Echo

Au croisement des cultures


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ABSENT(E)

Cédric Jamet

 

petit

tout petit

en tas de mauvaise santé

tétard adulte

 

parce que l’enfant n’est plus là

parce que la feuille a jauni

parce que le père est mort

des coulures de peinture en guise d’onction

parce que la rivière s’est figée

parce que les ondées lacrymales

parce que la jeune fille a souri un peu trop tard

alors que tu t’étais déjà levé pour partir

parce que l’enfance a perdu toutes ses dents

parce que malgré tout il reste des milliards de virginités

parce que l’indifférence trône sur le palais

parce que la peur

parce que la peur reste la norme ici

bien que cachée entre les pattes de l’araignée

dans la paranoïa des cités de nuit

parce que la ville luit de sa peau immense

bien que les villes fondent sous le sel

parce que la mer a fini par avancer et

qu’elle vide des maisons en alaska

parce que le centre du maëlstrom ne cache aucun fond

parce que tout ici sonne creux et

cruel de l’infini sourd

 

et on ne prépare plus

ses deux douzaines d’huîtres à noël mais

reste l’odeur de vinaigre et d’échalottes

pour hanter les cuisines

et les portes restent ouvertes sur la rue

les rêves se défont sans elle

ses lunettes traînent dans un tiroir et

elle n’est pas souvent venue dans la maison de mon enfance

 

les quelques kilos violés par la douleur

chantent des hymnes à marie

et les doigts fondus d’égrener le chapelet

et moi qui ai perdu ma langue

et toi qui regarde filer ton corps

et tes yeux de souffrance

et de mort injectée

tes yeux de fièvre d’enfants portés

et tes jambes de viande avariée

et tes cellules devenues folles avec l’âge

et ton piano à l’enfant qui ne veut pas en jouer

et ta voix disparue avec le reste

et ton corps qui veut se dédoubler

et ton corps soudain devenu creux

et ton corps qui veut s’échapper

et ton corps de hurlements

ton corps dévoré par lui-même

et tes larmes de petite fille affolée

et tes bras piqués par des milliards de guêpes

et ta viande démente

et ta viande brûlée par le venin

et toi qui rêve d’une autre extase

et les églises sont désertes

parce que tu ne chantes plus dans les églises

et la grande maison creuse

résonne de tes pas dans l’escalier

et tes cheveux clairs clairsemés

et la voix crochue

et les traces qui ne s’estompent pas

et les fantômes qui ne font pas silence

et les roues de tes désirs que j’ignore

et ta voix qui sèche tout

 

tout

tout chez elle

tout est départ

tout est départ chez elle

départ

tout reste en creux

toutes ces empreintes

toutes ces coquilles vides

tout reste en creux

tout s’évide

tout toi s’est vidé dans rien

tout je tourne en rond

de toi dans l’attente

tout ce que tu as vu venir

tout traîne en attendant de disparaître

tout s’évente en attendant

tout a trébuché dans l’attente

tout tourne en retard dans l’attente

tout attend

 

et on ne prépare plus

ses deux douzaines d’huîtres à noël mais

reste l’odeur de vinaigre et d’échalottes

pour hanter les cuisines

 

en état d’apesanteur

dans la fuite vers votre indifférence à l’absence

un trou dont personne ne verra jamais le fond

un trou sans couleurs et sans accents de terreur

un trou dans la rapacité pleureuse

un trou qui n’est plus rattaché à un nombril

un trou qui ne relie rien à rien

un trou dans la paranoïa des nuits

mes pas spiralent autour d’un trou minuscule

 

et nous ne trouverons personne pour arracher la dalle qui

empoisonne nos révolutions

quelque part au fond de ce trou

sous un ciel de mort il y a

l’enfance qui hurle et se défend

contre les essais de signifiance

l’enfance marquée par la moustache du père

pendue dans la forge ancestrale

et ça siffle

 

rien n’attend plus d’escale

rien n’est épargné par la chute

rien ne détourne les courants qui entraînent vers le large

l’absence n’interrompt rien, n’arrête rien

rien à glaner dans toute cette surdité

rien n’arrête la fuite

rien ne se frotte plus à l’horizon des heures passées

aucun voile ne vous abritera de nos douleurs

rien ne viendra frotter nos larmes contre des murs

rien ne remplira les vides entre nos têtes

rien

 

et la question fait trembler les murs

et l’absence avec le temps et

les maisons s’écroule

l’absence n’a plus de murs

l’absence n’a plus de voile

l’absence ramasse les débris de nos enfances

des pans entiers de la ville

s’effondrent sous son poids

la circulation arrêtée

l’absence ne quitte jamais personne une fois qu’elle a trouvé quelqu’un

reste la trace sur les murs

sur les trottoirs

sur les ampoules éclatées

sur les éclats des vitres tombés à terre

 

et une chaussure posée là

au milieu du terrain de jeux

une chaussure d’enfant posée là

une chaussure qui trône comme pour nous dire la fin

de l’occupation

 

l’absence attend la pluie pour être plus cruelle

une anse de la cage s’est brisée

finalement tu as bien vu que le temps passe

à l’allongement de tes veines sur le trottoir et parce qu’

à la suspicion et

au vol fragile des chandelles et

au cri du blessé qui sait

que personne ne l’entend

mais crie quand même

et à l’appel des disparus

répond un silence assourdissant

 

et on ne prépare plus

ses deux douzaines d’huîtres à noël mais

reste l’odeur de vinaigre et d’échalottes

pour hanter les cuisines

 

et untel se dit que l’assiette de crêpes ne sera pas touchée

cette fois

 

© 2005 Cédric Jamet

Cédric Jamet est né en France en 1978 et habite la plupart du temps au Canada depuis 2001. Actuellement étudiant au doctorat en littérature comparée à l�Université de Montréal, il s�intéresse aux stratégies de performance du poème dans les avant-gardes d�après-guerre. Ses poèmes ont été publiés dans plusieurs revues en France et au Canada.