UN INFIME COURANT D’AIR
Evelyne Wilwerth
« De
l’audace ! » Gabrielle saisit un bâton de pastel et l’applique sauvagement sur
le papier. Du rose fuchsia au milieu des ocres : c’est étonnant.
Elle suspend
son geste, se fige. Comme un courant d’air ? Un infime courant d’air, là, sur
sa nuque. Elle se lève et ferme la fenêtre au vieux châssis. Juillet explose
dans les géraniums rouges.
Gabrielle
pénètre dans son atelier. A chaque fois, cette bouffée de bonheur : le silence,
l’intimité, le secret désordre, le paysage serein.
Elle prépare
son matériel et s’installe. Elle a deux semaines pour terminer cet album. Plus
que suffisant.
Elle entame une
nouvelle illustration. Sa main est souple, son crayonné aussi. La maison
ronronne dans la lumière de l’été.
Gabrielle se
redresse et se mord les lèvres. Elle enfile un pull, se reconcentre. Mais la
laine n’évacue pas tout à fait cette sensation d’humidité. Dans la nuque, en
particulier.
De l’orangé ?
Gabrielle trace un trait, deux traits. Oui. Ca va faire chanter tout le dessin.
Gabrielle
sourit. Elle ressemble à une petite fille avec ses tresses naïves. Sauf que ses
cheveux sont immaculés. Une vieille petite fille, aux yeux étincelants.
Un léger froid aux
chevilles. Gabrielle recule sa chaise, contemple les champs giclant de lumière.
Mais ses pieds… Mettre des chaussettes ? En plein juillet ? Soudain son regard
tombe sur l’interstice : celui qui découpe la trappe de la cave. La fente lui
paraît un rien plus large, plus visible
Gabrielle se relève,
l’air ahuri, devant les géraniums pimpants. Elle a décollé pendant des heures !
Un voyage dans une autre galaxie ! La création est fabuleuse. Elle s’étire,
renverse la tête. Tiens, là, au plafond… des auréoles grisâtres. Et, tout
autour, le carré qui délimite la trappe du grenier. Presque au dessus de sa tête
Encore une
semaine de travail. La chaleur envahit la maison paysanne. Et pourtant, cette
odeur de… de moisissure. Oh, ténue ! Mais elle semble têtue.
-
Hein ? Qu’est-ce que tu…
Gabrielle a
sursauté.
-
Mais tu vois bien ! J’ai été chercher une bouteille !
Gabrielle fixe
Clément, son compagnon, comme s’il était un fantôme ou un satyre.
-
Mais je ne t’ai pas vu…
-
Oh toi, quand tu travailles…
Les doigts de
Gabrielle s’emparent de deux pastels gris. Gris ! Des nuances qu’elle n’utilise
jamais ! Et le gris assourdit bientôt l’orangé. A nouveau, ce courant d’air sur
sa nuque. Sa nuque non couverte, offerte, vulnérable.
Gabrielle a
punaisé un carton sur la porte de son atelier. « Interdit d’entrer ».
Comment le
fusain a-t-il atterri sur sa table ? Des années qu’elle n’y a plus touché. Mais
c’est plus fort qu’elle : les silhouettes se noircissent, s’alourdissent,
assombrissent l’illustration pour enfants.
Gabrielle
baisse les yeux. Le froid encercle ses chevilles. Et l’odeur de moisissure
s’insinue dans son corps. « Odeur de dérive », murmure-t-elle.
Plus que quatre
jours avant de fournir son travail. Les géraniums éclatent de santé. Ils sont
presque provocants. Gabrielle se lève, ferme la tenture et allume. Là-haut, près
du plafonnier, le carré de la trappe se détache : sombre, menaçant. Gabrielle
bafouille « Trappe… attrapée… le passé me rattrape… »
Elle s’enfuit.
Rien à faire.
Les pastels gris éteignent rapidement les ocres, les jaunes, les roses. Les
résultats sont affligeants. Pas de doute, l’album sera refusé par son éditeur !
Et sa nuque est
douloureuse. Des espèces d’ élancements. Il faudra qu’elle protège sa nuque.
Il faudra
qu’elle fasse quelque chose.
Plus que deux
jours. Le fusain a noirci la plupart des illustrations. Album raté.
Gabrielle
relève la tête, fixe la trappe.
« Demain »,
murmure-t-elle.
Gabrielle avale
un bol de café brûlant, puis enfile un pull à col roulé. Elle ouvre la porte de
son atelier, amène l’échelle et la place sous la trappe. Elle attend quelques
secondes, puis gravit lentement les échelons, pousse sur la trappe, la soulève
facilement et la fixe au crochet.
« Trente ans »,
chuchote-t-elle. Elle se hisse dans le grenier. La pénombre la piège. La
puanteur la gifle. Soudain un faisceau lumineux s’abat sur un visage joufflu,
aux grands yeux bleus, aux pommettes très roses. Et les yeux ne la lâchent plus,
s’accrochent à elle, plongent dans son être. Gabrielle sait qu’il est inutile de
résister. Alors elle se laisse envahir, transpercer, déchirer. Et les mots
sortent, par à-coups. « Ma poupée. Mon bébé en celluloïd. Mon bébé en plastique…
ou mon petit épouvantail. Oui, c’est ça, mon mini épouvantail enfoui au grenier
il y a trente ans. On met tout dans un grenier, n’est-ce pas ? C’est fait pour
ça, les greniers. Les vieux trucs encombrants… »
Le bébé ne
cille pas : son regard pénètre au plus profond des entrailles. « En plastique,
bien sûr. Bien dur, le bébé, n’est-ce pas ? Bêtement, une poupée… »
Le regard azur
atteint les abysses. « Enfin, pas tout à fait dur, le bébé… un rien mou… »
Un silence.
Puis les mots affluent. « Il y a trente et un ans. Le 27 juillet. On était
épouvantés, Alex et moi. Peur de jeter cette chose à la poubelle. Alors on l’a
foutue ici, cette chose visqueuse et gluante, cette chose qui ne bougeait plus.
On a refermé la trappe. Puis on a ouvert une bouteille de vin rouge. On avait
dix-huit ans. »
Gabrielle note
sur un papier :
-
nettoyer le
grenier
-
vendre la
maison
-
déménager
-
me couper
les tresses.
© 2005 Evelyne Wilwerth
Evelyne Wilwerth est licenciée-agrégée en philologie romane.
Elle a enseigné le français pendant 9 ans, puis a décidé de
se consacrer totalement à l’écriture. Elle écrit des romans, des nouvelles, des
pièces de théâtre, des essais ; écrit également pour la jeunesse. Elle
participe à de nombreux congrès de littératures francophones à l’étranger.
Depuis 1993, elle s’est lancée dans l’animation d’ateliers d’écriture (en
Belgique et en France).