Food for thought : Extase de la dispersion
Patrick Erouart
Psychogéographie de
l’Espoir : ce pays où l’on n’arrive jamais. On se défile sur les trottoirs
de la ville tout juste découverte. Pourtant, c’est la vôtre. Celle où vous
résidez. Elle s’appelle New York, toujours réinventée. Pour l’instant, le
parcours des rues est comme un CV bien rempli. Une solution élégante. Vous
allez être embauché par la VIE. Elle va vous ouvrir grand les bras. Il
était temps. Vous vous étiez beaucoup dispersé jusque là.
Hier encore vous aviez 28-38-48-58-68 ans… jamais vous
n’auriez cru qu’il y eût tant d’avenir ; tant d’espoir.
Votre peau plisse ; vos genoux ploient ; les rides de
graisse vous coincent la taille au niveau du cuir de la ceinture… subsiste
pourtant la grâce d’être.
La VIE a beaucoup de charisme. Une ressource naturelle. A
ceux qui s’autorisent le rêve de croire en ses gisements. Même pas besoin
de Dieu.
Voilà, le miracle s’est matérialisé ! Malgré la
dépression, la bipolarité, malgré les rhumes de l’âme ! Vous avez mis un
pied devant l’autre et le corps (social) s’est déplacé dans l’espace grand
ouvert.
Vous allez même savoir user de vos cinq sens et peut-être
même du sens de l’ellipse, dans le récit que vous vous raconterez…
Oh, le soleil sur le
dos des pigeons ; l’odeur d’hydrocarbure ; les pubs de Swatch et d’Echo.com
au carrefour de Broadway !… Le cœur bat plus vite… Le temps s’engouffre
entre l’ombre jaune des taxis lancés à tout allure !
Devant la soupe
populaire de Bleeker Street, les hommes sont noirs et drapés dans des
toges de vieilles couvertures tâchées. Vous vous étiez habitués à ne
jamais les déchiffrer, même de l’aumône d’un regard. Et là, vous vous
surprenez à les regarder, à les lire, à les dévisager. Sans qu’ils ne vous
effraient, dans leur solitude sans mesure. Et vous continuez de marcher.
Vous avez
rendez-vous avec un jeune homme qui refoule jusqu’à l’idée de solitude. Il
a l’âge idéal. Surtout si on décide de s’y définir par un trop-plein de
savoirs, de gourmandises, de curiosités.
Rendez-vous : le
restaurant « Caracas Arepa ». Les arepas sont les petits beignets,
trop gras, copieux, qui enfièvrent les Vénézuéliens perdus dans la grande
ville de New York. C’est une gargotte lancée par une critique favorable du
Times. Les six tables ne désemplissent pas. Vous avez eu envie de
connaître ce concept nouveau : l’arepa.
Les nourritures
nouvelles sont comme des pensées non encore formulées. Vous les ingérez
et, soudain, vous ne vous racontez plus exactement le monde de la même
manière.
Appréhendez-vous le
quotidien des capitales occidentales depuis l’avènement du sushi ?
Le poisson cru a
transformé le métabolisme des habitants de Londres, New York, Paris,
Amsterdam, etc. Moscou est aux prises avec ce concept nouveau !
Comme la pizza
napolitaine à Tokyo… le couscous est devenu le plat national français au
nombre de couverts servis, de la même manière que le riz curry en
Angleterre… pour quelles raisons ?
La charge calorique,
certes. Les plats paysans sont d’autant plus vite assimilés, adoptés par
les foules urbaines pressées, mais encore ? L’effet de récit immédiat… de
déplacement onirique… dans le temps et l’espace mentaux… l’exotisation en
un mot. Une forme de dispersion. L’exotisation divertit le consommateur
trop enfoncé dans l’ennui de son récit national.
L’arepa
servi, ou plutôt desservi par une jolie serveuse débordée, n’enlève pas de
suite son titre de plat globalisé. Trop lourd pour écouter son
interlocuteur avec légèreté.
La serveuse, dans
l’espace contigu, me voyage. Presqu’île de la libido. Iles de la ligne,
Equateur, îles de la loyauté mon attention fait le tour de son monde. Tête
bouclée, grands sourires à l’électricité renouvelable… mais les deux mains
de la belle devraient être dix huit, dépassées par les demandes des
clients est-villageois, vénézuéliens délocalisés, touristes en apesanteur…
nos voisins sont un couple de culturistes bodybuildés à mort. Les masses
musculaires pendent à leurs humérus comme des barbes à papa. On voit
onduler les triceps sous la manche des chemises d’été chaque fois qu’ils
hèlent la serveuse. Ils s’en vont brusquement dans une explosion
musculeuse, délaissant dans leurs assiettes des rondelles de bananes
plantains. L’un d’eux porte un t-shirt proclamant : « c’est beau un homme
au volant d’un camion ! ». L’autre un éléphant rose qui prétend sans
vergogne : « Frottez ma trompe, elle porte bonheur ! »… L’arepa
fait son effet. J’ai envie de rire et de me disperser dans l’infini.
Bien-être animal du contentement. Lee, comme d’habitue, me dit qu’il sort
d’une partie fine coréenne. En fait, il voudrait surtout évoquer sa
fiancée damnée, dominatrice, la terrible demoiselle à tête de cyprin doré,
énigmatique comme le mystère des profondeurs, et qui l’attire, toujours
plus profond, au fond de la mer des origines et de son identité. Il a les
petits yeux des grandes soirées, qui se réjouissent déjà de tout
raconter. Il y a du récit dans l’air, donc de l’espoir.
Ensuite, toujours à
petits pas, on repartira vers l’extase, l’extase de la dispersion,
l’extase de la disparition.
© 2004 Patrick Erouart
Patrick Erouart-Siad est né en 1955.
Journaliste (Libération , Geo , Boston Review of Books etc...) et
écrivain (Une enfance outremer (2001), Le Fleuve Powhatan,
(1997), Océanie (1992) prix Eve Delacroix de l'Academie francaise,
etc...) réside à New York depuis 1996, après avoir vécu à Williambsurg
(va), Rome, Paris, Dakar, Djibouti.