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CONNAISSEMENT DU MONDE

Pour une étude de la multiplicité, de l’exhaustivité et de la totalité dans l’œuvre de Georges Perec

 

Jean Luc Joly

 

             La question de la multiplicité, de l’exhaustivité et de la totalité dans l’œuvre de Georges Perec procède d’un constat conjugué à un étonnement.Le constat, aisément effectué à la lecture de La Vie mode d’emploi, mais bientôt vérifié dans chaque texte ou presque de Perec, tient à l’exceptionnelle prégnance, chez cet auteur, de ce qu’on peut appeler, en lui empruntant une expression elle-même largement d’inspiration lukácsienne, la « volonté de totalité[1] ».  A sa manière certes renouvelée ou bien souvent expérimentale, l’œuvre de Perec paraît renouer par bien des biais avec l’ambition encyclopédique du roman du XIXe siècle, notamment balzacien, vernien ou zolien. « Ecrire tout sur tout » : ce propos de Perec, maintes fois réitéré sous cette forme ou sous une autre[2], peut apparaître comme un programme poétique obstiné et patient car traversant tout le parcours de l’écrivain, des articles pour La Ligne générale aux derniers projets inachevés comme “53 jours“ ou Lieux où j’ai dormi, en passant par quelques textes spontanément totalisants comme Les Choses, Je me souviens et la plupart des textes de l’infra-ordinaire, (notamment les tentatives d’épuisement) ou d’autres dont la procédure de totalisation s’exerce sur le langage, comme La Disparition ou Alphabets. Car, second point du constat à souligner d’emblée : l’œuvre perecquienne ne se contente pas d’une nostalgie ou d’une ambition de totalité : encore cherche-t-elle à la faire advenir dans des formes concrètes, à l’actualiser. Dès lors, il semble qu’elle puisse se définir dans un rapport heuristique à cette question dont l’équation est à peu près la suivante : Le connaissement, l’inventaire ou l’épellation du monde est, chez Perec, la voie virtuelle d’une connaissance. A la pluralité, à la multiplicité désespérantes du réel, l’écrivain oppose des procédures de mise en ordre, de représentation et donc de maîtrise qui, par synecdoque ou métaphore (puisque la totalité totale, ou « substantielle », pour reprendre ce concept au philosophe Christian Godin qui l’emprunte lui-même à Hegel, est inaccessible[3]), conduisent à une expression provisoirement satisfaisante. La totalité se laisse alors apprivoiser sous la forme « relationnelle » (autre concept hégéliano-godinien) de l’exhaustivité, totalité à la fois relative (puisque circonscrite à un secteur du réel auparavant précisément délimité) et en relation avec l’hypothèse d’un progrès vers la totalité absolue, même si ce terme est indéfiniment reculé, à la manière d’une relation asymptotique. D’ailleurs, Christian Godin parle de la totalité non comme d’un absolu (ce qui peut effectivement conduire au totalitarisme) mais comme d’un concept de régulation, une hypothèse dont la connaissance ou la recherche ont besoin pour avancer. Enfin, à la différence de l’absolu ou de l’infini, inquantifiables par définition et relevant donc de l’irrationnel, la totalité se prête à une quantification imaginable même si réputée impossible et devient donc ainsi passible d’une approche matérialiste.

Soit dit en passant, cette définition de la problématique de base de la poétique perecquienne de la totalité peut d’emblée contribuer à éclairer ces autres tropismes si souvent relevés chez lui : la haine de l’intériorité, le choix de l’extériorité, la fascination de l’étendue et du nombre, la rigueur des structures, la passion des classements, des systèmes, des plans, etc. 

L’étonnement tient quant à lui à la réception critique de ce tropisme de totalité. Alors que La Vie mode d’emploi a été salué, lors de sa parution, comme un condensé simultanéiste, une œuvre-compendium, un microcosme textuel[4], la question de la totalité dans l’œuvre a semblé faire longtemps l’objet, à quelques exceptions près, d’une gêne et même d’une occultation ou d’une minoration[5]. A la décharge des critiques, il faut préciser que cette gêne et cette occultation trouvent des racines chez Perec lui-même qui n’exprime le plus souvent sa volonté de totalité que par l’oblique ou en l’assortissant soigneusement de son contraire : la fascination pour le manque, la cassure, le blanc, tous termes dont la prégnance est tout aussi évidente dans l’œuvre. Naturellement, la volonté de totalité peut aisément apparaître comme une maladie orpheline dans un siècle principalement marqué par la dé-totalisation, la déconstruction de l’encyclopédisme humaniste ou scientiste, la valorisation du fragmentaire et du lacunaire, caractéristiques de la « modernité » que Perec n’a pas pu ignorer, d’autant plus que sa position d’orphelin victime de la Shoah en potentialise évidemment la dysphorie. Car, sommairement dit : pour le nihilisme contemporain, la « volonté de totalité » est la conséquence d’un excès de raison qui a conduit tout droit au totalitarisme. Dès lors, on voit mal ce que Perec, orphelin, juif et moderne, pouvait avoir à faire avec un concept si dévalué ! Pourtant, l’œuvre résiste à ce raisonnement spontané et on peut naturellement situer dans cet atypisme de l’auteur, ce décalage, voire cette aporie entre une posture spontanée aisément traçable dans l’enfance de Perec ou la vision de l’enfance qu’offre son œuvre, et les tabous ou les interdits du temps, l’une des raisons principales de la complexité et du brouillage de la question de la totalité chez lui.

Face à la question de la totalité dans l’œuvre de Perec, l’attitude critique, quand elle n’est pas de simple contournement, conduit donc à la minoration. En résumé : la totalité ne peut être, chez un « moderne » comme Perec, que critique ou ironique. Néanmoins, cette position, naturellement appuyée à certains aspects de l’œuvre (comme l’échec de Bartlebooth dans la Vie mode d’emploi par exemple) comme à certaines déclarations de Perec (limitant par exemple la littérature à la production écrite voire au jeu) se heurte à deux objections :

— La patience perecquienne à totaliser tout d’abord : il est relativement difficile d’imaginer (encore que tout soit possible, bien sûr) que Perec se soit infligé les souffrances de l’élaboration du Cahier des charges de La Vie mode d’emploi ou celles du programme d’écriture de Lieux par exemple, dans le seul but d’en démontrer l’inanité. Et en dépit de l’importance du concept de jeu chez Perec, tout ne peut pas s’y ramener ou en dépendre.

— L’optimisme perecquien : cela pourra d’abord surprendre chez un auteur qu’on aborde le plus souvent comme un parangon de mélancolie, un exemple de dysphorie, un pilier de l’ère du soupçon (jusqu’au contre-sens d’en faire un Nouveau Romancier sans le savoir) ; pourtant, le récente édition des Conférences et Entretiens a rappelé que l’attitude de Perec face à son œuvre était le plus souvent celle d’une attente raisonnablement optimiste (la métaphore de l’œuvre comme puzzle se sachant par intuition une image achevée où apparaîtra peut-être une étoile, élaborée à la fin de l’entretien avec Bernard Noël[6], en est le meilleur exemple) quand ce n’est pas celle d’un créateur euphorique quant aux pouvoirs de son outil de création (confer l’enthousiasme que valurent à Perec les entreprises de La Disparition ou surtout de La Vie mode d’emploi).

 

Dès lors, comment se sortir de cette contradiction entre une postulation optimiste réitérée de l’œuvre et de l’auteur, dont la « volonté de totalité » est la traduction la plus manifeste, et la prise en compte d’une dysphorie du temps conjuguée à une dysphorie personnelle ?

La réponse psychanalytique est ici tentante, notamment dans la mesure où Perec lui-même y a été conduit par Jean-Bertrand Pontalis, l’un de ses analystes[7] : la « volonté de totalité », dans cette perspective, peut être interprétée comme la trace névrotique d’une impossibilité à faire son deuil[8] ; voire comme la prise en charge « masochiste » de ce qui a conduit au désastre, Perec endossant alors en quelque sorte le costume de ses bourreaux.

Il semble qu’on peut rapidement répondre à cette question complexe en évoquant le projet de Lieux où j’ai dormi[9]. Ce projet totalisant (puisqu’il s’agissait  pour Perec, d’une part de s’y remémorer toutes les chambres où il avait dormi et d’autre part de tenir un journal de toutes ses chambres nouvelles[10]), élaboré très tôt, dès le début des années soixante, et inscrit à son programme de travail jusqu’à la fin de sa vie, a été, on peut du moins le supposer, éclairé dans son ambition totalisante et mortifère par l’analyse : Jean-Bertrand Pontalis nous apprend effectivement que sous toutes ces chambres remplies de détails incroyablement précis (Perec souffrant d’hypermnésie « camérale », c’est-à-dire ne pouvant s’empêcher de se souvenir par le menu des endroits où il dormait) se dissimulait l’impensable de la chambre à gaz d’Auschwitz où sa mère avait péri[11]. Pourtant, malgré cette « révélation » du soubassement dysphorique de l’entreprise, Perec n’a pas renoncé au projet de Lieux où j’ai dormi. On pourra naturellement inférer de ce fait que la psychanalyse n’a fait qu’aider Perec à vivre avec sa névrose sans pour autant l’en débarrasser, lui laissant même le loisir d’en exploiter les ressorts créateurs d’une manière indéfiniment ouverte. Pourtant, la façon dont Perec parle de Lieux où j’ai dormi dans Espèces d’espaces, texte contemporain de sa psychanalyse, dit autre chose : en effet, ce texte n’y est pas présenté comme un projet de simple consolation ou de commémoration, d’incorporation, pour reprendre un concept psychanalytique, mais comme une entreprise totalisante dont la totalisation jusqu’à closure ou presque est précisément condition de révélation, de connaissance[12]. La conclusion qu’on peut tirer de cette apparente contradiction est la suivante : même déterminée par des causes profondément autobiographiques, notamment psychanalytiques, la création littéraire transcende le sujet et trouve sa raison d’être dans une heuristique. Les problèmes autobiographiques de l’œuvre sont le plus souvent chez Perec des problèmes anthropologiques (ce qui, soit dit en passant, peut aider à comprendre pourquoi, comme le fait remarquer Philippe Lejeune[13], l’autobiographie n’occupe qu’une place médiane dans l’œuvre : c’est qu’elle est importante moins en soi que comme étape dans une recherche de moyens de totalisation efficaces). En tentant d’avancer dans la voie de la totalisation, Perec ne cherche pas seulement à résoudre des inéquations personnelles, mais répond à une exigence humaine de progrès (comme à l’époque de La Ligne générale), même si sa voix est alors plutôt isolée dans la fin du siècle. On peut rendre compte de la même façon de l’entreprise de W ou le souvenir d’enfance : la question qu’y pose Perec est certes celle du rapport entre totalisation et totalitarisme ; pourtant, même éclairé par son analyse ou la réflexion de ses contemporains sur ce rapport trouble entre les deux termes, Perec finit par concevoir W non comme ce « tas de reliques » qu’y voyait Pontalis[14], mais comme le lieu d’une découverte : ce qui manque dans le donné autobiographique peut être complété par la fiction (d’où cette structure énigmatique d’un texte où récit autobiographique et fiction fabulaire se trouvent intimement tressées). Autrement dit : la création littéraire peut tout à fait donner voie à certaines formes de complémentation qui conduisent vers la totalité, même symboliquement, même médiatement. Le langage et la littérature ne sont pas impuissants face aux cassures et aux manques du réel. Le divorce des mots d’avec les choses prononcé par la modernité ne concerne que les procédures classiques de la représentation, ou bien n’engage que l’intensif et non l’extensif (car, par exemple, si le signifiant voiture peut sembler irrémédiablement arbitraire, le syntagme trois voitures, quant à lui, et tout au contraire, peut paraître dire quelque chose d’irrémédiablement accordé au réel[15]) ; il est donc temps pour le créateur, du moins dans la perspective perecquienne, de se remettre au travail, c’est-à-dire de travailler à remotiver les signes et les textes notamment dans la perspective d’une expression de la totalité parce que c’est dans cette direction-là que des découvertes fécondes peuvent être postulées. Cette confiance dans la littérature, proclamée très tôt par Perec, notamment dans l’article sur Robert Antelme[16], ne l’a semble-t-il jamais quitté en dépit de découragement passagers voire même fréquents. Tout se passe au fond chez lui, comme si la raison d’être profonde et retrouvée de la littérature était d’affirmer la nécessité de retrouvailles avec le sens pour contourner des manques à la fois autobiographiques et anthropologiques et s’affranchir des insuffisances trop évidentes de l’écriture. 

Perec, qui ne cesse jamais de se proclamer « écrivain réaliste », le fait à raison ; c’est évident dans la première partie de son œuvre (celle qui, en gros, va du Condottière, roman de jeunesse encore inédit, et des Choses à Un homme qui dort), et dans sa part « sociologique », particulièrement « infra-ordinaire » ; mais ça n’est pas moins justifiable dans la dimension autobiographique, et même dans le formalisme ou le romanesque. Contrairement à une vision disons « classique » de l’œuvre qui oppose à un premier versant « réaliste-critique » un second versant « oulipien » passé le cap de La Disparition, il faut plutôt postuler un maintien de l’ambition réaliste avec changement de moyens. C’est l’étude du réel, dans une perspective qualifiable de « scientifique » (puisque devant mener à des découvertes), qui intéresse Perec, même lorsqu’il faut pour cela faire un détour par soi-même (autobiographie) ou travailler sur le langage plutôt que sur la perception directe (La Disparition), voire s’accommoder des inventions de la fiction romanesque (La Vie mode d’emploi). Car le critère du réalisme, pour lui, est moins l’adéquation des mots et des choses, du signifiant et du signifié, que le degré de totalisation atteint. Dès lors, on peut poser, chez Perec, la nouvelle équation suivante : tout ce qui fait gagner en totalité est, ipso facto, qualifiable de réaliste.

Dans un premier temps de son œuvre, Perec entreprend par divers moyens une totalisation directe, immédiate du réel (l’exemple le plus frappant est naturellement celui des Choses où Perec tente de parvenir à l’expression d’une totalité historique par la condensation sociologique ou la quintessence mythologique) ; puis, diverses expériences (notamment celle des Hörspiele) l’amènent à postuler ou plutôt à éprouver (en créateur qu’il est et non en théoricien) la nécessité d’une médiation ; un troisième temps de son œuvre est consacré à l’expérimentation de quatre grandes voies de la médiation totalisatrice : la contrainte, l’autobiographie, le romanesque et la constitution d’une œuvre unie subsumant des opus parcellisés. Cette commutation entre immédiateté et médiateté pour totaliser efficacement n’est pas un renoncement à l’efficacité ; toute représentation est arbitraire, Perec en convient avec la linguistique et même la littérature ou la pensée modernes, le réel ne se laissant pas directement, transitivement appréhender ; la recherche d’une médiation représentative est donc dans la nature même du langage ou de la représentation. Mais ce détour ne signifie donc pas perte d’efficacité. Les ruses de la représentation permettent l’« expression » du réel et donc l’exploration, la compréhension, voire la modification de celui-ci, même médiatement, intransitivement ; il s’agit donc de trouver de nouvelles ruses, c’est-à-dire de nouveaux moyens de forcer le langage à se mettre en condition de signifier, c’est-à-dire à totaliser. C’est là une part importante du sens du travail de Perec sur le langage, l’écriture, les structures du texte ou de l’œuvre, comme les contraintes, les «æncrages[17] »  ou l’intertextualité, les cahiers des charges ou les liens entre textes : non de pitoyables jeux privés d’efficace mais des programmes de totalisation et donc des vecteurs de découvertes. D’ailleurs, ce qui, en dernier ressort montre le lien indéfectible entre cette œuvre et un projet heuristique, c’est le maintien, dans le parcours diachronique de l’œuvre, même dans la période finale ou au plus fort de l’oulipisme, d’une ambition, peut-être même d’une utopie, de saisie directe et immédiate du réel dans la rémanence du champ infra-ordinaire (rémanence dans la perspective de laquelle tout le reste de l’œuvre doit être alors saisi).   

Une telle démarche d’étude de l’œuvre perecquienne peut être globalement qualifiable d’herméneutique dans la mesure où elle prend le risque d’une interprétation unifiante et entreprend donc de passer outre une certaine soumission moderne à l’indétermination, au différentiel, au fluctuant, au relatif. Certes peut-être par tropisme personnel, voire retour historique à la nécessité de la totalité, mais surtout dans une volonté d’adéquation à une perception de son œuvre et de la littérature par Perec lui-même comme tout constitué, même si lacunaire et fragmentaire parce qu’en mouvement.

En outre, c’est précisément cette définition de l’œuvre et de la littérature comme totalité « en progrès » qui justifient la nécessité de se situer, dans le cas de Perec, dans une perspective progressive, diachronique, où le poétique croise sans cesse l’historique dans une dynamique de recherche et de renouvellement. Perec, quoique très bon commentateur de lui-même, s’est généralement refusé à adopter la posture du théoricien (ce trait le distinguant lui aussi radicalement de bon nombre de ses contemporains), ne s’est jamais senti à l’aise dans la position du législateur (sauf localement ou ponctuellement, comme à l’époque de la Ligne générale ou de Cause commune par exemple — mais non à celle de l’Oulipo dont le rapport à Perec est fréquemment l’objet de malentendus lorsqu’on le limite à n’être qu’une école d’un « strict matérialisme de la lettre », ne serait-ce que parce que la contrainte n’est que rarement strictement ludique ou productiviste chez lui, mais le plus souvent voire même invariablement motivée, notamment par la totalisation).

L’étude des procédés et procédures d’une écriture de la totalité demeure naturellement possible et même souhaitable chez Perec ; pourtant, commencer par ce point présenterait le risque de conduire à une perception dogmatique de la question de la totalité, à une vision synchronique faisant fi des contradictions, des hésitations, des doutes, des recherches, des réussites mais aussi des impasses. Elle ne permettrait pas de saisir comment l’œuvre de Perec est le lieu d’une contradiction et de la tentative de résolution de cette contradiction. Enfin, elle conclurait probablement d’emblée, contre le discours épitextuel lui-même, répétons-le, à la dysphorie et à l’échec dans la mesure où ce n’est que dans la perspective du mouvement de l’œuvre vers l’assemblage de son puzzle que le caractère inévitablement limité, lacunaire et imparfait de chaque texte, de chaque pièce, est récupéré et dépassé, même si le puzzle est inlassablement destiné à demeurer incomplet ou plutôt à demeurer à compléter.

En outre, le choix d’une approche diachronique et herméneutique de la question de la totalité, d’une approche guidée par le concept d’œuvre, même s’il impose d’en passer par toutes les étapes ou presque de son développement, conduit aussi à mieux faire percevoir et comprendre l’énigme de la réception de l’œuvre perecquienne aujourd’hui. La critique a souvent, en effet, considéré celle-ci comme une œuvre (d’ailleurs au sens faible du terme, c’est-à-dire sans image d’ensemble) de la dysphorie ou du soupçon, une œuvre du manque et de la fracture, des limites de l’écriture. Mais ainsi perçue, elle se dissout alors dans une modernité commune où on ne voit plus très bien ce qui la distingue et justifie qu’elle soit aujourd’hui l’objet d’un mouvement de réception élargie confinant à la mythisation. C’est bien plutôt, semble-t-il, parce qu’elle inaugure avec quelques autres une nouvelle ère, celle que George Steiner qualifie d’ère de l’« Epilogue », d’ère de l’après-mot, dans Réelles présences. Les arts du sens[18] (phase contradictoire où le créateur doit tout à la fois tenir compte des enseignements de la modernité, notamment sur la désillusion sémiologique, et constituer son travail en nouveau prologue), c’est bien plutôt pour cette raison donc que cette œuvre acquiert progressivement un statut de matrice d’une « post-modernité » qui n’est certes pas « ère du vide » mais ère d’un vide ensemencé. La relation posthume exceptionnelle qui lie Perec à l’art contemporain, par exemple, est la manifestation sans doute la plus significative de ce fait[19].

Il y a naturellement d’autres chantiers passionnants à ouvrir dans cette œuvre, notamment dans les domaines de la pragmatique (comment le lecteur est-il en dernier ressort le plus sûr vecteur de totalisation de l’œuvre ?), de la stylistique (y a-t-il un style perecquien ?) et du comparatisme (la réception voire la mythisation actuelle de cette œuvre sont des lieux de réévaluation de nos modernités[20]) ; mais cette œuvre singulièrement en avance sur la nécessité plus que jamais contemporaine d’apprendre à penser les totalités, certes pour ne pas ou ne plus être pensé par elles mais aussi pour en tirer de nouveaux enseignements et faire de nouvelles découvertes (qu’on songe ici aux liens entre l’œuvre perecquienne et les diverses « mondialisations » en cours, non seulement économiques, mais encore technologiques, esthétiques ou linguistiques), enseigne surtout que le langage et la littérature n’ont certes pas dit leur dernier mot. Perec, décidément, ne peut être pris ni pour Blanchot ni pour Beckett. Peut-être initialement portée par la nécessité de faire quelque chose pour combler le vide qui se creuse, vide tout autant autobiographique qu’anthropologique ou historique[21], cette œuvre semble en passe de gagner son pari positif : partout, aujourd’hui, elle crée des liens, dessine des parentés et des réseaux, laisse des traces et contribue peut-être plus que tout autre à donner localement sens à quelques p(l)ages du grand puzzle de la littérature et du monde.

  

 © 2004 Jean Luc Joly

Jean-Luc Joly, Professeur agrégéé et Docteur de Littérature française à L’Ecole Normale Supérieure de Meknès (Maroc). Il a écrit de nombreux textes sur Georges Pérec, publiés dans revues littéraires françaises, marocaines, japonaises et américaines. Nous signalons la publication prochaine de « Georges Perec et Paul Auster : une musique du hasard », in Romanic Review 95.

 

 

         

 


 

[1] « Pour une littérature réaliste », Partisans, n° 4, avril-mai 1962 ; repris dans : L.G. Une aventure des années soixante, Paris, Seuil, coll. « La Librairie du XXe siècle », 1992, p. 47-66.

[2] Perec déclare par exemple à Kaye Mortley lors d’un entretien en anglais mené le 24 août 1981 pour Radio Helicon Sydney (transcription et traduction de Mireille Ribière dans : Georges Perec, Entretiens et Conférences, 2 vol., Nantes, Joseph K., 2003, vol. 2, p. 252) : « (…) j’ai tout à dire… comme tout écrivain. J’aimerais pouvoir dire tout ce qu’il est possible à un homme de dire, et de toutes les manières possibles. »

[3] Christian Godin, La Totalité, encyclopédie philosophique en 8 vol., Seyssel, Champ Vallon, 1997-2003 (voir notamment le Prologue).

[4] Dans leur présentation de la réception de ce texte à sa sortie, Dominique Bertelli et Mireille Ribière relèvent certains titres des recensions qui lui ont été alors consacrées : « Georges Perec : tout en un », « Un vertige majuscule », « L’exploit monstrueux de Georges Perec », « Un millefeuille à déguster » (dans : Entretiens et Conférences, op. cit., p. 210).

[5] Dans ses textes les plus récents (Georges Perec pour la collection « 128 » de chez Nathan [1999] ; sa préface à l’édition des romans et récits de Perec pour la Pochothèque ou sa contribution au volume collectif Portrait(s) de Georges Perec publié sous la direction de Paulette Perec à la Bibliothèque Nationale [2001]), Bernard Magné accorde à la question de la totalité chez Perec une place importante ; dans leurs études, Tiphaine Samoyault (Excès du roman chez Maurice Nadeau [1999]) et Claude Burgelin (Les Parties de dominos chez Monsieur Lefèvre. Perec avec Freud — Perec contre Freud chez Circé [1996]), tout en reconnaissant l’existence du tropisme totalisant chez Perec, le considèrent comme une posture ironique (foucaldienne pour T. Samoyault) ou idéologiquement complexe (mouvement de fascination et d’horreur mêlés pour le totalitarisme selon C. Burgelin). Les approches dominées par un primat formaliste ignorent quant à elles la question (par exemple celle de Jean-Denis Bertharion dans Poétique de Georges Perec chez Nizet [1998]).

[6] Diffusé sur France Culture le 20 février 1977 et repris dans Georges Perec, coffret de 4 C.D. et deux livrets, Marseille, André Dimanche, 1997.

[7] Lequel relate certains aspects de l’analyse de Perec dans divers textes dont L’Amour des commencements ou Entre le rêve et la douleur, tous deux chez Gallimard [1986 et 1977].

[8] Rappelons qu’entre 3 et 6 ans Perec perd son père puis sa mère au début de la seconde guerre mondiale et de l’occupation.

[9] Texte inachevé dont le dossier n’a pas encore été publié. Perec le présente dans Espèces d’espaces (Paris, Galilée, 1974, p. 31-35).

[10] En écho, Olivier Rollin publie cet automne 2004 au Seuil Suite à l’hôtel Crystal, un texte où il tente de se remémorer toutes les chambres d’hôtel où il a dormi et dans lesquelles il situe diverses intrigues. Du même, on se souviendra d’ailleurs aussi de L’Invention du monde (également au Seuil [1993]), texte déjà fortement perecquien dans son ambition totalisante.

[11] « La mère de Pierre [pseudonyme de Perec dans ce texte] avait disparu dans une chambre à gaz. Sous toutes ces chambres vides qu’il n’en finissait pas de remplir, il y avait cette chambre-là. Sous tous ces noms, le sans-nom. Sous toutes ces reliques, une mère perdue sans laisser la moindre trace » (L’Amour des commencements, op. cit., p. 171 [rééd. coll. « Folio »]).

[12] « Dans un petit nombre de ces chambres, j’ai passé plusieurs mois, plusieurs années ; dans la plupart, je n’ai passé que quelques jours ou quelques heures (…). Mais c’est évidemment des souvenirs ressurgis de ces chambres éphémères que j’attends les plus grandes révélations » (Espèces d’espaces, op. cit., p. 35).

[13] Dans La Mémoire et l’Oblique, Paris, P.O.L., 1991.

[14] Perec note dans son journal ces mots de son analyste lorsqu’il lui soumet le texte de W (cité par Philippe Lejeune dans : La Mémoire et l’Oblique, op. cit., p. 138).

[15] On songe ici en priorité à l’entreprise perecquienne de comptage de véhicules parisiens dans Tentative de description de choses vues au Carrefour Mabillon le 19 mai 1978 ou dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisien.

[16] « Robert Antelme ou la vérité de la littérature », Partisans, n° 8, janvier-février 1963 ; repris dans L.G. Une aventure des années soixante, op. cit., p. 87-114.

[17] Concept créé par Bernard Magné (voir son Georges Perec édité chez Nathan, op. cit., p. 29-30) qui désigne chez Perec des éléments d’origine autobiographique récurrents de l’œuvre et dont le statut est essentiellement de réglage textuel (les plus spectaculaires étant les « æncrages » arithmétiques ou géométriques, comme le 11, date du jour de la disparition de la mère de Perec, ou le carré ouvert à son coin inférieur gauche).

[18] Paris, Gallimard, 1991 pour l’édition française.

[19] Il y a encore peu de recherches sur ce point pour l’instant (voir toutefois le dossier Perec dans le numéro des Inrockuptibles de l’été 2003).

[20] Je renvoie sur ce point à : Jean-Luc Joly éd, L’Œuvre de Georges Perec : réception et mythisation, actes du colloque de Rabat de novembre 2000, Rabat, publications de l’Université Mohammed-V, 2002.

[21] Rappelons ici la fin d’Espèces d’espaces (op. cit., p. 123) : « Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »