LE SECRET DE L'ORALITE DANS LA
NARRATION DE
"L'ENFANT
DE SABLE" ET "LA NUIT SACREE"
DE
TAHAR BEN JELLOUN
Muriel
Walker
Or avant d’être un texte
graphiquement fixé, le Coran a été une parole ; et il est resté une parole
liturgique jusqu’à nos jours. Faire l’histoire critique du Coran revient
ainsi à reconstituer le corpus authentique de tous les énoncés communiqués
par Muh’ammad sous le nom de “Révélation” (tanzîl, wah’y).…
Le Coran est un corpus fini et
ouvert d’énoncés en langue arabe auxquels nous ne pouvons avoir accès qu’à
travers le texte graphiquement fixé après le IV°/X° siècle. La totalité du
texte ainsi fixé a fonctionné simultanément comme une oeuvre écrite et
comme une parole liturgique.[1]
Cette citation de Mohammed Arkoum me
semble nécessaire pour comprendre des textes tels que L’enfant de sable et
La nuit sacrée de Tahar Ben Jelloun. En effet, la culture arabo-musulmane
se caractérise par l’entrecroisement constant de la littérature et du
Coran d’une part, et l’entrecroisement de l’oral et de l’écrit d’autre
part. La structure fragmentaire du Coran se retrouve par exemple dans
L’enfant de sable où plusieurs voix se chevauchent dans la narration. Ce
caractère multiple de la narration se réfère également au Hadith qui
rassemble les dits et faits du Prophète selon différents points de vue. On
a affaire à une narration morcelée mais néanmoins soudée par la voix des
transmetteurs. Le mot “Hadith” veut lui-même dire “raconter” :
Le travail de celui qui se donnait
comme tâche de transcrire le Hadith lui imposait nécessairement de
maîtriser la technique que nous appelons aujourd’hui “entretien” ou
“interview”, car le mot Hadith lui-même vient du verbe Haddatha,
“raconter” ou, tout simplement, “dire”.
… La science du Hadith consiste non
seulement à mettre à la disposition du lecteur croyant le contenu du
Hadith, mais à lui fournir aussi des renseignements sur les informateurs.
La règle de l’Isnad (chaîne de transmission) impose donc la nécessité de
donner la biographie du transmetteur.[2]
On comprend alors qu’on a toujours
affaire à plusieurs histoires imbriquées les unes dans les autres, aux
histoires dans l’Histoire, à la multiplicité des points de vue des
transmetteurs, et que le sens profond, caché du texte écrit se trouve dans
la fluidité du texte oral. C’est bien là que réside le secret de
l’oralité.
De par la structure de
leur narration, L’enfant de sable, suivi de La nuit sacrée, sont des
textes dont le sens profond prend sa source dans le caractère oral des
différentes voix qui y participent. Sur cette structure narrative complexe
s’articule une autre structure, thématique, dont la multiplicité de sens
renvoie encore au texte coranique et à la tradition du Hadith. L’intrigue
romanesque se développe donc dans une esthétique duelle sur le modèle du
bâttène et du zâhir, lexèmes arabes dont j’analyserai la présence et
l’impact dans et sur les textes étudiés.
Le but de cette étude
sera de démontrer que le texte écrit est le sens apparent, visible, le
zâhir , et que le sens profond, caché, le bâttène, est le caractère oral
de ces deux romans, et qu’en outre, Tahar Ben Jelloun critique une
certaine interprétation du texte coranique et des Hadiths qui fait de la
religion musulmane une éthique conservatrice, misogyne et injuste. Le fait
que Amhed/Zahra, la protagoniste principale des deux romans, soit une
femme, et cela malgré les apparences, nous pousse à croire que les romans
envoient un message féministe, et nous sensibilise en tout cas à la
condition de la femme musulmane.
Les narrations de
L’enfant de sable et de La nuit sacrée, ne sont apparemment pas les mêmes
: la narration de L’enfant a une base hétérodiégétique avec des variations
d’instances narratives et de focalisation, alors que la narration de La
nuit est homodiégétique, ce qui réduit les possibilités de focalisation
et d’instances narratives. Cependant ceci n’est qu’une apparence, un zâhir
déjà ici car ces deux récits, en plus de se compléter, se ressemblent de
par leur structure et leur contenu.
Il est vrai que la
narration de L’enfant est très complexe et peut perdre le lecteur dans le
dédale des voix qui s’y chevauchent. Elle ressemble donc en ceci aux
Hadiths consignés dans des recueils, dont la multiplicité des récits et
les différentes versions d’un même événement en font une narration
également complexe. Rappelons-nous que le mot Hadith vient du verbe
Haddatha qui veut dire “raconter”, action qui est à la source même de ce
roman dont le récit premier se situe autour d’un conteur. En effet, si les
premières pages s’ouvrent sur la description physique, puis morale, d’un
narrateur qui se dissimule dans une instance narrative admissible à
l’omniscience, auctorielle[3]
, et sans visage, celui-ci se dévoile enfin dans la personnalité du
conteur à la page 12. La question “Et qui fut-il?”[4]
, crée une rupture dans le texte jusque-là focalisé sur le personnage
décrit. Cette question en effet contraste avec ce qui précède, car on
avait l’impression qu’il s’agissait d’un roman traditionnel à la troisième
personne, simple récit comportant un personnage dont le point de vue
filtrait parfois, comme l’indiquent les questions, les spéculations
intérieures de ce personnage que l’on pourra identifier plus tard comme
étant Ahmed. La question de son identité sert bien le lecteur qui se
demande à ce niveau de la diégèse qui est ce personnage. Seulement la
question n’est pas dirigée uniquement vers le lecteur du roman mais aussi
vers les narrataires du récit, c’est-à-dire le public du conteur révélé
par le paragraphe qui suit la question : “La question tomba après un
silence d’embarras ou d’attente. Le conteur assis sur la natte, les jambes
pliées en tailleur, sortit d’un cartable un grand cahier et le montra à
l’assistance.”[5]
En tant que lecteur du texte on reçoit donc un choc : nous ne sommes pas
les seuls à lire l’histoire, ou plutôt, quand nous la lisons, d’autres
l’écoutent. La diégèse est la même mais la représentation et la forme
changent. Se pose alors la question de savoir qui en sait plus long que
l’autre : le conteur et ses spectateurs? Le narrateur et son lecteur? Le
texte écrit en dit-il plus que le texte oral, lequel après tout est
difficilement vérifiable? Le cahier que produit le conteur devant son
auditoire apporte en prime un deuxième support écrit destiné à la fois à
ses narrataires directs, les spectateurs, et à son narrataire indirect, le
lecteur. Le conteur fait allusion à ce livre comme “le livre du secret”,
mais quel secret? Jusqu’à présent le seul secret que le lecteur a besoin
de savoir est l’identité du personnage mystérieux des premières pages.
“Et qui fut-il?” est bien la question qu’on se pose. Cependant les paroles
du conteur semblent parler d’un secret bien plus important et les liens
qu’il entretient avec ses spectateurs sont ambigus.
Quand, à la page 13,
“les hommes et les femmes” qui constituaient l’auditoire se lèvent pour
partir, la narration redevient hétérodiégétique et auctorielle et le
déplacement de focalisation nous permet à nouveau de “voir” le narrateur
qui ne nous parle plus. Ce déplacement nous rappelle que nous sommes en
train de lire un roman, et que, contrairement aux spectateurs, nous sommes
limités par le format du texte écrit, nous ne pouvons communiquer avec le
conteur ou intervenir dans son récit comme vont pouvoir le faire ses
narrataires. On peut en ressentir de la frustration ou alors penser que
l’on en sait toujours plus que les acteurs de ce récit à plusieurs niveaux
car on a justement accès à tous les niveaux.
Ce qui est sûr, c’est
que les liens qui se tissent entre le conteur et son public, auquel il
s’adresse comme à des “amis”, se renforcent à mesure qu’il raconte
l’histoire : “Cela fait quelques jours que nous sommes tissés par les fils
en laine d’une même histoire. De moi à vous, de chacun d’entre vous à moi,
partent des fils. Ils sont encore fragiles. Ils nous lient cependant comme
dans un pacte.”[6]
Ce pacte rappelle l’atmosphère de secret vécue à la fois par les acteurs
du récit et par le lecteur du roman. Tous sont liés à la narration, celle
du conteur-acteur du récit, et celle du narrateur du roman dans son
ensemble. Il y a donc une certaine dépendance par rapport au conteur pour
ses narrataires, et par rapport au texte écrit pour le lecteur du roman.
Ces rapports vont alors se confondre avec la lecture du journal d’Ahmed,
le mystérieux personnage enfin dévoilé, faite par le conteur. La narration
deviendra alors homodiégétique puisque l’énonciateur s’affirmera dans le
“je”. Le lecteur aura ainsi le même accès à l’information que les
spectateurs. Cependant cet équilibre ne dure pas et le caractère fluide de
l’oral intervient pour nous prouver que la parole prononcée est une pâte
plus malléable et moins rigide que la parole figée dans l’écrit. En effet
les spectateurs, au contraire du lecteur, interviennent dans la narration,
sur l’invitation du conteur par ailleurs : “Dans le livre, c’est un
espace blanc, des pages laissées ainsi en suspens, offertes à la liberté
du lecteur. À vous!”[7]
S’ensuivent les interventions de cinq spectateurs qui ont tous un mot à
dire, une critique à formuler, une hypothèse à proposer sur le récit
d’Ahmed. Le lecteur du roman, lui, même s’il est aussi lecteur du journal
d’Ahmed, ne peut rien dire.
Pour brouiller encore
les pistes, le style épistolaire fait son apparition. En effet débute une
correspondance entre Ahmed et un correspondant mystérieux. La narration
prête à confusion car la première lettre qui figure dans le roman et qu'à
la fois le lecteur et les spectateurs découvrent, est la réponse d’Ahmed à
une première lettre dont on ne peut que deviner le contenu : “La première
lettre ne figure pas dans le cahier. Elle a dû être perdue. La seconde,
c’est sa réponse :”[8]
Nouvelle frustration donc, mais que partage aussi Ahmed cette fois,
inquiet et surpris de ce que son correspondant le connaisse si bien.
Celui-ci le connaît si bien qu’il sait qu’il est, non pas un homme, mais
une femme, et se réfère à Ahmed en utilisant le féminin : “Vous restez
bien évasive.”[9]
Cette certitude quant au
sexe d’Ahmed, si elle est pertinente au sein de son histoire, n’en est pas
moins révélatrice d’un autre message certainement plus subversif. Ben
Jelloun tente peut-être de sensibiliser son lectorat musulman au piège des
apparences, du zâhir, qui fait que l’oeuvre des femmes, et en particulier
des transmettrices de Hadiths, soit de plus en plus occultée. Combien de
voix féminines, à commencer par celles des épouses du Prophète lui-même,
sont étouffées, réduites à des murmures, voilées par le mur rigide de la
mise en écrit de la parole sous toutes ses formes par les hommes et par
eux seuls? Ahmed, femme déguisée en homme, peut s’exprimer librement par
ce subterfuge, mais ceci n’est pas une progression en ce qui concerne
l’expression féminine. Par contre, quand son correspondant anonyme
l’identifie en tant que femme et accepte néanmoins de dialoguer, on
commence à entrevoir la libération future d’Ahmed en Zahra et sa prise de
parole en tant que femme.
La prise de parole est
en effet au centre de la problématique de ce roman qui peut se lire comme
une recherche de la vérité, de qui dit quoi? C’est pour cela
qu’interviennent d’autres conteurs. Tout d’abord le frère de Fatima (la
femme épileptique qu’épouse Ahmed) intervient pour dénoncer les mensonges
du conteur qui ne fait que lire “une édition très bon marché du Coran”.
Ici réapparaît le texte coranique et l’association entre le cahier d’Ahmed
et le Coran est plus claire. Retenons que cette édition du Coran est “très
bon marché”, donc incomplète, voire fausse. Seul le frère de Fatima
prétend détenir le vrai cahier, comprenons la vérité, la vraie parole, le
vrai Coran. De plus il prétend que le conteur lui a volé l’histoire
d’Ahmed, que c’est “[lui] qui la lui [a] racontée”. On retrouve ici la
problématique que pose la science de l’Isnad , la chaîne de transmission
qui impose de vérifier la biographie de chaque transmetteur. Celui qui
prétend être le frère de Fatima joue donc sur cette règle : il doit
forcément connaître la vérité puisqu’il fut si proche d’Ahmed par sa
parenté. Il prend alors la parole et continue la lecture du cahier,
devenant le nouveau conteur.
Le premier conteur
récupère cependant sa position lors de l’intervention d’un homme de
l’assistance qui interrompt le frère de Fatima pour raconter une autre
histoire de femme se faisant passer pour un homme. Le conteur en profite
pour reprendre la parole et il est invité à continuer l’histoire d’Ahmed.
Mais ce conteur “dévoré par ses phrases” dans le chapitre qui s’intitule
ainsi, disparaît et trois personnes vont tenter de terminer son récit :
Salem, Amar et Fatouma. La chaîne des transmetteurs se continue car, à
chaque conteur on a droit à leur biographie, ou plutôt ce qu’ils
prétendent être leur biographie. La vérité sur Ahmed devenu entre-temps
Zahra, semble échapper de plus en plus au lecteur à mesure que les récits
se succèdent.
C’est alors que le
troubadour aveugle intervient après le récit de Fatouma. Il est introduit
par le narrateur auctoriel qui commence par le citer : “Le Secret est
sacré, mais il n’en est pas moins un peu ridicule.”[10]
S’agit-il ici d’une critique sur les narrations qu’il vient d’entendre et
qui ne le satisfont pas? Ce serait alors un commentaire qualitatif d’un
conteur à un autre. Il y a une autre explication :
Le troubadour discute de “deux”
secrets, l’un ridicule et l’autre sacré. “Le Secret est sacré, mais il
n’en est pas moins un peu ridicule.”. Or un Secret sacré ne peut être à la
fois sacré et ridicule. En outre le pronom personnel “il” en lettre
minuscule dans la phrase ne peut se référer au “Secret” sacré et au secret
“ridicule”. Se peut-il que Zahra soit le cas “zahir” du secret tandis
qu’un secret sacré constitue le cas “bâttène” de l’énigme? Si l’on accepte
que dans cette phrase le secret ridicule est celui de l’histoire d’Ahmed,
le Secret sacré serait-il celui du texte sacré, du Qur’ân?[11]
Le texte coranique est bien au coeur
du problème, et la succession des conteurs, des voix, fait penser à la
multiplicité des interprétations de ce texte dont l’exploitation est
inépuisable. Le Coran, déjà apparu avec le frère de Fatima, réapparaît
lors de la rencontre entre le troubadour et Zahra. Mais ce troubadour
aveugle et pourtant clairvoyant avoue qu’il a “passé [sa] vie à falsifier
ou altérer les histoires des autres”[12]
. Sa version de l’histoire, si véridique qu’elle puisse paraître, est
aussi discutable que les autres, mais il la raconte quand même, ajoutant
une nouvelle voix au récit.
Après le récit du
troubadour que j’analyserai plus en détail, le narrateur auctoriel revient
pour nous redonner une vision du café où se trouvent le troubadour et son
auditoire, et pour introduire un nouveau personnage, un homme aux yeux
gris et au turban bleu. Cet homme n’est autre que le premier conteur de la
place qui revient terminer son histoire. Le troubadour aveugle, qui n’a
plus la parole, se joint à un autre auditoire autour d’une “dame en
blanc”. La chaîne de transmission se perpétue, les conteurs prennent ainsi
une importance colossale au sein de la culture musulmane:
Les conteurs (Qaççaç) venaient
conter des récits aux foules dans les mosquées des provinces. Ils leur
racontaient des histoires anciennes des Arabes et des ˘Ajams (non-Arabes),
ils leur parlaient des prophètes et glissaient avec eux vers l’explication
du Qoran, le Hadith et la biographie du Prophète. Les expéditions et
conquêtes sont aussi abordées. Ces conteurs voguèrent ainsi, avec les
foules, portés par leur imagination, ne connaissant guère les limites
qu’imposait la discipline scientifique et la rigueur que l’authenticité
exigeait de ceux qui abordaient ces sujets. Les foules, fascinées par ces
conteurs, avalaient tout ce qu’on leur offrait comme récits. Khalifes et
princes réalisèrent rapidement la portée politique et religieuse de ce
nouveau moyen de communiquer, ils l’encouragèrent et le contrôlèrent. Ils
l’utilisèrent et l’exploitèrent pour leur propre intérêt.[13]
On ne sait plus vraiment qui est,
parmi tous ces conteurs, celui qui raconte la vérité et la correspondance
avec le texte sacré devient très pertinente.
Cette vérité est en
effet importante pour Zahra qui prend en charge le récit dans La nuit
sacrée : “Ce qui importe c’est la vérité.”[14]
commence-t-elle. La narration est homodiégétique, car Zahra, non plus à
travers son journal intime, mais de vive voix, raconte sa propre histoire.
Quelles sont alors les ressemblances narratologiques entre les deux romans
puisque les instances narratives sont opposées? Tout d’abord on retrouve
la facture du conte, d’une séduction d’un auditoire par un narrateur
habile qui s’adresse à nous comme le faisait le premier conteur : “Amis”,
“Mes amis”, “Amis du Bien”. Le “je” de l’énonciateur est finalement le
même que le “je” du journal lu par le premier conteur, ce qui fait que
l’on a presque l’impression de continuer la lecture de ce journal.
D’autres récits se superposent parfois à son récit, avec des variantes,
comme par exemple l’histoire de l’Assise et de son frère. Puis l’échange
de lettres entre Zahra et le consul nous rappelle la correspondance du
roman précédent. Ces détails peuvent paraître minimes, mais ils
contribuent néanmoins à l’esthétique complémentaire des deux romans, à
savoir une forte impression de mobilité, de fluidité de l’oral qui rend le
texte écrit ambigu, plus malléable et en même temps qui pose des problèmes
d’interprétation.
L’interprétation de ces
deux textes, qui n’en font qu’un en réalité, est basée sur leur
ambivalence, sur le jeu entre le réel et l’imaginaire, le vrai et le faux,
le masculin et le féminin, et, on y revient toujours, entre l’apparence et
le secret, c’est à dire le zâhir et le bâttène.
Ces notions de bâttène
et de zâhir ont déjà fait l’objet d’une étude en ce qui concerne le texte
de Tahar Ben Jelloun :
Le secret d’Ahmed en effet n’est que
la dissimulation de son identité féminine jusqu’au point de sa découverte
d’abord par Ahmed lui-même et ensuite par les autres. La structure ou
l’ossature de cette énigme est l’opposition entre les apparences
(masculinité affichée d’Ahmed) et la vérité (sa féminité). C’est
l’opposition entre le nom affiché masculin “Ahmed” attaché à une femme, et
le nom féminin Zahra qui affiche ou rend visible sa féminité. Le nom Zahra,
qui au masculin devient Zahir, constitue le premier élément de la formule
binaire zahir-bâttène. Ces deux lexèmes sont traduits ainsi dans le
chapitre en question : le Zahir signifie “l’apparent, le visible” et le
contraire, le bâttène qui est “l’intérieur, ce qui est enterré dans le
ventre”. Notons ici que ces deux noms communs sont visiblement différents
quant à leur emploi lexical, car Zahir est en lettres majuscules, ce qui
rappelle évidemment le personnage de Zahra. Serait-il possible que Zahra
soit le zahir ou l’apparent du “secret” et que ce qui est intérieur, le
bâttène, le “Secret sacré” ne soit pas encore visible au lecteur? Il
semble en effet qu’il s’agit de deux secrets, l’un “ridicule” et l’autre
“sacré”.[15]
Toujours dans cette étude, le
“Secret sacré” se réfère évidemment au Coran qui apparaît plusieurs fois
dans les deux romans comme un sous-texte à interpréter, et
l’interprétation est au coeur de la religion arabo-musulmane :
Après la Bible et les Évangiles, le
Coran a introduit une situation herméneutique en langue arabe : “Nous
l’avons fait descendre en une Prédication arabe pour que, peut-être, vous
reconnaissiez” dit un verset (XII, 2). Cette rencontre entre un idiome
particulier et la pensée religieuse sémitique va entraîner un nouveau mode
d’exercice de l’acte d’intelligibilité. En effet, toutes les consciences
qui reçoivent la Prédication arabe, comme Parole de Vérité, vont décider
du sens réel à partir de l’exégèse des énoncés coraniques. Il se produit,
dès lors, une spectaculaire expansion de l’univers sémantique arabe.[16]
De l’écrit donc il nous faut
retrouver la Parole, celle qui est issue du témoignage oral. Le même
travail de recherche sied aux textes de Ben Jelloun. Le lecteur avisé
devra donc se libérer de la fascination des conteurs et analyser le récit
minutieusement. Si on se base sur l’interprétation de Thérèse
Michel-Mansour, à savoir qu’il y a deux secrets dans le texte, un qui est
ridicule et un qui est sacré, on peut se permettre de penser que
l’histoire d’identité sexuelle d’Ahmed-Zahra est ce secret ridicule et que
son identité sacrée se situe sur un plan symbolique, c’est à dire que la
personnalité du Prophète Mohammed lui-même se dessine en filigrane dans
cette histoire. Si le Zahir se réfère au prénom Zahra, alors le bâttène se
réfère forcément à autre chose de plus profond qu’une identité féminine
dissimulée. Dans le texte de Ben Jelloun, il est clair que le bâttène est
plus important que le Zahir : “Je palpai la pièce. C’était un bâttène de
cinquante centimes, monnaie rare qui a circulé pendant peu de temps en
Égypte vers les années 1852.”[17]
“En 1929, nous avons eu à Buenos Aires une monnaie courante de vingt
centimes et qui s’appelait le Zahir.”[18]
On a donc affaire à deux pièces différentes et de différente valeur : le
bâttène est une pièce de cinquante centimes alors que le Zahir n’est
qu’une pièce de vingt centimes, le bâttène est donc plus cher que le Zahir.
De plus le bâttène est une pièce rare alors que le Zahir est une monnaie
courante. Le bâttène est donc doublement plus important, plus précieux que
le Zahir. On ne sait pas quelle est l’effigie qui figure sur le Zahir de
vingt centimes, détail vraisemblablement sans importance, mais on sait par
contre ce qui se trouve sur la face et l’avers du bâttène de cinquante
centimes:
Le bâttène que j’avais dans ma main
était bien usé. Avec les doigts, j’essayai de reconstituer les effigies
gravées sur l’avers et la face. La date d’émission, 1851, était en
chiffres indiens. Je n’ai jamais compris pourquoi les Arabes ont renoncé à
leurs propres chiffres, abandonnés au monde entier, pour adopter ces
espèces d’hiéroglyphes indiens où le 2 est l’envers du 6, le 8 un 7
renversé, le 5 est un zéro et le zéro un point banal! Sur le côté face,
une figure d’homme avec une moustache fine, une chevelure longue et les
yeux assez grands. Sur l’avers, le même dessin sauf que l’homme n’a plus
de moustache et qu’il a une apparence féminine. J’appris plus tard que la
pièce avait été frappée par le père de deux jumeaux, un garçon et une
fille, pour lesquels il éprouvait une passion folle.[19]
Il existe une interprétation
intéressante en ce qui concerne les chiffres indiens qui dénotent une
inversion et une confusion graphiques :
De cette démonstration graphique
nous retenons les données suivantes. En premier lieu il est question de
trois formules “binaires”. Les deux côtés de chaque formule peuvent être
inversés ou renversés, le résultat est pareil, à savoir une confusion. En
deuxième lieu le troubadour renonce à l’emploi des chiffres indiens au
lieu des chiffres arabes. Ceci aurait évité toute confusion puisque même
si l’on renversait les chiffres arabes aucune confusion entre eux n’aurait
été possible. Donc un emploi “d’outils” ou “d’instrument arabes” est un
moyen d’éliminer la confusion et de “déchiffrer correctement” les signes
numériques.[20]
On peut extrapoler en disant que
seul le musulman consciencieux et respectueux des sciences islamiques peut
interpréter le Coran sans se tromper. Le renversement des chiffres
symbolise également le renversement des sexes qui se trouve représenté en
même temps par les visages identiques des jumeaux. Ces jumeaux, un garçon
et une fille, sont une sorte d’énigme : un visage et deux êtres, qui, à
l’instar des chiffres indiens, est l’inverse de l’énigme que représente
Zahra : “… voilà que je suis enfermé dans cette pièce avec un personnage
ou plutôt une énigme, deux visages d’un même être complètement embourbé
dans une histoire inachevée, une histoire sur l’ambiguïté et la fuite!”[21]
De plus, le père obsessionnel des jumeaux n’est pas sans rappeler le père
d’Ahmed, et on en revient au secret d’Ahmed, ou secret ridicule.
Il est pertinent ici de
se demander pourquoi ce secret est ridicule et quel est son rapport avec
le Secret sacré? Dans son analyse Thérèse Michel-Mansour fait remarquer
qu’ “en premier lieu la genèse de ce récit est née de la loi d’héritage en
Islam.”[22]
Effectivement le père d’Ahmed est poussé à changer la destinée de sa fille
à cause de son héritage qui risque d’échoir à ses frères. Cependant, cette
loi fait partie d’une des multiples ambiguïtés de l’Islam, car, avant
l’Islam, les lois sur l’héritage étaient bien plus dures encore envers les
femmes :
La nouvelle réglementation de
l’héritage touchait, selon les hommes, à un domaine où l’Islam n’avait pas
à intervenir : leurs relations avec les femmes. L’Islam, selon beaucoup de
disciples, devait tout changer sauf leurs privilèges vis-à-vis des femmes.
Ils étaient doublement affectés : les biens hérités se réduisaient,
puisque la femme, qui en constituait une bonne partie, n’y était plus
incluse; de plus, le peu qui restait à hériter, ils devaient le partager
avec elle.[23]
Il se peut que Tahar Ben Jelloun
critique indirectement la manipulation des lois islamiques par les hommes
qui ne peuvent accepter le partage des biens avec les femmes. En faisant
d’une fille déguisée en garçon l’unique héritière de son père, il se moque
ainsi de la loi misogyne et rétablit en quelque sorte l’équilibre de
justice que le Prophète a tenté d’instaurer. On ne peut oublier par
ailleurs, que, même sous son identité d’homme, Ahmed/Zahra est une femme
et qu’elle est le personnage principal des deux romans, ce qui constitue
en soi un défi à une culture de toute évidence machiste. Ahmed/Zahra est
un être ambivalent mais au charisme troublant et dont la personnalité est
certainement inspirée d’un modèle de très grande envergure.
Tout comme dans la
littérature de culture chrétienne l’image du Christ est exploitée, il se
peut aussi que dans la littérature de culture arabo-musulmane celle du
Prophète (dont le rôle n'est certes pas à confondre avec celui du Christ)
le soit également. C’est le cas, semblerait-il, du texte de Tahar Ben
Jelloun. En effet on peut trouver chez Ahmed/Zahra et chez le Consul une
certaine image de Mohammed partagée entre ces deux personnages qui
symbolisent à eux deux certains de ses aspects et se complètent dans son
évocation. Tout d’abord Ahmed est nommé Mohamed ce qui se réfère
directement au Prophète. Arrogant au début de L’enfant, Ahmed se compare à
un prophète : “Il disait qu’il avait le nez d’un aveugle, l’ouïe d’un mort
encore tiède et la vue d’un prophète. Mais sa vie ne fut pas celle d’un
saint, elle aurait pu le devenir, s’il n’avait eu trop à faire.”[24]
Les références à la sainteté sont malgré tout présentes tout au long du
texte, par exemple dans le récit de Salem :
…le bruit courut très vite qu’au
cimetière on venait d’enterrer un saint, le saint dit de la fécondité
bienheureuse, car il assure aux femmes d’accoucher d’enfants mâles. J’ai
appris aussi comment naissent les saints et leurs légendes. Celui-ci est
né très vite, juste après sa mort. D’habitude on attend quelques années et
on le met même à l’épreuve. Notre saint n’a pas eu besoin de tout cela. Il
est au paradis à présent et j’ai vu l’autre jour des maçons construire un
marabout, une pièce autour de la tombe. Je me suis renseigné. L’un des
manoeuvres m’a dit qu’il s’agissait du nouveau saint ; c’est un homme
riche et puissant, mais gardant l’anonymat, qui a commandé la construction
de ce petit sanctuaire.[25]
Ce thème est repris dans La nuit
sacrée quand Zahra rêve qu’elle est devenue la “Sainte des sables” :
“J’étais sainte et sans pitié. Tantôt statue, tantôt momie, je régnais. Je
n’avais plus de mémoire et je venais de nulle part. Mon sang devait être
blanc. Quant à mes yeux, ils changeaient de couleur selon le soleil.”[26]
Comme le saint du récit de Salem, la Sainte des sables guérit les femmes
de la stérilité. C’est la deuxième fois qu’Ahmed/Zahra est associée à
cette image qui rejoindra enfin celle du consul à la fin du roman. En
effet nous retrouvons celui-ci sous les traits du saint : “Le saint se
leva après tout le monde. Il sortit d’une porte du fond. Tout de blanc
vêtu, il était voilé et portait des lunettes noires.”[27]
Zahra et lui se reconnaissent :
Quand je fus face au Saint, je
m’agenouillai, je pris sa main tendue et, au lieu de la baiser, je la
léchai, suçant chacun de ses doigts. Le saint essaya de la retirer mais
je la retenais de mes deux mains. L’homme était troublé. Je me levai et
lui dis à l’oreille :
—Cela fait très longtemps qu’un
homme ne m’a pas caressé le visage… Allez-y, regardez-moi avec vos doigts,
doucement, avec la paume de votre main.
Il se pencha sur moi et me dit :
—Enfin, vous voilà![28]
Le geste de regarder Zahra avec les
mains est le geste familier du consul dont la description correspond à la
sienne. De plus, le geste de lécher les doigts du saint fait écho au rêve
de la Sainte des sables de Zahra : “Je me contentais de tremper mes doigts
dans un bol d’huile d’argan et les posais à peine sur leurs lèvres.
Certaines les léchaient, d’autres détournaient la tête.”[29]
De même Zahra, en Sainte des sables, reconnaît le Consul comme le Consul
la reconnaît quand il est saint. Il semblerait que chacun fasse un
pèlerinage vers l’autre, chacun étant le saint, le prophète de l’autre.
On peut se demander
alors, si, à l’instar des jumeaux qui figurent sur le bâttène de cinquante
centimes, Zahra et le Consul ne seraient pas des âmes soeurs, semblables,
presqu’une seule et même personne, portant “une même blessure”[30]
. Le Consul, toujours identifié comme un homme serait le masculin de Zahra
qui lui apparaît à lui “très féminine”[31]
. Leur relation apparaît alors comme une communion, une harmonie qui
rappelle l’équilibre intérieur du Prophète. Cette relation est d’autant
plus profonde qu’elle occupe presque tout le récit de La nuit, et qu’elle
s’annonce déjà dans L’enfant. En effet le mystérieux correspondant d’Ahmed
dans L’enfant, présente des ressemblances avec le Consul. Dans une de ses
lettres il écrit : “Mes passions, vous les connaissez : la fréquentation
de quelques poètes mystiques et la marche sur vos pas… J’enseigne à des
étudiants l’amour de l’absolu. Pauvre de moi!”[32]
On retrouve le grand intérêt que prend le Consul à Zahra, le fait qu’il
enseigne lui aussi “l’amour de l’absolu” qui se trouve être une bonne
métaphore pour parler de l’enseignement coranique. Quand Ahmed fait un
rêve érotique au sujet de son correspondant, celui-ci fait les mêmes
gestes que le Consul, il lui carresse le visage, puis elle imagine sa voix
: “J’ai reconnu sa voix, une voix intérieure, celle qui transparaît dans
son écriture, elle est penchée comme les mots qu’il rature.”[33]
, et encore: “Votre voix m’arrive parfois enrobée de quelque chose de
féminin, en fait tout dépend du moment où je vous lis. Lorsque je suis en
colère et que mes yeux tombent sur une de vos lettres, c’est la voix douce
et insupportable d’une femme que j’entends. Qui êtes-vous? Ne me le dites
jamais! A bientôt.”[34]
Cette voix féminine chez
un homme rappelle évidemment la voix androgyne de Zahra que le Troubadour
aveugle compare avec celle de Tawaddud. Le Troubadour aveugle est, bien
entendu, une autre manifestation du Consul. Il est lui aussi aveugle,
grand et mince comme le Consul. Le Troubadour a aussi une soeur qui, comme
l’Assise, raconte des histoires avec lui : “Alors j’inventais des
histoires avec ma soeur où je devais tout le temps me battre contre des
fantômes.”[35]
Les thèmes circulent ainsi et se retrouvent dans les deux romans,
exactement comme les haddiths circulent entre les transmetteurs, offrant à
chaque fois une version nouvelle, un angle différent, une nouvelle vision,
avec des personnages qui se ressemblent et qui sont pourtant différents.
D’une narration
hétérodiégétique à focalisations et à instances narratives multiples,
jusqu’au récit ultime homo- et autodiégétique de Zahra, les deux romans de
Tahra Ben Jelloun explorent et illustrent la culture orale arabo-musulmane.
Que le texte soit écrit n’empêche pas la parole de rester vive, la pâte
d’être malléable. Le texte coranique, qui, on l’a vu, en est le sous-texte,
se trouve ainsi ravivé en même temps que critiqué, revu, rectifié parfois
en ce qui concerne les femmes. Zahra dit à propos du Coran : “Il y a dans
ce livre des versets qui font fonction de loi ; ils ne donnent pas raison
à la femme.”[36]
C’est peut-être là le secret que Tahar Ben Jelloun a tenté de dévoiler.
OUVRAGES CITÉS
Arkoun, Mohammed.
La pensée arabe. Paris: Presses Universitaires de France, 1975.
Ben Jelloun, Tahar.
L’enfant de sable. Paris : Seuil, 1985.
---, La nuit
sacrée. Paris : Seuil, 1987.
Mernissi, Fatima.
Le harem politique. Paris : Éditions Albin Michel, 1987.
Michel-Mansour,
Thérèse. La portée esthétique du signe dans le texte maghrébin.
Paris : Publisud, 1994.
---, “Le bâttène et
le zahir dans le texte maghrébin.” Le non-dit dans la littérature.
Toronto : Éditions GFA, 1991 : 95-115.

[1]
Mohammed Arkoun, La pensée arabe, (Paris, Presses
Universitaires de France, 1975), 7, 9.
[2]
Fatima Mernissi, Le harem politique, (Paris, Albin Michel,
1987), 48- 49.
[3]
Nous nous référons au texte de Jaap Lintvelt, Essai de typologie
narrative, (Paris, Librairie José Corti, 1981) qui définit le
narrateur auctoriel comme le narrateur organisateur du récit mais qui
n’est pas un acteur du récit, qui reste en somme anonyme, mais qui
possède en revanche un point de vue propre qu’il exprime dans la
narration.
[4]
Ben Jelloun Tahar, L’enfant de sable, (Paris, Éditions du
Seuil, 1985), 12.
[11]
Thérèse Michel-Mansour, La portée esthétique du signe dans le texte
maghrébin, (Paris, ÉditionsPublisud, 1994), 166.
[13]
Taha Hussein, Fi Al-Adab Al-Jahili, (Le Caire,Dar Al-Maarif,
10° édition, 1969), 149-150, cité dans Mernissi, Le harem politique,
63.
[14]
Tahar Ben Jelloun, La nuit sacrée, (Paris, Éditions du Seuil,
1987), 5.
[15]
Thérèse Michel-Mansour, “Le bâttène et le zahir dans le texte
maghrébin.” Le non-dit dans la littérature. (Toronto : Éditions
GFA, 1991) , 95-115.
[16]
Mohammed Arkoun, La pensée arabe, 27.
[20]
Thérèse Michel-Mansour, La portée esthétique du signe dans
le texte maghrébin, 164.
[22]
La portée du signe, 165.
[23]
Fatima Mernissi, Le harem politique, 152.
[26]
La nuit sacrée, 180.
© 2005 Muriel Walker
Muriel
Walker est Assistant Professor à l’Université de Mc Master (Canada),
spécialiste de littératures et de cultures africaines, maghrébines et
caribéennes. Elle a publié de nombreux articles notamment sur Maryse
Condé, René Depestre.