LES QUALITES DE
L'ABSENCE
(POUR LUCIO MAD)
Patrick
Erouart
J'étais bien décidé à écrire sur les mythologies de la nymphe
Echo , folle
amoureuse de Narcisse , qui ne la regarde même pas .
Dans ma fiction Echo incarnait le Rwanda . Les murmures rwandais à peine
étouffés par les désastres de l'actualité . Narcisse était l'Occident , si
préoccupé de lui-même , de son image , de ses images -O combien préoccupantes
(Irak ,
Londres , Katrina etc...) !
Pourquoi le Rwanda ?
Je m'y étais rendu en avril 2005 . Durant les commémorations du génocide de
1994 . J'avais découvert un petit pays fascinant , devant le miroir brisé de
son histoire .
Pourquoi la mythologie grecque ?
Pour sa pérennité . Elle est le socle d'une culture , la nôtre ,la mienne .
Ses histoires sont éternellement vivantes . Le temps d'existence d'une histoire
nous révèle le vertige de l'abîme au centre de nous-même . Il relève du
besoin biologique . Certaines histoires s'estompent petit à petit , puis
disparaissent tout à fait . D'autres deviennent immédiatement immémoriales .
Comment
naissent-elles à notre conscience ? Pour s' imposer , s'effriter , se recréer
ensuite ...le récit de la Shoah s'impose à la conscience européenne puis
planétaire , plusieurs décennies aprés la fin de la seconde guerre mondiale ...
Dans le cas du Rwanda , comme dans celui du Cambodge , ces
histoires
nationales contemporaines devraient s'inscrire dans un cercle exceptionnel d'intérets
médiatique , universitaire , économique ou autres .
La communauté internationale devrait conférer à certaines historiographies
un statut de "trésor historique international ". Le temps d'une convalescence
. Cela devrait être décrété par l'ONU ou l'UNESCO . Elles sont aprés tout de
gros blocs d'expérience humaine universelle (EHU) . Leur devenir nous concerne
tous à plus ou moins court terme . Ou -plutôt nous l'espérons- ne nous
concernera jamais . Mais pour cela il nous faudrait bâtir de l'expérience , et
bien
savoir nous raconter les circonstances , les conditions , les protocoles de
nos désastres . Non pas pour s'effrayer à bon compte , non plus pour nous
divertir , mais pour que l'histoire devienne discernable , recevable par des
êtres
humains à l'autre bout de la planète.
Les histoires sont là , entre autres , pour toucher du doigt nos
peurs .Ou
nos joies . L'extase et la douleur (le bien, le mal ).
La douleur de la nymphe des bois et des sources , dénommée Echo ,
résonne
encore dans nos coeurs , nos entrailles , lorsque les bergers du dieu Pan la
découpent à coups de machettes au fin fond des taillis tropicaux rwandais .
Son cri nous fige de terreur .
Sinon il y a absence . Nous n'aurions pas lu ni entendu évoquer
le texte
classique et l'expérience ne s'accumulerait pas .
J'en étais là de mes élucubrations sur l'histoire , sur la nymphe
Echo , sur
le Rwanda , lorsque mon ami Lucio , 43 ans , nous a quittés ..Lucio Mad ,
Professeur Lu décédé !!...j'ai du mal à le croire ...le mercredi 31 aout 2005
...pile le jour de mon retour du soleil des calanques...il fait nuit en plein
midi...le cyclone Katrina tombe sur la côte louisianaise.
Un Lucio Mad , par définition néologique , est un ami qui n'est
pas là
physiquement , à côté de vous , parce qu'il est parti en voyage ...
Comme un Rwanda est un pays de génocide , qui expérimente ,
aujourd'hui ,
l'imparfaite justice humaine ...
Quel rapport ?
La transcendance ...la forme supérieure de l'absence ...cette certaine
présence .
Lucio aujourd'hui , comme le Rwanda en 1994 ont basculé au-delà
du bien et du
mal , au-delà de l'extase et de la douleur , dans cet outremer de l'expérience
humaine . Et pourtant , nous les rescapés de la vie , nous devons les garder à
portée de nos actions , en un mot , nous souvenir .
La mort n'est-elle pas , aprés tout , une catégorie du souvenir ?
Un produit
de la mémoire ?
C'est sous le dôme étoilé du Père Lachaise que je jauge les
qualités de
l'absence . La famille , les amis de Lucio sont là , venus nombreux . La
ferveur
est palpable .
J'ai attendu un peu , devant le cimetière , entre deux pluies grises
successives , au "café de la Renaissance " . Puis Gabor a récité un texte
enthousiasmant de son frère "Ma vie avec Jah " . Les poètes B se sont succédé
devant nous
. Le griot Boni Gnaore , accompagné de Dom Farkas , a poussé un déchirant "
Ziza "...je distinguais Fanny Pagnez , toute jeune maman , perdue dans la foule
des premiers rangs . Auprés d'elle , j'avais découvert Lucio , là bas en
Virginie ...
J'étais debout prés de Kidi Bebey , fille du chantre des pygmées , Francis ,
lui aussi parti , il y a quelques années , dans les bois sacrés de la
transcendance .
Nous sommes en train de vivre la poésie de l'absence .
C'est un alcool fort comme le vin des rues . Une électricité .
La tête nous tourne .
Cela fait rire Lu d'être notre Professeur de Transcendance .
Il se marre parce qu'il vient de rencontrer la seule nymphe des bois rasta ,
une certaine Echo . Ils disent qu'ils veulent réenchanter la légende . Là
même où ils se trouvent tous les deux . Dans l'au-delà des mots . Sur l'autre
bord de l'arc en ciel . On devine un peu ce qui va se passer ...
Nous nous tenons bien droits sous le dôme du crématorium .
Dehors la réalité frappe déjà à la porte . Les "jumelles" Rita et
Katrina
sèment la panique . Bush est avalé par la béance de l'histoire ...
Oui Lu , je suis en train de LucioMader ...au fond de tes vallées de rêve
sans emmerdeurs ...les deux pieds dans la poésie ...la transcendance...la
fiction
de l'absence ...
Ensuite , tous ensemble , nous* irons boire un coup au "Café de
la
Renaissance "...et tu sais quoi , Lu , cela ne sera pas la fin de l'histoire !
*nous les vivants , nous les morts , nous les noyés , nous les Rwandais ,
nous les Cambodgiens , nous les oubliés , nous les "et caetera "...nous les
absents és qualité !
© 2005 Patrick Erouart
Patrick Erouart-Siad est né en 1955.
Journaliste (Libération , Geo , Boston Review of Books etc...) et
écrivain (Une enfance outremer (2001), Le Fleuve Powhatan,
(1997), Océanie (1992) prix Eve Delacroix de l'Academie francaise,
etc...) réside à New York depuis 1996, après avoir vécu à Williambsurg
(va), Rome, Paris, Dakar, Djibouti.