Si l’on suit la variété des réflexions
proposées dans ce numéro de Echo, allant de Jean Renart à Benjamin en
passant par Derrida et le roman policier, on est tenté de dire que le secret
est partout, dans tout et donc nulle part. C’est peut-être, en effet,
l’ultime découverte de ces « recherches » que le secret littéraire est par
essence un non-lieu, en vertu de quoi la littérature peut advenir. A travers
elle, le langage se pose en énigme(s).
Ce secret immanent à la parole
littéraire s’est longtemps appuyé sur une réalité objective - liée
notamment à l’identité sexuelle - qu’il faut cacher. Ce schéma, on le sait,
a fait les beaux jours du théâtre baroque dont la trame narrative du roman
du XIXè siècle a repris la logique. La littérature du XXème siècle, en se
sortant des carcans de l’illusion baroque et réaliste, a mis au jour le
secret comme arcane essentiel - tout en le laissant invisible et innommable,
comme le dit Beckett. Mais dès le Moyen Age - Carlos F. Clamote Carreto
nous le rappelle - les fables avaient saisi, dans la forme fusionnelle que
représente la métaphore fictionnelle, cette indissociabilité de l’écriture
et du secret.
Que le secret soit le fait de
l’écriture, c’est ce que les textes de ce numéro de Echo mettent en
évidence. La notion de mimesis, vue, depuis les préceptes d’Aristote, comme
le fondement de la littérature, s’avèrerait subsidiaire, aux côtés du
secret. Si, en effet, la littérature, même au plus fort de sa croyance en
l’illusion réaliste, a encore besoin du secret pour se montrer – souvenons
nous de Shakespeare et de Marivaux – c’est que ce dernier constitue in fine
l’essence même de la littérature. « Le secret de la littérature, c’est le
secret même » dit Derrida. Autrement dit, ce secret reste secret, à jamais
séparé, assurant longue vie à la littérature.
Ce secret infini et indéfini que la
littérature extrait du langage est un gage de lectures et d’interprétations
dont témoignent bien les textes rassemblés dans ce recueil. C’est cette
interprétation ou commentaire, posés comme nécessité discursive, que Muriel
Walker met au jour dans La nuit sacrée et L’enfant de sable de
Tahar Ben Jelloun. Le secret est étymologiquement séparé, en exil, situé
dans un hors texte qui émane du texte même. Le romancier Georges Foy, le
poète Tony Aiello ainsi que Hélène Cixous, interrogée par l’écrivain
Frédéric-Yves Jeannet, avouent que les textes qu’ils écrivent leur
échappent, révélant ainsi – est-ce-là le secret ? – toute l’autonomie
créatrice de l’écriture.
Indéfini, le secret suscite
l’expérience de l’errance, que Derrida, comme l’explique Francesca Manzari,
identifie à la condition même du poète - ce qu’illustre le récit
allégorique The Sacred Sharer, de Joseph Conrad, analysé par Antoine
Audouard. De même, Michael Cowan et Luc Fraisse repèrent ce principe
fondamental de l’errance chez Benjamin et Apollinaire, pour lesquels les
méandres imprévisibles de la recherche, et donc du désir, sont l’expression
poétique du secret introuvable.
Enfin, cet objet d’une quête
littéraire indéfinie peut aussi devenir un instrument narratif d’une grande
efficacité, pour la nouvelle noire de Léo Lamarche ou pour L’Enfer,
de René Belletto, dont Marion François analyse l’incidence des mécanismes
psychiques sur la structure même du roman. L’autobiographie contemporaine
semble aussi évoluer sous l’impératif du secret, comme le montre Sébastien Garaud à propos de Les Romanesques, d’Alain
Robbe-Grillet.
Toutes ces exégèses sont l'exigence du secret de la littérature qui reste intact car toujours à inventer.
Rachel Boué