QUE NUL NE MEURE QUI N'AIT AIME
Colette Nys-Mazure
Comme jaloux, je souffre quatre fois : parce que je
suis jaloux, parce que je me reproche de l’être, parce que je crains que ma
jalousie ne blesse l’autre, parce que je me laisse assujettir à une banalité :
je souffre d’être exclu, d’être agressif, d’être fou et d’être commun.
Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux
- Je
voudrais que tu meures.
C’est sorti d’elle, comme
ça, entre les dents, mais dit, désiré, prononcé ; pointe acérée. Regard assassin
entre les lamelles de la jalousie.
-
Je voudrais que tu meures.
Tu. Toi. Ghislaine. La fille de la classe qui ne ressemble à aucune autre.
Maigre et brune, abrupte. Parlant peu.
L'empire du silence. Mon amie. Ghislaine.
Lui aussi, elle l’aime d’une certaine
manière, à distance infinie, ce professeur de latin, monumental, hirsute, menant
sa classe à travers Rome. Onze adolescentes ardentes qu’il nourrit de Virgile,
d’Horace. Onze filles à sa dévotion, dont il ne joue jamais. Trop loin, trop
haut, Marcel Amand, Monsieur Amand. Amoureux des pierres et des mots. Lui, la
main posée sur le chapiteau échoué dans l’herbe, effleurant la feuille d’acanthe
sculptée (sa main sur ma nuque, une fois, une seule fois, je voudrais.
Elle s’effraie du désir, ivraie folle.)
Lui, sortant de la poche de sa veste
froissée, un livre en pièces. Lui, lisant Cicéron, debout, tête nue sous le
soleil dru, suant, insoucieux. Lui, distrait : toujours une fille pour lui
rapporter la casquette en toile ou le guide de Rome abandonné sur le muret.
Fières de lui, toutes les onze, de son savoir, de son aura. On l’aurait suivi à
travers les flammes, Monsieur Amand.
On méprisait Clémence, celle qui
ternissait l’admiration par ses insinuations sournoises :
-Tu as vu ce livre qu’il lui a prêté ?
-Tu as entendu l’allusion ? Ils sont
intimes, semble-t-il.
On se détournait d’elle, la guêpe.
-Il lui a touché l’épaule dans les
catacombes, je te le jure.
Je la fuyais Clémence, la si mal
nommée, la mesquine. Je marchais dans le sillage de Ghislaine, l’altière.
Via del Babuino.
Une galerie d’art : des peintres vivants exposent. On y entre tous les douze.
Monsieur Amand, l’antique, fréquente aussi l’aujourd’hui. Je tombe en arrêt
devant quatre toiles intitulées Silence, signées Gegal :
Silence du tissu blanc, du soleil incandescent coupé par le mur, du damier
bleu, de la sphère posée au bord du monde. Silence à l’écart du fracas de
la ville, Rome, son effervescence proche. A l’abri des cancans de Clémence. Aux
côtés de Monsieur Amand qui se murmure à lui-même « Ibant obscuri sola sub
nocte per umbras». Il faudra que je le déniche, ce texte.
La chaleur s’apaise avec la fin du
jour. On remonte à travers les Jardins Borghese. La nuit vient. On traîne entre
les pins parasols. Quelque chose a lieu dont on pressent l’ampleur en marge de
la conscience. Ici, à Rome, nous aurons eu seize ans. Ce que je devrai à cet
homme qui nous mène sans nous tenir, que je révère à son insu ; comme les
autres, en secret. On ne peut mesurer.
J’avais été tellement confuse le jour
où je m’étais trouvée au magasin derrière lui dans une file ; plongé dans son
Tacite, attendant son tour de payer, il ne m’avait pas vue ; j’avais inventorié
impudemment le contenu de son chariot : 6 cartons de lait écrémé, 4 boîtes de
ces cigarillos qui lui jaunissaient les ongles, Le Patriote illustré,
une boîte de Vache qui rit, un pain coupé dans son sachet luisant, des
lacets bruns, un rosé de Provence et un shampoing (Ah ! sa tignasse ! J’y
aurais bien passé les doigts pour la peigner, mon lion). Vivait-il seul ?
Serrées à cinq sur un banc des Jardins
Borghese, six dans l’herbe, lui debout, nous surplombant de sa taille modeste,
nez en l’air vers la première étoile, disant à voix haute sans même s’en rendre
compte :
Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des
amoureuses
Et l’autre voix, la très chère,
enchaînant :
Nageurs morts suivrons-nous
d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses
Monsieur Amand avait-il bronché ?
S’était-il tourné vers Ghislaine? Lui avait-il souri ? Il faisait noir. Flambée
de la jalousie.
-Je voudrais que tu meures
C’était sorti, comme ça, entre les
dents, mais dit, désiré, prononcé. J’aurais tué Ghislaine d’avoir partagé
Apollinaire avec notre professeur. J’avais détesté ma meilleure amie.
C’est loin. Le chapiteau corinthien
doit avoir disparu sous les feuilles d’innombrables automnes. Combien de fois
aura-t-on repeint le banc des Jardins Borghese ?
Masquant les tombes, un tapis compact
de cotonéaster jamais taillé ; herbe folle, folle avoine à l’assaut d’une croix
noircie. Sur fond de laurier exubérant, profus, trois saules, branches nues
griffant le ciel terne. Rien ne bouge donc ici ? Pour rejoindre les morts, il
faudra enjamber trop de vert.
Hier, c’était les vacances d’été chez
nos grands-parents, à côté du cimetière où papa-maman dorment pour longtemps ;
nous trois assis, pierre fraîche sous nos fesses, riant, sortant les billes des
poches, jouant. Jeunes gardiens enjoués que le temps déjouera.
Hier, c’était les sépultures romaines,
les Jardins, le fleuve. Via Appia. Le Trastevere. Lui,
elles. Elle. En allés.
Je voudrais que personne ne meure.
© 2005 Colette Nys-Mazure
Colette Nys-Mazure poète, nouvelliste et essayiste a publié une quinzaine de
livres. Elle a reçu le Prix Max-Pol Fouchet pour Le for intérieur. Elle a
publié les nouvelles, Contes d'espérance, Battements d'elles (Desclée
de Brouwer) et des essais sur la poésie, l'art ou la lecture, La chair du
poème (Albin Michel) et vient de faire paraître Célébration de la lecture
(Luc Pire).