L'ENFER
DE RENE BELLETTO
,
LE SECRET POLICIER
CACHE L'AUTRE
Marion François
Les lecteurs de roman
policier veulent du mystère, et le succès actuel du roman de détection par
rapport au polar en témoigne.
La curiosité est l’un des principaux ressorts de la lecture de roman, et le
roman policier y sacrifie dès l’incipit, avec la découverte d’un
cadavre, amorce utilisée par de nombreux auteurs, qui ouvrent leurs romans par
d’alléchantes (même si ironiques) descriptions de corps violentés,
déshumanisés : le goût du lecteur pour le macabre est comblé. Ernst Bloch
explique que le roman policier, bien qu’attestant de l’effort, depuis le
siècle des Lumières, pour humaniser les techniques judiciaires, a perpétué « les
séductions et les frissons d’antan », du temps de la question et des aveux
extorqués.
Autre arme pour exercer
cette séduction : la traque, qui structure le texte policier. On sait
depuis Carlo Ginzburg qu’elle relie le genre aux tout premiers récits de
chasse basés sur la quête de la signification des empreintes animales. Durant
sa longue histoire, le roman policier a évolué de l’indice-trace (Dupin,
Holmes) à l’indice-corps (Simenon) : le détective doit alors chercher la
vérité dans le discours des suspects, qui porte en lui la signification
ambivalente du texte, l’oscillation entre le bien et le mal, entre la vérité
et le mensonge. Le lecteur adopte avec plaisir la stratégie inquisitrice de
cet enquêteur qui ne respecte pas la vie privée et va, chez chacun, chercher à
dévoiler ce qu’il cache. W. Somerset Maugham révèle ce qui pousse le détective
amateur à venir en aide à autrui, sous couvert d’altruisme ou de nécessité ;
l’écrivain anglais voit en ce personnage
«
un monsieur qui fait l’important, fouine partout et, par pur
plaisir de se mêler de ce qui ne le regarde pas, se lance dans un travail que
n’importe quelle personne honnête laisserait aux fonctionnaires dont c’est
légalement la tâche. »
Observons l’Enfer
de René Belletto, dernier volet d’une trilogie policière comprenant le
Revenant et Sur la terre comme au ciel : Michel Soler, le héros,
pourrait faire fortune dans la presse à scandale grâce aux secrets qu’il
possède sur un astre déchu du piano, Rainer Von Gottardt. Le narrateur du
roman policier dévoile ce que nous avons appris à ne pas regarder ou à ne pas
ébruiter. Curieux aux oreilles tendues, nous n’existons en tant que lecteur -
à l’image du détective - que par cette libido sciendi tendue vers
l’anodin.
La curiosité permanente
et équivoque du détective est à l’image de celle d’une communauté où chacun
s’épie ; le roman policier, opérant ce que Jacques Dubois appelle un « déplacement [...]
de la sphère publique vers la scène privée », est né de ce besoin de
s’infiltrer dans l’intimité d’autrui :
« Somme
toute, c’est un genre entier qui fait de l’indiscrétion et du commérage son
principe narratif, son parti pris de méthode. A la faveur d’un accident, il
s’autorise à sortir tout un refoulé de l’ombre. »
Le policier se fonde sur
cet « accident », à l’origine d’un secret : Whodunit ? qui a tué ? Dans
l’Enfer, la question principale est : comment retrouver Simon de Klef,
l’enfant mystérieusement kidnappé?, mais elle soulève bien d’autres
interrogations. Et le secret ne sera pas levé, tant en ce qui touche au
premier enlèvement, trois ans plus tôt, qu’en ce qui concerne le second (et
double) rapt. Une certaine obstination à ne pas savoir entre alors en
concurrence avec l’apparente volonté forcenée de tout savoir. Cette ignorance
acceptée est confirmée dans la phrase clausulaire, « je ne savais pas »,
phrase détachée par un alinéa. Elle manifeste immédiatement et massivement,
par sa construction absolue, l’immensité de l’ignorance de l’enquêteur. Cette
dissémination va à rebours du principe de restriction finale du
soupçon typique du policier classique. La contamination du registre de la
question caractérise en revanche le roman noir ; touchant à l’intime, le genre
s’est imposé à René Belletto. Soler,
sous prétexte d’interroger les témoins, pose toutes sortes de questions, fait
le curieux. Le héros applique même à l’amour le langage de la détection et
abuse de son rôle d’enquêteur, mettant véritablement à la question sa
maîtresse, pour parvenir à lui extorquer la vérité de ses relations avec son
rival. La maladie soupçonneuse de Soler brouille le terrain de l’investigation
policière, car il tente d’y voir clair en l’autre, objet désiré, par le biais
de la logique inquisitrice. Il se rend compte de lui-même que le dialogue peut
être une arme mortelle, d’une violence extrême, et abandonne souvent,
abdiquant devant la part occulte d’autrui - et la sienne propre -, renoncement
qui transparaît dans la répétition obsédante du mot « secret », de ses
synonymes et dérivés.
Le mystère habite ainsi tous les
personnages de l’Enfer, autour de Simon, devenu, comme son père, un
secret impénétrable. La figure du père, d’ailleurs, représente la quintessence
du mystère, « la tête farcie des secrets de l’histoire, mais qu’il était
incapable d’exprimer ».
Les deux De Klef, clefs de l’énigme, ne permettent pas d’ouvrir la
porte éternellement close du mystère passé. Belletto s’inscrit dans la lignée
de Chandler, qui rêvait d’un roman policier auquel manquerait le dernier
chapitre. Cette
fascination pour le mystère justifie le choix du roman policier par d’autres
écrivains, comme Eduardo Mendoza ou Rezvani, maintenant quelque chose
d’irrésolu dans cette structure faite pour mettre à jour les énigmes.
En définitive, le seul
vrai suspens s’attache à ce mystère des êtres : dans le Revenant
(1981), celui qui cherche à violer ce secret mourra dans une explosion.
L’auteur de l’Enfer exprime le tissu mystérieux de relations humaines
par le motif de la chaîne et surtout celui de l’œil, qui traduit le besoin
d’épier et de savoir, du regard méfiant et interrogateur que Liliane pose sur
son fils Michel Soler, en passant par l’« œil exorbité, prêt à jaillir »
d’un homme croisé dans la rue, sans oublier bien sûr le narrateur, l’eye
de l’histoire, voyeur par vocation et par nécessité.
Le regard, c’est donc la curiosité
affichée, manifeste, c’est la parole figée, déviée, empêchée. Le détective de
type Poirot est celui qui fait parler les autres et détecte toute anomalie
signifiante du discours, s’appropriant finalement la parole pour rendre le
monde transparent. Au contraire, roman hanté par les difficultés à s’exprimer,
l’Enfer est une parodie du roman à énigme - roman du discours
performant -, et du hard-boiled - où les paroles sont des actes.
L’aphasie inhérente au code herméneutique selon Barthes, en tant qu’elle n’est
normalement « qu’une suspension de réponse, obligée
par la structure dilatoire du récit »,
c’est-à-dire qu’un moyen pour l’auteur de renforcer l’impact de l’énigme en
retardant sa résolution, cette aphasie est dans ce roman parfaitement incarnée
dans les deux De Klef privés de parole, et qui nous privent du même coup, mais
définitivement, de la solution du mystère : l’Enfer est une tragédie du
verbe, parce qu’il se construit, du début à la fin, autour d’une aphasie
figée.
Dans ce livre
de secret, l’auteur a d’ailleurs obscurci le langage maternel, fidèle à son
étonnante idée que « le sens est de nature maternelle » :
la mère du narrateur parle une langue étrange, par onomatopées, que seul Simon
comprend. D’autres personnages traduisent l’attirance de Belletto pour les
langues étrangères, fondée sur leur musicalité, mais aussi sur la
neutralisation du sens qu’elles permettent parfois. La fascination pour le
son explique aussi l’omniprésence et la forte portée symbolique de la musique
dans le roman (le chant « anesthésie le sens »),
surtout celle de Bach, qui a beaucoup utilisé, d’après Belletto, la structure
question/réponse, faisant de ses portées musicales le lieu d’un secret à
percer. Le foisonnement thématique et stylistique du roman correspond au goût
baroque de Bach pour les ornements, qui dissimulent le secret et sont
essentiels pour saisir le sens, écrit Soler ; dans le roman policier, ce sont
les multiples détails qui créeront la trace.
Le meilleur interprète
de Bach, Rainer Von Gottardt, suscite l’enquête centrale de Soler, la visée
biographique se mêlant à une quête herméneutique sur sa propre
existence. C’est cette interdépendance entre les arcanes de Rainer et celles
de son biographe qui rend oppressante la quête. Le pianiste a envoyé à Soler
une carte postale qui annonce sa venue à Lyon et prie Soler d’en garder le
secret ; on ne saura jamais pourquoi. Lorsqu’il fait son apparition, il
suscite immédiatement chez Soler (pourtant sur le point de se suicider) une
démarche inquisitrice. Cet homme à l’accent indéfini, que son
extraordinaire corpulence et sa laideur transforment en monstre, côtoie
étrangement la mort. Il possède toujours mystérieusement la séduction de sa
jeunesse, son regard ayant gardé l’innocence de l’enfance, malgré son air
terrifiant. Soler veut connaître son rôle exact durant la première
séquestration de Simon. Rainer finit par parler, pour aussitôt mettre des
bornes à la connaissance de celui qu’il a choisi pour raconter sa vie : « En
1970, j’ai perdu mon doigt.
Je le regardai d’un air moins las. Plus
interrogateur. Il sourit.
- Dans des circonstances que je
préfère tenir secrètes. C’est sans importance. Un des drames de ma vie ».
Il aurait été donc capital de déchiffrer cette énigme ! Soler, comme
l’enquêteur de Crime et châtiment, tente parfois d’en savoir plus en
plaisantant, comme s’il ne s’agissait que d’une devinette sans aucune portée,
ou comme si l’échange consistait en un troc d’informations personnelles. Comme
dans l’attirance pour un langage carnavalesque, il s’agit là d’un besoin
d’alléger par l’humour le plus enfantin le contenu oppressant du sens et
l’échec de toute tentative pour pénétrer les âmes.
Rainer est fait d’une matière qui
résiste à la mise en pages et refuse que toute une partie de lui-même soit
couchée sur le papier. Soler n’aura tiré de lui, finalement, qu’une vérité
limitée. Ce qui est avoué ici, c’est que le récit premier (le crime) ne doit
pas affleurer complètement pour que le récit second (l’enquête) puisse
s’écrire ; le palimpseste exige de rester partiellement recouvert si on veut
lui faire dire quelque chose, comme l’analyse Uri Eisenzweig :
« C’est l’absence du récit du
crime (c’est-à-dire, au fond, le mystère), qui appelle et permet à la fois le
déroulement du récit de l’enquête. Or, cette absence implique que le roman
policier tout entier fonde sa propre existence sur une impossibilité de
raconter [...]. »
Le
narrateur-écrivain fait dans l’Enfer l’expérience de l’indicible et, en
dépit de ses prétentions originelles à tout connaître, à tout savoir, il finit
par accepter la part de silence de son œuvre. Il est clair que l’Enfer
porte en lui, à travers cette quête désespérée d’un récit complet, sa propre
genèse. La dominante occulte portée par le personnage de Rainer, n’est qu’une
manifestation de ce qui, au fond, est la volonté la plus profonde de l’auteur,
puisque ce qui l’attire dans le genre
policier, c’est le mystère.
Le monde reste alors un labyrinthe obscur. La littérature (policière)
actuelle prise l’ambiguïté et l’incomplétude, et la manipulation narrative,
laissant parfois le lecteur habitué à d’autres contrats démuni et perdu, privé
de la révélation à laquelle il pense que le texte (surtout policier) est voué,
lui-même étant là pour la recevoir par définition ; Denis Ferraris explique
qu’alors le lecteur soupçonne le texte d’être « calyptophile »,
sans attribuer à cette rétention du secret un quelconque charme. Ce soupçon
peut aller jusqu’à la révolte, éclairant la nature du besoin qui s’exprime
dans l’acte de lire, et la force du contrat de lecture. Le roman policier se
confronte alors à son propre code, qui l’oblige théoriquement à satisfaire
l’attente du lecteur : le jeu sur la déception acquiert dès lors une force
tout à fait remarquable. Pour le genre, c’est sans doute l’occasion d’affirmer
sa littérarité, en s’excluant de sa vocation marchande, qui le destinait à
délivrer un produit, à lever un secret. Jacques Dubois remarque que le roman
policier peut alors entrer dans une esthétique chargée d’érotisme :
« Tel est bien le
secret de tout secret - et, après tout, la jouissance est aussi affaire de
dévoilement et de mystère. Il promet de combler un vide par la mise à jour
d’un sens mais ce sens n’est lui-même précieux et en quelque sorte caché que
tant qu’il est tu et caché. Dès qu’il se dévoile, il se banalise »
La façon dont un auteur
comme Belletto se dirige vers le genre policier, reprenant ses thèmes et ses
structures plus ou moins consciemment, ne doit donc rien au hasard ; on s’en
rend compte en explorant le contenu latent du texte. Le fait divers qui
alimente le roman policier a beaucoup à voir avec le fonctionnement de
l’inconscient, comme l’a montré Franck Evrard,
et chez Belletto, il est sans cesse question de folie, de sexe et de rêve. Le
roman policier a été, curieusement, peu étudié par les spécialistes de la
lecture psychanalytique, en particulier par ceux de l’avant-texte, malgré,
notamment, l’apport du séminaire de Jacques Lacan établissant le lien entre un
des textes fondateurs du genre (la Lettre volée) et la psychanalyse.
Pourtant, ce
chapitre manquant qu’est l’histoire du crime ressemble fort au « chapitre
censuré » de Lacan, au refoulé « structuré comme un langage »
et indispensable au sujet « pour rétablir la totalité
de son histoire »,
note Jean-Claude Vareille, à qui le rapprochement n’a pas échappé. L’absence
de terminaison dans le roman policier moderne serait dès lors significative de
l’impossibilité de faire revenir ce refoulé et de l’inauthenticité du chapitre
restitué par le roman policier classique. Car l’aspect ordonné, propre,
logique, du discours du détective de type Poirot, la déception qu’il
occasionne chez le lecteur proviennent d’une interdiction bien identifiée par
Shoshana Felman :
L’intervention du détective classique est
néanmoins
révélatrice d’un discours latent pouvant donner accès aux mécanismes
inconscients qui président à la création policière.
La paralipse
dont on fait une caractéristique du roman policier, c’est-à-dire la ruse qu’il
utilise pour dissimuler une partie des informations au lecteur, n’est donc que
la partie avouable d’une ellipse bien plus fondamentale que le genre s’emploie
à faire oublier. Lorsque Uri Eisenzweig fait du roman policier classique
l’emblème du « récit impossible », il pense sans aucun doute aussi à
cette lacune structurelle indispensable au genre, à cet « inracontable »
dissimulé derrière un texte-écran. Ainsi s’explique la différence de réception
entre le roman classique et un roman comme l’Enfer. Dans le premier
cas, le lecteur a le sentiment d’une chute brutale des affects jusque là
stimulés ; l’ordre est remis dans les éléments inconscients présents dans le
texte. Au contraire, l’Enfer privilégie très nettement les processus
primaires (condensation, déplacement, substitution, toutes ces règles de
transformation qui pour Freud permettent d’exprimer l’inconscient) sur les
processus secondaires qui mettent ordre et raison dans ce contenu en refoulant
ce qui dérange la conscience. La causalité présentée dans l’Enfer a
plus à voir avec la logique du rêve qu’avec celle commandée par le principe de
réalité via l’élaboration secondaire.
Le motif obsessionnel de
l’œil dans le roman de Belletto est alors à considérer à la lumière de cette
hantise herméneutique, ce que dévoilent ces propos de Belletto à propos … d’un
autre, Dickens :
« La vue est le
sens par excellence, pour qui veut vivre, en dépit de son inexistence, par
observation et par imitation [...] Pour qui en est réduit à regarder
(boire des yeux, manger des yeux) pour s’approprier la substance qui lui fait
défaut, et ne peut s’unir aux autres que par le regard. [...]
Pour qui veut percer un secret (voir, savoir, posséder la
connaissance), se sent coupable de ce désir et craint d’être vu dans toute
l’horreur de sa faute.Pour qui peuple
de visions effrayantes un monde où il est seul et coupable. »
Le motif de
l’œil trouve sa raison d’être dans le dédoublement permanent, le besoin de
savoir et la culpabilité qui hantent l’Enfer. L’obsession qui parcourt
le texte a valeur prédictive : l’enfant à la vue remarquable, Simon, sera
énucléé. La clé de ce secret se trouve dans la référence finale à Dieu, qui
voit tout et juge sévèrement, d’où l’invasion du champ lexical infernal.
Regarder vers l’enfer, c’est commettre une transgression et s’exposer à une
punition sanctionnant un « désir de savoir » dont « le
regard est un véhicule privilégié »,
pour Max Milner. Désir d’accéder à une connaissance de l’ordre du sacré,
c’est-à-dire interdite aux hommes : l’enfer, lieu de l’enfouissement du sens
et de la vérité, gouffre où sont envoyés ceux qui ont voulu trop en savoir. Le
gracieux mais inquiétant Simon, dont la « vue exceptionnelle » est soulignée à
plusieurs reprises, est condamné à l’énucléation par le texte. Pourquoi ?
Parce que tous craignent qu’il n’ait pas véritablement oublié huit jours de sa
vie, durant lesquels il a été un témoin gênant. La lugubre
reconstitution de cette scène à l’aide de mannequins de cire évoque
irrésistiblement une sorte de scène primitive – moment où pour Freud, l’enfant
prend conscience de la sexualité parentale – , scène dont on cherche à
extorquer la vérité à Simon.

R. Belletto, interview à Ecrivain Magazine, n° 2, janv. 1996, p.
45. L’ensemble de sa production semble reliée à l’idée d’énigme, même les
œuvres non policières contiennent « une autre forme de secret que dans
le roman policier mais je sais que ce n’était pas radicalement différent. »
© 2005 Marion François
Marion
François est Professeur agrégé et Docteur de l’Université Lumière Lyon 2. Elle
participe au groupe de recherche Ecrire de l’Université Stendhal à
Grenoble et a collaboré à la revue NRF.