Echo

Au croisement des cultures


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POMAYROLS

 Chantal Colomb-Guillaume

 

J’espère que sous la pierre

Avec ses mots gravés

Il reposera parmi les choses élémentaires

Mais il n’est pas sous la pierre

Cendre il ne repose pas cendre

Il est dispersé

Dans le vent que je respire sa poussière

J’invente un tombeau

Benoît Conort, Main de nuit

 

          Pomayrols. Je ne te suis rien et tu m’es presque tout, toi, refuge de mes rêves, terre de mes aïeux. Aux racines de tes châtaigniers, je puise ma sève. A tes pieds, je lave les miens dans le frisson de l’Olt.

            L’Olt où je retrouve ma langue comme un accent d’enfance, comme une mélodie au fond de moi enfouie. L’Olt et son chant bruissant dans ma nuit quand je suis loin de Pomayrols.

            Seule je vais, avec les morts du cimetière, ces morts que je suis venue saluer. C’était comme un rendez-vous avec lui, un rendez-vous d’avance manqué. Mais en dépit du silence et de l’absence, en dépit de toutes ces années, c’est là que je savais le retrouver.

*

            C’était le 5 mars 2000, un dimanche, voici précisément un an. Cette date dépourvue de toute signification m’a pourtant arrêtée dans mon activité. J’ai pris le calendrier et la feuille rangée dans le dossier gris où j’avais noté alors ce nom pour la première fois : Pomayrols. Non, je ne me trompais pas. Ce jour était celui de l’annonce de sa mort.

            Durant toute cette année où j’avais tenté de retrouver sa trace, de suivre les derniers moments de son existence pour que me soit enfin révélé le lieu de la rencontre ultime que l’annonce de sa mort semblait pouvoir permettre, je n’ai eu que cet appui : une tombe imaginaire au petit cimetière de Pomayrols, une tombe que pour lui je sculptais dans la grande marbrerie de l’imaginaire. Il me fallait cette tombe vide, il me la fallait pour pouvoir continuer à vivre ; et sans doute parce qu’elle n’aurait de réalité que si d’autres, comme moi, s’inclinaient devant la stèle que j’aurais gravée, j’ai cherché en toute hâte un cahier vierge où j’ai écrit le mot magique : Pomayrols.

            Pomayrols à qui je dis tu parce qu’à lui je ne puis parler. Lui qui sera toujours l’absent, indice personnel sans référent. Lui, presque sans visage. Lui, sans nom sur la pierre du réel.

*

            Pomayrols, depuis ce jour, je sais que je suis tienne. Quelques pierres, quelques arpents de ta terre me sont donnés en héritage. Tienne mais sans te posséder en retour. Comme lui, jamais je ne serai d’ici. Comme lui, de nulle part.

            Lui, jadis errant entre Cassagnes et Paris, Seine et Céor. Déraciné par la mort d’un père, comment eût-il pu ne pas dériver, branche brisée flottant au gré des eaux sombres ?

            Pourtant quand je te regarde, toi, village perché dont les tours osent défier les rafales enneigées de l’hiver qui s’éternise, quand je scrute de leurs croisées le vaste horizon qui rend hommage à tes armes, j’ai peine à imaginer, telle une chevauchée d’écuyers en déroute, tes enfants quittant la terre jadis mêlée du sang de tes ardents défenseurs. Mais c’est ainsi, ils sont partis, comme tant de fils du Rouergue, vers des pays plus gris, avec au fond du cœur un peu de la flamme de ta terre pourpre lorsque le soleil vient réchauffer tes pentes solitaires. Ainsi ce père qu’il a si peu connu, dont les traits devaient lui être aussi familiers qu’indéfinissables, est allé tenter sa chance à Paris, une chance sans retour.

*

            Avec lui, j’ai marché, dans les rues grises de Paris. En silence, mais avec lui. A quoi, à qui pensait-il, lui dont l’horizon était si dépeuplé ? A sa mère morte quelques mois avant ma naissance ? A Cassagnes où il avait passé son enfance en attendant de pouvoir la rejoindre à Paris où elle était restée seule pour gagner leur pain ? Sans doute lui arrivait-il de penser à son père mort avant même d’avoir atteint l’âge de trente ans, son âge à lui qui allait à présent par les rues du quartier des Halles, serrant la main fragile de cette petite fille née parmi tant de morts, qui certainement le sentait déjà et gardait le silence, s’efforçant seulement de suivre le pas trop rapide de cet homme mystérieux qui allait et venait dans sa vie, lui offrant parfois quelques promenades arrachées aux contraintes du travail qui le retenait souvent au loin.

            De la beauté de ta terre, de la dignité de ton château, qu’a-t-il su ? Ce père mort à moins de trente ans n’aura sans doute pas eu le temps de lui dire les couleurs de ta terre, de lui parler de ceux qui, comme Joseph, son père, ont cultivé tes pentes balayées par le vent, conduit les troupeaux à l’estive par les chemins escarpés ou réchauffé leurs mains sculptées par la terre à l’écorce du fruit de leurs châtaigniers.

            Tandis que nous marchions ainsi dans Paris, à quoi pouvais-je moi-même penser ? Un soir où je m’étais rendue au Théâtre Molière – c’était à l’automne 1999 –, il m’avait semblé marcher dans nos propres pas alors que je remontais la rue Rambuteau. Les vitrines, quoique embellies de fruits plus riches qu’alors, et surtout les lumières qui ornaient certaines d’entre elles d’un air de fête, me ramenèrent à ce climat de nos promenades du samedi soir où, lorsqu’il faisait déjà froid et que nous allions plus loin jusqu’aux vitrines des Grands Magasins, il achetait parfois un cornet de marrons qu’il me tendait ensuite un à un afin que je puisse sans encombre les éplucher de mes doigts encore malhabiles. Ce fruit frère de celui qui fut dans les heures sombres du Rouergue la base de l’alimentation paysanne était pour l’enfant du début des années soixante un trésor de chaleur qui scellait le lien éprouvé lors de trop rares promenades où tout se disait dans ce partage de quelques fruits, faute de pouvoir se dire autrement. 

*

            Ta stèle, Pomayrols, dans le bleu du ciel d’avril 2000, je la contemple comme le poème que tu as su inscrire dans ton paysage pour préserver de l’oubli ceux qui ont versé leur sang bien loin de ta terre. Tels les vers d’un poème, tu as gravé leurs noms sur des feuilles de marbre dont je lis la deuxième page sur ce livre ouvert, verticalement tendu :

                                                BOUSQUET Antoine

                                                BRAS Marcellin

                                                BROUZES Gabriel

                                                BRUNEL Joseph

                                                CALMETTES Joseph

                                                CAYZAC Joseph

                                                CAYZAC Louis

                                                CHABBERT Louis

                                                COLOMB Joseph

                                                COLOMB Marcel

                                                DELARSON Georges

                                                ENFRU Pierre

                                                ENFRU Léon

                                                FAVIER Léon

                                                FAVIER Maximin

                                                GAILLARD Félix

Mais qui sont ces hommes ? Et où reposent-ils ? Où êtes-vous Joseph, vous que l’acte de naissance de votre fils déclare mort en 14-18 ? Perdu mais sauf grâce à cette stèle, grâce à ce poème qui se dresse dans ton ciel, le tien, mère patrie, Pomayrols.

            Stèle sans noms dans le gris du cimetière de Thiais. Stèle d’aucun recueillement possible. La honte de notre civilisation aseptisée qui va jusqu’à gommer le nom des morts. Et où sont-ils les bannis, les morts sans sépulture ? Où chercher ?

            Todesfuge. La voix du poète résonne dans ma nuit. C’est lui qui me sauve, lui qui pour sauver les morts les plus introuvables est allé jusqu’au bout des mots, jusqu’au bout luttant contre le vide pour retrouver les noms qui donnent voix aux morts. Todesfuge, stèle musicale pour tous ceux que menace l’oubli.

*

            Stèle. Stèle absente, à bâtir, de mes mains, de mes mots. Poème-stèle pour l’absent, le gisant, de nulle terre, de nulle part.

            Je parcours des cimetières, quête vaine car les absents ne meurent pas. A jamais ils demeurent absents. Vide dans lequel on voudrait se jeter pour enfin étreindre le cops de l’absent.

            L’enfant qui reçoit le baiser de son père à la sortie de l’école m’est étrangère. Toute enfant heureuse m’est étrangère. Celui que je croise sur le chemin de retour en 1965 n’est déjà plus mon père. Je ne cours plus vers lui. Élan brisé. Je poursuis mon chemin, lui va le sien. Divisés. Nous nous croisons sans même nous saluer. Nos regards se perdent dans le vide d’un désir sans réponse.

            Vide de la stèle sans nom. Vide de la tombe inexistante. Vide qui fonde le poème.

            J’écris au bord du vide et mes mots chancellent, pris de vertige, ne sachant s’ils doivent vraiment s’écrire ou plutôt se précipiter. Mots qu’aucun cimetière ne peut abriter.

            J’erre dans les rues de Pomayrols à la recherche d’une barre d’appui. Mais Pomayrols, tu es bâti au bord du vide et la maison de Joseph aussi. Promontoire d’où je me jette pour rejoindre les disparus, ceux qui jamais ne se mêleront à la terre qui pourtant n’eût pas refusé de les accueillir. A ton bord, Pomayrols, un vide m’appelle qui m’entraîne vers une stèle invisible, un livre à ciel ouvert, dans le silence des morts-vivants.

 

© 2005 Chantal Colomb-Guillaume

     Chantal Colomb-Guillaume est agrégée de Lettres modernes et docteur en Littératures comparées. Elle a publié un essai, Roger Munier et la « topologie de l’être » aux éditions de L’Harmattan en 2004, un entretien avec Roger Munier intitulé Sauf-conduit en 1999 chez Lettres Vives et de nombreuses études critiques dans différentes revues dont Prétexte à laquelle elle a collaboré de 1995 à 1999. Elle a aussi publié des poèmes, notamment Quai Mallarmé chez Encres Vives en 1992, La Main d’Orphée dans Le Nouveau Recueil en 1998 et D’outre-monde dans Prétexte en 1999.