Déconstruire les clichés sur le Moyen Orient :
une analyse de Inge Boer dans Disorienting Vision, Rereading
Stereotypes in French Orientalist Texts and Images, Rodopi,
Amsterdam-New York, 2004.
Inge Boer, chercheur éminent sur
l’orientalisme et ses ramifications avec d’autres domaines de la recherche
anglo-américaine, tels que les cross-cultural, postcolonial
ou gender studies, n’a cessé d’analyser, au travers de ses
conférences, ses articles et ses ouvrages, le rôle des stéréotypes dans la
construction occidentale de l’orient depuis trois siècles. After
Orientalism,
collectif paru en 2003 sous sa direction faisait le point sur l’actualité
de la recherche dans ce domaine.
Mais l’ouvrage le plus significatif
des positions de I.Boer sur les études orientales est Disorienting
Vision, Rereading Stereotypes in French Orientalist Texts and Images,
paru à titre posthume en 2004.
Se situant dans le sillage des travaux d’Edouard Saïd, cette étude propose
cependant une étude critique et constructive du penseur
palestino-américain. Le titre qui joue sur le double sens de « dis-orienting »
est à lui seul révélateur de l’approche critique de I.Boer dans cet
essai. Prenant acte de la réflexion d’Edouard Saïd et de ses émules sur le
fait que l’orient serait une fabrication de l’occident, I.Boer dépasse le
binarisme de l’opposition entre les deux cultures – entériné dans la
plupart des travaux critiques sur le sujet. Elle montre, à travers une
grande variété d’exemples picturaux, littéraires et diaristes, que la
rencontre entre ces deux cultures repose le plus souvent sur une
interaction ambiguë des références plutôt que sur un antagonisme trop
évident. Il en résulte un brouillage des frontières entre soi et l’autre,
ente la réalité et le fantasme entre l’ici (« location ») et
l’ailleurs (« space »).
I. Boer montre que les clichés - tels le despotisme du
sultan, l’érotisme intrigant des femmes du harem, le raffinement allié à
la violence des mœurs - repérés dans les tableaux de Ingres, de Delacroix,
de Vanloo, dans Les Lettres persanes de Montesquieu ou encore dans
La fille aux yeux d’or de Balzac, sont autant de topoï où se
croisent les deux cultures et à travers lesquels s’exercent l’esprit
auto-critique et/ou le fantasme de l’artiste. Ainsi grâce à une analyse
méticuleuse de la focalisation à l’œuvre dans La mort de Sardanapale
de Delacroix, I.Boer montre que le spectateur occidental se voit
attribuer le point de vue du sanguinaire Sardanapale, retournant ainsi
contre soi le cliché sur le despotisme et la violence de l’Autre. I.Boer
repère ce même volte-face du stéréotype dans la fin tragique des
Lettres persanes, où l’absence du despote Usbek fait s’effondrer le
système du harem et donc du fantasme occidental à son égard.
Cette relecture par I.Boer des clichés sur l’orient
s’appuie sur une connaissance socio-historique érudite des mœurs
occidentales et orientales de l’époque ainsi que sur un usage très
pertinent d’outils théoriques narratologiques, sémiotiques,
psychanalytiques et philosophiques.
C’est cette double approche qui donne à Disorienting
Vision toute sa force et son originalité, en ce que la méthode
d’analyse de I. Boer – se situant à la croisée des cultures et des champs
de recherches - reflète de façon idoine l’hybridité culturelle du cliché
sur l’orient.
D’un point de vue théorique autant que culturel, le livre
de I.Boer se situe au cœur de la pensée contemporaine en ce que sa
réflexion embrasse les domaines de recherche les plus actuels et replace
dans une perspective historique les préjugés occidentaux d’aujourd’hui sur
le monde islamique. La portée intellectuelle et politique de cet ouvrage
est sans aucun doute à méditer.
Rachel Boué