Echo

Au croisement des cultures


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DE L’AUTRE CÔTÉ DES VAGUES

Daniel Leduc

 

          Toujours il regardait la mer. Et la mer le regardait..

          Chaque matin, dès les premières lueurs de l’aube, Eric enfilait son caban puis se dirigeait, d’un pas hésitant, vers la falaise. Il lui fallait plus d’une heure pour atteindre le promontoire d’où il dominait les vagues, les mouettes et les vents. Là, dans le fracas incessant du ressac, Eric communiait avec cet infini qui se brise sur le fugace.

          Alors le vieil homme s’ouvrait à la beauté douloureuse du monde, et son esprit se déployait. Il lui semblait pouvoir effleurer chaque ombre, pouvoir sentir l’acidité des roches et le chant silencieux des embruns.

          Rien de ce qui l’entourait ne lui était étranger. Comme s’il faisait corps avec tout ce qui vibre.

          Cet état d’empathie, Eric ne le connaissait que depuis un an à peine. Depuis que son fils avait disparu en mer.

          Yann, qu’il avait élevé seul — sa mère étant morte en couches —  était marin comme on peut être artiste : dans une pure évidence.

          Tout petit déjà, Yann se voyait sur l’eau, à la barre ou dans les cordages, sur le pont ou guettant sur la hune. Devenu matelot, son rêve s’était accompli — même si la réalité ne s’y emboîtait pas complètement.

          Eric avait partagé l’enthousiasme de son fils, lui qui n’avait jamais navigué. Il s’était imaginé sur ces mêmes bateaux où son garçon tanguait. Sur ces mêmes vagues.

Jusqu’au drame de l’hiver dernier : ce jour où le Soizic coula.

          Le Soizic, c’était le chalutier sur lequel Yann travaillait. Un chalutier en bois, long de 18m35. Un bateau tout à la fois noble, et modeste.

          Ce fut dans le secteur des pierres noires en mer d’Iroise, lors d’une sortie dans une brume saumâtre, que le Soizic crocha le fond. Et qu’il sombra.

          Le patron et les trois hommes d’équipage furent engloutis L’on ne retrouva les corps qu’après plusieurs jours. Exception faite de celui de Yann… qui navigue sans doute encore.

          Rien n’y fit. Hélicoptères, plongeurs, SNSM, garde-côtes, patrouilleurs : le corps de Yann fut introuvable. Et l’on dut se résoudre à cesser les recherches.

          « Pas de dépouille, pas de deuil », pensèrent les amis de Yann.

          Eric, quant à lui, ne pensa rien. Il regarda la mer.

          La mer le regarda.

 

 

          Aujourd’hui retraité, Eric avait exercé l’art du jardinage. Il avait terminé sa carrière comme jardinier en chef des parcs et jardins de la ville. Dans la mesure où ses rhumatismes le lui permettaient, il donnait encore de la bêche ou du sécateur chez qui le lui demandait.

          Les plantes, c’était sa raison de vivre. Les plantes, et bien sûr Yann, son fils.

          Alors, il priait la Nature qu’il révérait comme le seul dieu possible. Il priait les ronces et les ajoncs, les amaryllis et les orchidées, les platanes et les cèdres. Et son fils lui soufflait quelques mots par les arômes ou par les vents :

— Ne t’en fais pas, je ne suis pas loin. Je suis là, dans la poussière du chemin ; ici, dans la rosée qui perle ; sous tes semelles, souvent ;  ou bien dans tes paroles…

Eric le savait bien. Mais…

Mais il manquait la sépulture. Et cette absence créait un vide — là, au creux de l’estomac. Comme une faim… insatiable.  

Il fallait remédier à cela. Eric en était sûr.

Muni d’une brouette, d’une pelle, d’une hache et d’une corde, il disparut une matinée entière dans le petit bois qui lui appartenait. Lorsqu’il revint, il charriait une belle souche de hêtre sur laquelle il grava à la pointe du couteau Y A N N en grosses lettres capitales. Puis il sourit -- enfin.

L’après-midi même, il emmena la souche dans une petite crique où, enfant, Yann jouait au corsaire. Là se trouvait une espèce de grotte à moitié sous terre. Eric y déposa la souche ; puis il mura la grotte avec des pierres. Sur la plus grosse d’entre elles, il inscrivit :

MON FILS DEMEURE

ICI

ET MAINTENANT

Il se recueillit devant ce qui n’était ni une tombe, ni même un cénotaphe ; ce qui n’était non plus un lieu de pèlerinage ; ce qui était…tout à la fois.

Ainsi s’adressa-t-il à la Nature, aux nuages, à l’océan qui avait reçu son fils.

— Je sais bien qu’il est partout, qu’il est nulle part. Je sais qu’il est en moi. Voici à présent sa résidence essentielle. C’est ici où l’on pourra dire qu’il repose. Partout ailleurs, il ne fait que voyager.

Tard, bien plus tard, Eric regagna sa maison, sans prendre conscience qu’il marchait bien mieux. Qu’il s’était : redressé.

               

 

           

 

 

 

LES DEUX VIES DE LA SCOLOPENDRE

 

 

    Si mon grand-père avait été vivant, il aurait pissé aux étoiles – un soir comme celui-là. Il aurait dit le temps : demain l’air sera chaud, humide et chaud comme le pis d’une vache qu’on vient de traire. Il ne se trompait jamais sur le temps, mon grand-père. Il savait lire dans les vents et les nuages, dans le scintillement des astres, mieux que personne, mon grand-père.

          Mais il n’était pas là.

En outre, les vents ne soufflaient pas ; les nuages ne bougeaient pas ; les astres étaient invisibles dans le noir.

L’air, cependant, avait un goût tiède et moite — comme certains jours d’été après l’orage. Ou bien avant. Avant que tout détone.

Car tout était possible un soir comme celui-là. Quelque chose d’électrique vibrait dans la poussière. J’avais soif, moi — et rien ne paraissait pouvoir étancher cette soif. Pas même les tonneaux remplis à ras bord qui sommeillaient au fond de la cave. Pas même l’océan, dont la rumeur franchissait les collines.

Depuis que je l’avais revue, j’étais ivre. Ivre de ce manque. De cette absence. Qui me remplissait à ras bord.

 

Première vie — le mille-pattes

          Sophie est une scolopendre du type mille-pattes.

          Je l’ai connue sur l’herbe, Sophie (à côté d’un tas de pierres). C’était en Corrèze, dans un pré, où nous avons roulé, ensemble ; nous nous sommes mélangés. Elle avait seize ans, à peine ; moi, guère plus. Vacances d’été, comme on dirait le présent qui s’affirme. Ma première fille, Sophie, ma première femme. C’est là où je l’ai dépucelée, dans ce pré. Ma verge était un désir – maladroit, flexible – soulevé par cet entre-jambes, par ces odeurs de fille qui émanaient de cette plage obscure. J’ai toujours été sensible aux odeurs, à cette animalité des muqueuses qui nous rappelle d’où nous venons. (Ceux qui nient cette animalité, sont-ils des êtres vraiment vivants ?). Je lui ai léché les orteils, les chevilles, les mollets ; les genoux, les cuisses ; la vulve, le clitoris ; et, juste au-dessus, ce point sensible qu’elle nommait son "lotus". Elle s’est ouverte, je suis entré — vertige dans les yeux, secousse dans chaque mot que je ne disais pas… Le sperme que j’ai projeté en elle, c’était toute une enfance qui m’échappait, un éclair sur l’ombre du futur. Par cet acte d’amour, j’avais grandi en elle ; une érection de nouvelles formes s’installa, dès lors, dans ma mémoire. Ma première femme, Sophie…

          Longtemps nous nous sommes côtoyé, peau contre peau, côtes contre côtes. Et puis, le temps… Celui-là qui dévêt la passion, l’illusion, l’apparence… Nous avons voyagé vers d’autres rivages, séparément. (C’est un mot qui fait mal, "séparé" : c’est paré pour de nouvelles vagues…).

          Longtemps j’ai gardé en moi les petites morsures qu’elle aimait faire sur mon torse ; et toutes ces caresses qui faisaient frissonner ma peau, comme autant de pattes à la recherche de l’équilibre.

          A la moindre vibration, Sophie était en marche ; je savais combien elle était sensible, ce qui pouvait l’immobiliser, la faire s’enrouler sur elle-même, jusqu’à paraître une boule de nerfs, dure comme une pierre.

          Long temps nous nous sommes aimés, et puis : le temps…

          Séparés. Ecartés. Perdus de vue. D’elle, je n’avais plus d’échos, je pensais ne plus savoir l’entendre.

          Ma vie écoutait d’autres visages. Mon corps se défroissait dans d’autres draps.

          Sans cette rencontre fortuite, rien ne se serait jamais…  "frappé".

         

Depuis que je l’avais revue, j’étais ivre. Ivre de ce manque. De cette absence. Qui me remplissait à ras bord.

 

 

Je sais que l’on n’oublie pas ; on oblitère c’est tout.

Et pourtant, Sophie, je pensais ne jamais plus l’entendre.

Ce fut en flânant sur les boulevards (où je n’avais rien à faire) qu’une silhouette m’interpella : je reconnus ses contours, sa voix ; et lorsqu’elle s’approcha, cette odeur singulière, moitié fumet moitié fragrance, odeur de terre et de bourrasque. Comme autrefois, Sophie était là, en mouvement, attendant on ne sait quelle excitation pour s’enrouler sur elle-même, pour tenter de mordre aussi. Mais non, elle ne se ferma pas ; au contraire : ses paroles furent suaves, voluptueuses même, empreintes d’une nostalgie qui affleurait par le regard. Comme si c’était naguère. Je ressentis les mêmes émotions, la même attirance, le même enchantement ; Sophie n’avait rien perdu de ce charme qui m’avait envoûté, encore adolescent. De nouveau, je tombais en amour, farouchement — et la terre était tendre.

Nous décidâmes de nous revoir.  Le soir même. Chez moi.

Quelque chose d’électrique vibrait dans la poussière. J’avais soif, moi, un soir comme celui-là. On aurait dit que l’air, tiède et moite, pompait l’eau du corps ; que l’immobilité du ciel abolissait le temps. Ce n’était plus un jour d’automne mais une durée quelconque dans une outre-saison.

 Sophie, vêtue de sombre, m’apparut dans la lumière des spots qui éclairaient l’allée. Elle pénétra dans le hall avec l’aisance d’une maîtresse des lieux. Lorsqu’elle s’installa dans le fauteuil, j’eus l’impression qu’elle prenait possession, non seulement de l’espace, mais encore de moi-même. Il y avait tant de grâce et tant d’affirmation dans chacun de ses gestes : elle croisait et décroisait ses jambes avec une souplesse de gymnaste, un chuintement de strip-teaseuse vibrant. J’étais, comme on dirait, conquis.

Nous fîmes l’amour dans un pli du désir.

Après. Juste après.. Ce furent les mots qu’elle prononça qui provoquèrent l’éclat : Sais-tu que tu es le deuxième que j’aime pour la deuxième fois ! Drôle, non ?

Ce "drôle"-là ne passa pas. A moins que ce ne soit le "non ?". Allez savoir !

Toujours est-il que la colère me prit. Et avec elle, l’irrépressible envie de meurtre…

 

Deuxième vie — la fougère

          Myriam est une scolopendre du type fougère.

          Elle se couche à moitié sur moi, met ma queue entre ses seins ; il n’existe aucune chaleur plus humaine que celle-là ; la queue blottie entre les seins, masturbée par ces deux globes terrestres ; c’est faire l’amour avec l’air la terre et l’eau (tandis que le feu est ailleurs) ; elle s’allonge sous mon corps, se couvre avec, s’enveloppe de mes caresses, me demande de l’écraser un peu ; mon corps sur elle, l’existence prend du poids, le réel pèse, autant, en profondeur.

          Myriam me dit, que tout ce qui importe, c’est ce qui passe entre deux êtres. (Oui ce qui passe : se transmet dans l’éphémère). C’est avec quoi nous tissons nos nerfs, notre mémoire, dit-elle.

Elle dit aussi : tu ne m’appartiens pas, puisque je t’aime.

          Ses mots sont "bougés" par le vent ; ils touchent, vont à la cible ; au plein cœur des choses.

 Je ne me remets pas de l’entendre. Ce sont mes silences, alors, qui lui répondent.

Myriam remue la tête, souvent. Comme si elle était agitée par quelques doigts invisibles. C’est ce qui m’a frappé, là-bas, lors de nos premières rencontres.

Myriam était visiteuse de prison.

          Une complicité, entre nous ; un échange intime de phrases ; puis de baisers.

          A ma libération, Myriam était ma femme. Et nous vivons, maintenant, libres de tout lieu.

          J’écris des polars. Elle peint des portraits.

          Nous habitons un camping-car. Autant dire : le voyage.

          Myriam est une langue de cerf, sa parole sait débusquer les ombres. Moi, je suis l’ourse que l’on voit dans le ciel. Nos sexes se confondent.

          Homme et femme, plante et pierre, voilà qui nous sommes.

          Ce qui nous rapproche, serait-ce les phéromones ? Non, c’est le suc de la terre qui s’est dissous en nous. La fusion, la fission des contraires.

          Moi je l’aime à perdre la raison. Je me souviens qu’elle s’appelait Sophie. Oui. Sophie.

          Pourquoi change-t-on de nom ?

          J’écris le polar de l’homme foudroyé : frappé au coin du mauvais sens.

          Myriam peint.

          Elle peint mon visage. Elle peint mon regard.

          Moi, je guette ses mots. Ces mots.

 J’espère ne jamais les entendre. Jamais !

Qu’ont-ils de pervers, ces deux petits mots ?

Innocents et pervers…

Frappés du bon sens…

« Drôle, non ? ».

 

© 2005 Daniel Leduc

Daniel Leduc est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages (poésie, littérature jeunesse) ainsi que de nombreuses nouvelles parues dans divers quotidiens et autres périodiques. Il est également critique littéraire à Parutions, Le Littéraire et Le Mague.