Echo

Au croisement des cultures


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L’ABSENCE INTERMINABLE

 

Olivier Bercault

 

« Je reste dans le noir, pendant des jours, et je pense, je pense à lui, je me perds dans des souvenirs, je ne sais plus si c’est le jour, si c’est la nuit, je ne vais plus aux fêtes, je néglige mes autres enfants, je ne veux voir personne, pendant des jours, par moment, je deviens folle, oui, c’est ça, je deviens folle, par moment… »

25 juillet 1995, 11 heures du matin, en pleine terreur, en pleine guerre, en plein jour, T est arrêté par la police avec deux copains, dans un quartier d’Alger. Quelques jours après, le frère de T est arrêté à son tour. Dans les deux semaines, les deux copains et le frère son libérés, mais pas T. Il n’est nulle part, la police ne reconnaît même pas l’avoir appréhendé, plus de nouvelles, plus d’image, plus de parole, il a… disparu.

Madame B, sa mère, sa chère mère le cherche, partout, nulle part, frénétiquement ou rationnellement, d’une manière officielle ou dans la rue. Plaintes, dépositions, dépositions des deux copains, déposition du frère, enquêtes, non-lieu, impasse, bureaucratie, cours, tribunaux, parquet, police, sécurité militaire, gendarmerie, requêtes, rien n’y fait, il n’y a pas de traces, il a… disparu.

Le frère évoque l’existence d’un troisième témoin qui avait passé six jours avec T au commissariat. Il y a un nom, un nom de quartier, mais pas d’adresse. Une fièvre dévastatrice s’empare de Madame B. « Je devais retrouver ce témoin, c’était fou, dans le dédalle des rues de la Casbah, dans le jour, dans la nuit, dans les brumes, j’étais seule, si seule, personne n’y croyait, et pourtant, trois jours, trois jours sans boire, ni manger, j’étais malade, fébrile, hors de moi, trois jours et je l’ai retrouvé. » Le troisième témoin sera entendu par le parquet, sans résultat.

Cynisme, manipulation, mise en scène, intimidation, menaces de la police qui vient perquisitionner chez la mère, chez la chère mère, à maintes reprises pendant des années, officiellement, à la recherche de T.

 « Où est T ? »

« Mais c’est vous qui l’avez ! » 

« Qui a pu dire une chose pareille ? »

« L’un des deux jeunes qui a été arrêté avec mon fils. »

« Ton fils, on va te le ramener dans un cercueil. »

Cynisme des plus hautes autorités de l’État : « Les disparus, je ne les ai pas dans ma poche. »

Absence, absence insoutenable, pesante, destructrice, qui s’immisce dans la vie quotidienne, qui ne laisse pas de répit, même si l’on voulait oublier. L’absence devient présence, présence obsessionnelle. « Je ne cuisine plus les plats que mon mari adorait. Si je les cuisine, je suis triste, si triste, je me mets à pleurer et quoiqu’il arrive je serai incapable de les manger. Mes enfants qui aiment ces plats aussi me demandent pourquoi je ne les cuisine plus…. C’est horrible, une torture… permanente » se confiait dans la douleur Madame C dont le mari a… disparu à Alger, un après-midi, d’un certain mois de septembre. Une autre de ces épouses martyres algériennes : « On m’a pris mon bras. Je marche sans bras ». Une autre encore, elle témoigne : « Il faut une autorisation paternelle pour tout, surtout dès que ma fille veut faire un acte officiel. La disparition de mon mari a tout compliqué. C’est une situation légale très complexe. Ma fille voulait se marier et ce fut vraiment compliqué sans son père. Puisqu’il n’est pas mort, on exige sa signature pour tout, mais il n’est pas là ». Il n’est ni mort, ni vivant… disparu, … absent.

Les familles des… disparus ne peuvent admettre leur mort. C’est impossible. Tant qu’on n’a pas de traces, pas de corps, pas de vérité, il y a toujours de la place, si infime soit-elle, pour de l’espoir. S’accrocher à la moindre parcelle de lumière. Absence, mais absence temporaire se répète-t-on comme un mantra. D’où croyance, croyance aux rumeurs, aux rumeurs les plus folles, les plus improbables : « On les drogue et on les cache, depuis des années… Il y a des prisons souterraines et secrètes qui s’étendent sur des dizaines de kilomètres et qui s’enfoncent profondément dans le sol, sur plusieurs niveaux, c’est là qu’ils les gardent… Mon mari est devenu amnésique et ils l’ont placé dans une institution…. Mon fils n’est pas mort ; le témoin l’a vu mourir, mais peut-être n’a-t-il pas bien vu ; on l’a peut-être ramassé par la suite et emmené dans un hôpital pour le soigner… »

Dans la quasi-totalité des cas, les …disparus ne reviendront pas, l’absence est définitive. Pourquoi cette absence si particulière fait-elle tant souffrir, plus que la mort, autant que l’amour ? Présence d’espoir, absence de certitude. L’absence de vérité entraîne l’impossibilité absolue du deuil. Sans deuil, il ne peut y avoir de « closure », la situation est figée et la souffrance devient alors permanente.

« On veut connaître la vérité. Au moins, donnez-nous une tombe. » Madame B, mère d’un… disparu.

 

© 2005 Olivier Bercault

Olivier Bercault, diplômé en droit de l’université de Paris X et de l’université de Columbia New York, est chercheur consultant pour l’organisation Human Watch Rights. Il a effectué de nombreuses missions au Tchad, au Congo, au Soudan, en Afghanistan, en Algérie sur lesquelles il a publié de nombreux rapports.