Echo

Au croisement des cultures


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Entretien avec Fabrice Rozié, auteur de la pièce Liaison transatlantique, une adaptation des lettres de Simone de Beauvoir à Nelson Algren, mise en scène par Sandrine Dumas et interprétée par Marie-France Pisier au French Institute à New York.

 

Rachel Boué : Pouvez-nous parler de la genèse de Liaison transatlantique ?

Fabrice Rozié  : La pièce Liaison transatlantique a été écrite à partir de la version anglaise, originale, et à partir de la traduction en français des lettres de Simone de Beauvoir à Nelson Algren, correspondance de presque dix sept ans, de 1947 à 1963. Les lettres venaient  d’être publiées chez Gallimard dans une version modifiée du projet initial. La fille adoptive de Simone de Beauvoir avait traduit la correspondance croisée de l’intellectuelle française et de l’écrivain américain. Mais n’ayant jamais obtenu l’autorisation de la famille Algren de publier ses lettres, c’est finalement dans une version unilatérale que la correspondance est parue. C’est donc à partir de cette version que j’ai travaillé, que j’ai opéré un montage, un bricolage.   

RB : Quels critères avez-vous retenus dans la sélection des lettres ? Vous parliez à l’instant de bricolage. Pouvez-nous nous expliquer la façon dont vous avez procédé ?

FR : Ma sélection  correspondait à un projet théâtral, qui devait donner lieu à un spectacle d’une heure vingt. J’ai travaillé à partir d’environ 300 lettres en respectant la chronologie, mais en me concentrant sur les trois premières années de leur liaison, que j’ai agencées en trois actes pour leur donner un temps théâtral. La première année correspondait au « Coup de foudre », la deuxième à « L’après-coup » et la troisième  au « Coup de grâce ». La pièce commence par la fin des trois ans avec un prologue sur le cancer du sein, qui symbolise la souffrance amoureuse réelle et qui est, me semble-t-il, révélatrice de la passion que S de B a éprouvée à l’égard de Algren. Ce cancer du sein est une maladie imaginaire, qui stigmatise l’intrusion de la passion dans le corps qui souffre.

Puis j’ai retenu les retrouvailles de S de B et d’Algren à Paris après dix ans de silence où leur liaison redémarre quelque temps. Puis le séjour de S de B dans une maison de vacances aux Etats-Unis qui solde l’avenir de leur relation sans toutefois la rompre puisque la correspondance a continué entre eux. Le travail a consisté à tirer les lettres au maximum vers le jeu théâtral. J’ai pour cela repris les thèmes du roman Les Mandarins dans lequel S de B met en scène cette histoire d’amour. Puis j’ai bricolé en utilisant des extraits de son journal ainsi que d’autres lettres, pour créer un tout organique.

RB : Vous avez aussi opéré une transformation de genre. Le passage de la lettre au théâtre.

FR : L’intérêt résidait dans cette transformation d’un texte privé, épistolaire, à une forme théâtrale. Je ne pense pas avoir trahi le texte original dans la mesure où le ce texte intime des lettres peut être considéré comme le théâtre intérieur de S de B. En plus de la structure théâtrale en trois  temps dont j’ai parlé précédemment, j’ai été attentif aux différents registres d’écriture : celui du temps de la rédaction de la lettre dans l’absence de l’autre, celui de l’action, du ici et maintenant théâtral, et celui du monologue intérieur où S de B se parle à elle-même.

RB : Dans cette relation de longue durée mais jamais aboutie, quel rôle, l’absence et la distance ont-elles joué ?

FR : Dans les lettres, et dans mon adaptation, Algren est omniprésent présent par son absence. A l’inverse de la représentation donnée à New York, mise en scène par Sandrine Dumas, où l’actrice, Marie France Pisier est seule en scène, la mise en scène de Dallas fait jouer à l’acteur, qui représente Algren, une rôle d’une grande présence scénique. Je pense que cette version révèle le vrai rôle, la vraie présence de Algren. Le grand absent de cette liaison, c’est Sartre ! C’est presque le troisième personnage, présent par l’absence. Je pense d’ailleurs que cette liaison est une relation à trois, sans la dimension du vaudeville. S de B est extrêmement généreuse et aimante avec Algren, pour l’homme et pour l’écrivain qu’il est. Elle le traduit avec Sartre, publie des extraits de ses romans dans  Les temps Modernes. Ce trio, c’est une histoire d’un autre genre, qui entre peut-être dans le cadre de ce que Sartre et S. de B appelaient « l’amour contingent ».

RB : Cette relation à deux ou à trois, ne se soutient-elle pas essentiellement d’une construction de soi dans l’amour. Quand S de B écrit à Algren n’est-elle pas en train de s’inventer, de se projeter en personnage amoureux ?  Qui est le vrai destinataire de ces lettres ?

FR : Il y a chez S de B un immense narcissisme. Entre ses lettres à Algren, ses lettres à Sartre et son journal elle se reconstruit constamment. En même temps qu’il y a un amour sincère et généreux entre elle et Algren, il y a dans cette liaison un enjeu intellectuel expérimental.

Narcissiquement, S de B est absolument comblée, intellectuellement et physiquement. Je crois que ce qu’elle a envie de vivre avec Algren, c’est d’être une femme absolue aux yeux d’un homme absolu dans les bras d’un homme absolu. Algren lui donne ce que Sartre ne lui a pas donné, à savoir une demande en mariage. Même pour la Beauvoir du Deuxième sexe c’est le plus beau jour de sa vie ! Elle est flattée, heureuse. Cela lui arrive tardivement.

Cette demande en mariage est un contrepoint à une scène des Mémoires, où le père de Beauvoir demande à Sartre, l’été où lui et sa fille préparent l’agrégation ensemble, s’il a l’intention de la demander en mariage. Sartre répond fort cérémonieusement qu’il a mieux à faire, qu’il ne se mariera pas avec elle mais qu’il fera sa vie avec elle ! C’est un moment capital dans la vie de S de B car la réponse de Sartre la libère à ce moment-là d’un destin qu’elle ne voulait pas.

Mais la demande en mariage de Algren n’a pas qu’un simple effet d’opposition, elle joue un rôle dans l’écriture du Deuxième sexe en fournissant à S de B la matière expérimentale pour sa réflexion. Cela lui permet de visiter les différents rôles qu’une femme peut occuper dans la société, la religieuse, l’épouse, la lesbienne, l’amoureuse.... A certains égards, on peut dire que Le deuxième sexe est nourri d’une vraie expérience de vie. Ainsi la féministe et l’amoureuse se réconcilient. Le narcissisme de Beauvoir nourrit toute son œuvre.

RB : Quel est le rôle de l’anglais, la langue étrangère, dans cette écriture de l’intime ?

FR : L’anglais est certainement un facteur désinhibant. Cela se sent dans l’écriture évolutive de ses lettres. S de B est déjà très étonnée d’être aimée comme femme, non comme une intellectuelle mais pour son corps. C’est en soi déjà un dépaysement, que l’usage de l’anglais vient renforcer. Cette relation et cette langue lui permettent d’échapper à une identité d’elle-même déjà très figée sur la scène intellectuelle parisienne.

A cela s’ajoute une bonne connaissance de la langue anglaise, du roman anglais et américain. C’est une des premières grandes lectrices de littérature américaine. Elle en fait la promotion chez Gallimard et dans Les temps modernes. C’est pour elle et pour Sartre une sorte d’Eldorado intellectuel. Le choix d’un amant américain n’est sans doute pas un pur hasard. Les biographes n’ont pas manqué de faire le lien entre une liaison que Sartre a eue avec une femme française, vivant à New York,  et la rencontre de S de B avec Algren. De plus, ils ont tous les deux l’éclat de personnages de romans. Elle, la parisienne intellectuelle, libérée – à l’opposé des Américaines de l’époque – et lui faisant figure de mauvais garçon attiré par les bas-fonds comme en témoignent ses romans, en même temps que l’image du GI et du libérateur.

RB : Il y a déjà eu trois mises en scène différentes de votre pièce,  l’une à Paris au Théâtre Marigny, l’autre à Dallas et récemment une à New York. D’autres représentations en perspective ?

FR : Oui un projet de représentations à Broadway off  au printemps, avec le metteur en scène de Dallas et des acteurs américains.