PEINDRE L’ABSENCE
:
MANET ET LE
COUPLE ABSENT
Emilie Sitzia
Manet, icône de la
peinture de la fin du XIXe siècle est le peintre de la vie moderne par
excellence. Il suit de près les préceptes de son ami et mentor
Baudelaire cherchant :
« ce quelque chose
qu’on nous permettra d’appeler la modernité ; car il ne se présente pas
de meilleur mot pour exprimer l’idée en question. Il s’agit, pour lui, de
dégager de la mode ce qu’elle peut contenir de poétique dans l’historique, de
tirer l’éternel du transitoire »[1].
La peinture de
Manet, éminemment construite et qui pourtant a pu paraître si spontanée à
certains critiques tels que Zola, est fascinante. Rien n’est ce qu’il paraît, en
particulier en ce qui concerne la représentation des couples. Le couple est un
thème récurrent dans l’œuvre de Manet et ce qui frappe et intrigue c’est que la
plupart de ses couples n’en sont pas. Manet s’efforce dans son œuvre peinte de
traduire l’absence d’intimité par un vocabulaire visuel élaboré. Tel Maupassant
ou Balzac il nous fait découvrir le vide des coeurs, le manque d’amour. Nous
nous proposons à travers l’étude de quelques exemples de soulever les couches de
peinture, de décrypter le vocabulaire visuel du peintre, de décortiquer le
paradoxe de l’invisible rendu visible.
Dans une serre, un
couple[2].
Ils sont tous les deux là, présents. Les couleurs sont franches, leurs visages
se détachent sur un fond de verdure. Les formes sont précises, aigues. Elle est
assise sur un banc ; il est appuyé sur le dossier et se penche vers elle.
Pourtant ce qui frappe dans ce tableau de Manet, c’est l’absence. Ils semblent
partager un moment d’intimité profonde, seuls au monde au milieu de cette
végétation, Adam et Eve dans cet environnement originel; pourtant ils ne sont
pas là. Ils ne se regardent pas, ils sont absents à l’autre, absents au monde.
La femme tient à la main une ombrelle, elle est assise avec une immobilité de
poupée de porcelaine. Ses yeux se perdent dans l’angle du tableau. Que
regarde-t-elle, à qui pense-t-elle, perdue, absente ? Tout d’abord il semble
qu’il la regarde, mais non. Son regard à lui aussi est perdu, dans l’autre coin
du tableau. Les trajectoires des deux regards se croisent à peu près au milieu
de l’image sans qu’aucun contact entre les deux personnages n’ait jamais lieu.
Manet traduit ici, par ce manque de contact visuel l’absence d’interaction,
d’intérêt l’un pour l’autre, l’absence d’amour.
Leurs mains se
touchent presque, pense-t-on. Elle a une main gantée et une main nue. La main
nue est celle qui est la plus proche de celle de son mari. Mais non, si l’on y
regarde de plus près, c’est un cigare qu’il tient entre ses doigts et la
distance entre ces mains ornées des anneaux symboles du mariage paraît
soudainement insurmontable. L’œil du spectateur est guidé par les lignes de
construction du tableau vers ces mains, cette distante proximité.
Solitude, amertume,
absence d’intimité, tout se lit dans la structure du tableau. Les deux
personnages sont séparés par le dos du banc qui devient une grille
infranchissable.
Une ligne colorée,
comme une guirlande de fleurs qui se détache de la verdure semble lier les deux
visages, remplacer le regard absent, souligner ce manque d’interaction entre les
deux personnages. Les deux corps l’un rigide et tendu, l’autre comme enroulé sur
lui-même, forment deux masses distinctes. Dans la serre datant de 1879 et
représentant M. et Mme Jules Guillemet est un tableau sur l’absence, absence
d’amour, absence d’intimité, absence du couple.
Dès le déjeuner
sur l’herbe
[3]de
1863 les deux couples représentés sont absents l’un à l’autre. Là aussi
l’environnement est propice à l’amour : une forêt épaisse. Cependant les deux
hommes et les deux femmes du tableau appartiennent à des mondes différents. La
femme nue du premier plan, qui a tant choqué en son temps, et la femme de
l’arrière-plan en tenue légère, exposent au regard du spectateur leur peau d’une
nudité éclatante. Les hommes quant à eux sont en costume noir, d’une sobriété
étonnante. La séparation visuelle des corps par la couleur crée une distance
entre les couples. Même si l’un des hommes semble entourer l’une des femmes de
son bras il n’y a aucun point de contact physique. Il n’y a guère d’interaction
entre les femmes et les hommes, aucun échange de regards dans les couples. Les
personnages masculins semblent plongés dans une discussion animée excluant les
femmes. Les couples sont détachés, décomposés, inexplicablement absents. Manet
représente dans ce tableau l’absence du couple par deux non-couples.
Sur la plage[4]
datant de 1873 représente un autre couple problématique. Le couple est assis
sur la plage, un lieu propice à la promenade amoureuse, au partage. Les deux
têtes sont au centre du tableau sur une ligne horizontale qui fait écho à la
ligne de la plage, à la mer et à l’horizon. Manet utilise un jeu de regards qui
ne se croisent pas et le souligne grâce à la construction du tableau. L’homme
fixe l’horizon et les bateaux qui passent; la femme est plongée dans un livre.
Ils sont tous deux absents à l’autre, l’un perdu dans l’immensité du monde
extérieur, l’autre dans son univers intérieur. L’inaccessibilité de la femme est
soulignée par sa coiffure. Son visage est enveloppé dans une mousseline
transparente qui achève de séparer le couple : les baisers sont impossibles. La
couverture grise couvre le corps de la femme renforçant cette idée
d’impénétrabilité, seule une petite chaussure blanche et rouge semble s’échapper
de la large robe grise. Les couleurs renforcent cette dichotomie entre les
corps, le costume noir de l’homme contrastant avec le gris de la robe de la
femme. La distance entre les deux univers est là encore suggérée par la
construction du tableau. Les corps qui semblent se croiser sans se toucher
créent une diagonale qui coupe les deux univers, créent une frontière
invisible, un mur de silence séparant le couple absent.
Ainsi l’absence du
couple est transmise grâce à des indices visuels: les couleurs et la structure
du tableau séparant clairement les personnages et dirigeant le regard du
spectateur vers des détails révélateurs ; un décor toujours propice à l’amour et
qui renforce le caractère gênant de la situation ; la position des corps et la
direction des regards qui soulignent l’absence de contact physique ou moral
entre les personnages.
L’une des seules
exceptions à cette représentation des non-couples est le tableau
Chez le père
Lathuille
[5]
datant de 1879. En effet tous les indices visuels rendent ce couple d’autant
plus présent. Le couple se trouve dans un lieu public et deux autres personnages
sont présents, les serveurs. Le plus proche de nous est tourné vers le couple
amoureux, un sourire complice aux lèvres. Le bras de l’homme est passé autour de
la chaise de la jeune femme. Cette composition circulaire les rapproche et les
associe aux couples de danseurs de Monet tournoyant dans une intimité publique.
Le tableau est construit de façon circulaire autour du couple, le couple
devenant alors le centre de gravité du tableau. Remarquons l’absence d’anneaux à
leurs doigts. Leurs regards sont plongés l’un dans l’autre. L’espace entre les
deux visages devient l’espace du baiser. Ce couple frappe par sa présence et
renforce l’impression d’absence des autres représentations du couple.
L’absence d’amour
dans le couple est un motif qui revient fréquemment dans la littérature du XIXe
siècle. Pour rendre ce manque dicible les auteurs ont recours à diverses
stratégies dont par exemple : le monologue intérieur, le dialogue, l’observation
d’un narrateur omniprésent. Dans son roman, L’Œuvre Zola a recours à
toutes ces techniques afin d’exposer la dégradation puis la disparition des
couples. Le personnage de l’écrivain, Sandoz, dans un dialogue avec le peintre
Claude, se désole de la disparition de son couple : « Ma pauvre femme n’a pas
de mari, je ne suis plus avec elle, même lorsque nos mains se touchent »[6].
En littérature, cette absence du couple est dicible. La peinture du fait de
l’instantanéité de l’impression créée, a recours à des moyens différents.
L’image produit une impression durable et lancinante, le manque est rendu
visible. Le spectateur est mal à l’aise devant ces tableaux de non-couples. Ils
dérangent, attirent l’attention, dégagent une impression mélancolique sans que
l’on sache vraiment pourquoi. Ce n’est qu’une fois que le spectateur s’est
arrêté, a lu le tableau dans ses détails et sa structure qu’il réalise que tout
est là sous ses yeux, planifié pour montrer l’invisible, l’absence d’amour, le
couple absent, les cœurs vides.

[1]
Baudelaire C. , Curiosités esthétiques, Bordas, Paris, 1990, p.466
[2] Pour voir ce
tableau, Dans la Serre (1879) se reporter au site suivant :
http://www.smb.spk-berlin.de/ang/vg/s2.html.
[3] Pour voir ce
tableau se reporter au site suivant : http://www.nga.gov/feature/manet/context2.shtm
[4] Pour voir ce tableau
se reporter au site suivant :
http://www-class.unl.edu/fren999/Visual%20culture/Visual%20culture-Pages/Image2.html
[5] Pour voir ce tableau
se reporter au site suivant :
http://www.the-athenaeum.org/art/detail.php?
[6] Zola E., L’Œuvre,
Folio classique, Gallimard, p. 300
© 2005 Emilie Stizia
Emilie SITZIA, Docteur de l’université Akademi d’Åbo en Finlande, est
actuellement maître de conférence en histoire et théorie de l’art à
l’université de Canterbury en Nouvelle-Zélande. Elle est spécialisée dans
les études interdisciplinaires entre littérature et histoire de l’art et en
particulier l’étude des textes relatifs à l’art (critique d’art, romans
d’art, et écrits d’artiste). Elle a publié récemment un ouvrage intitulé
L’artiste entre mythe et réalité dans
trois œuvres de Balzac, Goncourt et Zola.