Rencontre terrestre,
d’Hélène Cixous et de Frédéric-Yves Jeannet, Galilée, 2005.
Il existe des
micro-communautés d’écrivains, fondées en pensée, sur le sentiment d’une
proximité indéfinissable. Rien d’occulte, rien d’amoureux, rien d’amical
dans ces liens, seulement une connivence secrète, si secrète qu’on a pu
l’appeler la communauté inavouable. Ces communautés-là, dont ont si
bien parlé Jean-Luc Nancy et Maurice Blanchot, savent se passer de la
rencontre réelle car elles échappent à tout enracinement politique, social
ou artistique. Elles existent dans l’absence même de communauté, dans la
communauté désoeuvrée qu’a vécue Georges Bataille.
Une rencontre a
pourtant bel et bien lieu entre Hélène Cixous et Frédéric-Yves Jeannet,
consignée dans Rencontre terrestre, un livre d’entretiens qui s’étale
sur deux années, de 2000 à 2002, entre Paris et New York. Rencontre dont
Hélène Cixous dit qu’elle ne connaît ni le temps ni la distance et « cela
à cause de littérature ».
La littérature comme
facteur de liens à part, hors temps et hors d’usage, c’est sans doute ce que
ces deux écrivains partagent dans leurs solitudes respectives. Tous deux,
êtres en proie à l’écriture, nous laissent écouter leurs conversations
d’écrivains. Qu’y lit-on ? Des aveux, des explications, des révélations ?
C’est ce qu’on cherche en tout cas. Sur Frédéric Yves Jeannet, élégant,
discret mais incisif dans ses questions, on lira les affectueuses marques
d’estime d’Hélène Cixous, qui répond à la première question de celui-ci en
lui disant : « Il faut vous
pour avoir vu ce qui crève mes yeux au point que vraiment C’est
tellement là que Cela disparaît, comme le jour que l’on ne voit pas (…) ».
Quant à Hélène Cixous, elle confirme, dans cette série d’entretiens, ce que
ses œuvres disent déjà, à savoir qu’écrire et vivre sont indissociables et
que l’« œuvre-vie » ne peut se faire que dans la passion, au seuil d’états
extrêmes : « Je crois qu’inauguralement, il faut au moins 1) la plaie 2)
les lettres de la plaie : p, l, a, i, e, l’appelée, la blessure et le blé de
la blessure. Le sang et la langue. (…) On ne peut écrire autrement qu’en ne
faisant que ça : c’est la vie entière qui y passe. »
Mais dans tout ce
qu’on apprend sur l’ œuvre fictionnelle d'Hélène Cixous – Frédéric Yves Jeannet l’interroge sur chacun de ses textes dans l’ordre de leur parution –
on a le sentiment de rester à l’orée de ce que Jacques Derrida appelle « le milieu »
du texte, sa vérité sacrée donc secrète. Cette série d’échanges n’épuise pas
le mystère. Comment, pour/quoi écrit Cixous ? Certes, on demeure fascinés,
médusés par cette météorologie des humeurs qui colorent la genèse de chacun
de ses textes. C’est tout ce dont Hélène Cixous peut se souvenir, dit-elle.
Elle relit rarement ses textes, qui lui échappent, aussi bien pendant
qu’elle les écrit qu’une fois qu’ils ont été écrits :
« Mais dès qu’un
texte est écrit et publié, il s’en va. Il s’en va, et je ne cherche pas à le
retenir. ». « (…) Il y a donc cette résistance [à se relire], mais il y a
aussi que les premiers livres que j’ai écrits l’ont été dans une sorte
d’atmosphère intérieure très unheimlich, d’inquiétante étrangeté, où le
phénomène de l’écriture était pour moi monstrueux, redoutable, vital mais
mortel (…) Alors j’avais un sentiment d’être possédé(e), d’être l’objet
d’une possession, et il m’a toujours semblé bien sûr qu’être possédé est
aussi une forme de dépossession, c’est-à-dire cette instance paradoxale où,
quand on est possédé on est dépossédé, et en même temps on est au contraire
en dé-possession de la dépossession ; c’est vraiment le moment le plus
étrange qu’on puisse vivre. J’ai toujours eu une sorte d’instinct de
répulsion effrayée à l’égard de ces moments qui m’échappaient complètement,
qui se passaient en moi en m’échappant ».
Détenant ainsi un
secret qu’elle ignore, Hélène Cixous, avoue l’échec, nécessaire, de ce livre
d’entretiens : « (…) je me dérobe obstinément à ce qui serait une sorte
de dévoilement. Que peut-être toute mon écriture a toujours été dérobée (à
moi et aux autres) par le mouvement de la mise-au-secret. ». Et dans un
ultime effort de révélation, elle reconnaît que
le secret de l’écriture serait peut-être la trace d’un crime, d’une atteinte aux lois
de la société. Hélène Cixous rejoindrait ainsi, en l’écriture, la communauté
"inhumaine" des possédés de Dostoïevsky, des personnages de Kafka ou de cette
créature inconnue de The Secret Sharer de Conrad, dont Antoine
Audouard nous a montré la place allégorique qu’elle tient vis-à-vis de
l’écriture.
C’est sans doute grâce
à cette connivence sur le secret entre Hélène Cixous et Frédéric-Yves
Jeannet, que ce livre d’entretiens a été possible. L’art du questionnement
de Frédéric-Yves Jeannet, tout en discrétion, permet, en effet, à ce secret
d’être présent sans se dévoiler. C’est dans ce beau paradoxe que réside la littérature.
Rachel Boué