant, ils montrent aussi
que les catégories médicales ne suffisent pas à rendre compte de la
douleur, d'où le relais nécessaire de la littérature pour lui donner un
langage. La raison scientifique peut comprendre et guérir jusqu'à un
certain point, mais elle n'efface pas la commotion en-deçà et au-delà des
sutures et des cicatrices. La littérature agit alors comme un supplément à
la blessure, elle est une conscience qui l'habite, elle ajoute un degré
d'exposition qui la prolonge, elle en explore les répercussions, elle en
montre l'abjection et le poignant jusque dans sa forme. Elle devient don
d'étrangeté, elle extirpe la souffrance du domaine privé pour en remettre
la signification aux mains des lecteurs et peut-être même les soins, tant
la lecture libère des forces prodigieuses. Si l'on accepte que la
civilisation réside dans la manière dont la société traite les émotions
(c'est une idée de Norbert Elias), les artistes et les écrivains ont à
jouer un rôle majeur dans la captation et même dans l'orientation de ce
traitement car ils proposent une intelligence de l'émotion qui fait
avancer l'humanité.
Nous sommes
revenus de Platon qui, dans sa République, bannissait les poètes,
coupables à ses yeux d'attiser les émotions qui nuisent à la sérénité
raisonnable de la cité. L'histoire de la civilisation se fonde sur une
opposition entre "raison" et "passion", entre une sorte d'affectivité zéro
propice à l'intelligence d'une part et l'émotion, cause d'errement moral
ou de perte de lucidité, d'autre part. Or, et l'expérience le démontre à
l'envie, la raison seule, si valorisée, échoue à rendre compte de la
totalité de l'expérience humaine. Il me semble que les grandes oeuvres
marient justement les deux, raison et passion, intelligence et émotion.
L'écrivain me paraît jouer un rôle crucial pour circonscrire ce magma
d'émotions que représente la blessure humaine.
Si la littérature parle de la
blessure sous toutes ses formes, la blessure révèle aussi des choses sur
la nature du littéraire. Elle soulève la grande question de la
littérature, celle de sa raison d'être. Après Auschwitz, Hiroshima ou le
11 septembre 2001, comment écrire? Sous le coup des catastrophes de
l'histoire, la littérature n'est-elle pas frappée de frivolité? Ronsard
pourtant écrit Les sonnets pour Hélène au lendemain de la
Saint-Barthélémy; Descartes, Le Traité des passions en pleine
Fronde; Breton, Arcane 17, son ultime éloge de l'amour fou, au
coeur de la Seconde Guerre mondiale et on a pu écrire des poèmes à côté
des chambres à gaz. Les oeuvres de l'esprit sont des contretemps, dit
Claude Roy dans Défense de la littérature (70). Loin d'invalider la
littérature, les blessures à grande échelle la rendent plus indispensable
que jamais. Pensons aux chefs-d'oeuvre que la sauvagerie des guerres, les
calamités du colonialisme ou le fléau des épidémies ont malgré tout
engendrés qui survivent à la destruction et qui ont permis d'en
intérioriser la souffrance tout en lui donnant un visage. Pasternak a
rassemblé une vision très personnelle de la révolution russe dans Le
Docteur Jivago. Dans W ou le souvenir d'enfance, Pérec a
obliquement rendu compte de son brusque orphelinage infligé par le nazisme.
Agotha Kristof a saisi tout l'insoutenable des belligérances à travers
le regard de l'enfance dans Le Grand Cahier. Kenzaburo Oé a décrit
d'émouvante façon le désarroi causé par son impact au Japon, notamment
dans Dites-nous comment survivre à notre folie. En 1947, Guillevic
publie Fractures, recueil composé de cinq suites poétiques dont
l'une s'intitule Charniers, où les mots cherchent à dire l'horreur
devant le silence insoutenable des corps suppliciés. Dans sa pièce La
Femme comme champ de bataille Matei Visniec montre les répercussions
individuelles des remous dans les Balkans. Ferdinand Oyono ou Mongo Beti
ont donné le point de vue africain sur les conséquences de l'impérialisme
européen. Le dramaturge américain Israël Horowitz dans Trois semaines
après le paradis réussit à réfléchir sur le 11 septembre 2001 tout en
étant personnellement bouleversé par les événements. Sur un autre
registre, la tuberculose a donné l'imposante Montagne magique de
Thomas Mann. La peste a inspiré Camus et ses célèbres réflexions
immortelles sur la souffrance. La liste de telles oeuvres pourrait faire à
elle seule plusieurs volumes. Elles ne suggèrent pas que les désastres de
l'histoire importent peu en regard des réussites de la littérature. Au
contraire, celles-ci sert d'amplificateurs aux malheurs du monde. Voilà
autant de réinventions de la mémoire dont l'entêtement n'est jamais
litanique et qui renouvellent notre perception des choses autant que notre
intelligence de l'émotion. La souffrance met assurément le sujet et
l'écriture en crise et les oblige à évoluer. Elle incite à redéfinir le
rapport aux autres et à l'univers, elle pousse au dépassement, elle invite
à reconnaître la triste insuffisance des formes existantes, elle lance la
littérature vers des sensibilités et des pistes jamais explorées.
Voltaire était, selon Barthes, le dernier des écrivains
heureux parce que son bonheur se traduisait par son triomphe éclatant sur
l'obscurantisme. Aujourd'hui devant le retour en force de la bêtise et la
montée des médiocraties, les écrivains ont beaucoup à faire. Il y a
urgence et nécessité d'une nouvelle présence au monde, même s'il heurte
profondément. Il en va non seulement de leur survie, mais aussi de celle
de l'humanité. Le moi ne peut être rédimé que si le monde l'est avec lui.
L'écrivain n'a pas qu'à s'occuper des après-coups du choc ou qu'à porter
l'éponge aux blessures les mains noircies de peine, tel quelque bon
consolateur humanitaire. Il a encore plus à faire. Comme l'écrit le poète
Yves
Bonnefoy dans son recueil Dans le leurre du seuil,
(1975):
"Ecrire", une violence
Mais pour la paix qui
a saveur d'eau pure"
C'est peut-être là le plus
grand défi que la littérature actuelle ait à relever: contribuer avec ses
moyens à vaincre cet adversaire géant qui jette son ombre en travers de la
civilisation, sème la destruction, fait couler le sang partout, et qui
représente l'insulte la plus barbare de l'histoire. Certes, la littérature
a ses limites mais c'est aussi un instrument d'éveil et de lucidité, une
arme robuste contre l'ignorance et la déshérence, une résistance au
non-sens, au néant, à l'oubli, un hymne à la persistance des lumières.
© 2004 Gaëtan Brulotte
Gaëtan
Brulotte est Professeur de français à l’Université de Tampa (Floride).
Parmi ses nombreuses publications universitaires, il a écrit Les
cahiers de Limentinus, Lectures fin de siècle (1998), Oeuvres de
Chair, Figures du discours érotique (1998). Il est aussi l’auteur de
nouvelles et de romans, Le surveillant (1986), Plages
(1986), L’emprise (1988).