Echo

Au croisement des cultures


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EN LISANT "THE SECRET SHARER"

DE JOSEPH CONRAD

 

Antoine Audouard

  

« The Secret Sharer » (que le français rend, faute de mieux, par « le Compagnon secret »)  est un récit de Joseph Conrad moins célèbre que « Youth » ou « Heart of Darkness » - auquel il est parfois comparé défavorablement. La relation qui s’établit entre un jeune capitaine de navire, également narrateur de l’histoire, et Leggatt, ce fugitif mystérieux qu’il recueille à son bord à la veille d’appareiller et cache le temps d’une traversée, avant de risquer les écueils pour le laisser s’enfuir, a pu être jugée « superficial and far too heavily underscored »[1]. Je crois que cette appréciation hâtive ne fait pas justice à un récit dont la puissance évocatrice et le ton d’inquiète intimité nous touchent, nous imprègnent pour finalement sembler sourdre du cœur même de nos interrogations personnelles les plus profondes.

*

Dès l’origine, le « secret sharer » se révèle au narrateur comme né d’un accouchement liquide, imparfait, troublant. Cette créature dont les reflets évoquent un océan linceul, ce corps sans tête, nimbé d’une lueur verte cadavérique, est un mystère phosphorescent qui n’a rien d’attirant. Seul sur le pont de son navire, le capitaine qui ne sera pas nommé se voit au seuil d’une aventure qui met en jeu son existence, dans ce pur décor conradien, with only sky and sea for spectators and for judges. C’est son premier commandement, qui doit plus, de son propre aveu, à la conjuration des circonstances qu’à l’évidence de sa compétence. What I felt most was my being a stranger to the ship; and if all the truth must be told, I was somewhat of a stranger to myself. [2] C’est dans un pli de cette sensation de non appartenance au monde et d’étrangeté à lui-même (a ship of which I knew nothing, manned by men of whom I knew very little more) que surgit ce qui n’est pas encore un être mais une forme, un clapotis, une tache blanchâtre… bref, une apparition. Réduit à la fuite pendant de trop longues heures (ce que le lecteur ne découvrira que par la suite), Leggatt se présente d’abord sous l’aspect d’un bois flottant, rongé par l’eau, et qui conserve de son voyage marin une inquiétante luminescence, comme s’il pouvait être à la fois humain et animal, algue et minéral. Vivant, certes, mais de la vie d’un fantôme indéterminé, dont la couleur est reflet nocturne et changeant de la lune, réfracté par la masse liquide. Cette homme-là, nous révèle finalement Conrad à la fin de sa longue et majestueuse description, c’est celui dont nous descendons et dont la présence est une hantise biologique : le poisson – ghastly, silvery, fishlike, and mute as a fish too.

Sitôt échappée aux fonds marins, la créature s’humanise sans plus de doute et l’incertitude se déplace : elle n’est plus de genre ou d’espèce, mais d’identité. Mais jusque dans l’oscillation perpétuelle qui s’imposera jusqu’à la fin du récit (est-il autre ? est-il double ?), nous garderons la mémoire antérieure de son origine – et de la nôtre.

Voici donc, dans cette mer tropicale sans rien d’avenant, l’ombre jaillie des ombres. Sitôt la rencontre a-t-elle lieu qu’au lieu de dissiper le malaise, Conrad le prolonge. Certes, c’est bien un nageur épuisé et traqué qui est monté sur le pont – et non un cadavre gonflé ou un monstre marin. Mais c’est comme si Conrad s’ingéniait à nous rappeler qu’avec lui, c’est l’intranquillité du monde des esprits qui a pénétré à bord et y prend – ne fût-ce que clandestinement – ses quartiers. Ce spectre (glimmering, white in the darkness), à peine a-t-il prononcé des premiers mots qui n’éclaircissent rien, qu’une mystérieuse communication s’établit entre le capitaine narrateur et lui. Quand, seuls dans la nuit, ils se dirigent vers la poupe, notre héros note pour la première fois – c’est loin d’être la dernière – qu’il est suivi comme par son double. Quelques lignes plus bas il précise : ce n’est pas le simple jeu d’ombres dans la nuit de deux silhouettes de stature comparable, mais la ressemblance profonde de deux êtres, faits du même gris fantomatique et dont, par une succession de révélations, nous apprenons bien vite qu’ils apparaissent comme le reflet l’un de l’autre. Ce que l’un dit, l’autre le « voit » : I saw it all going on as though I were myself inside that other sleeping suit. Plusieurs fois, et jusqu’au terme du récit, le jeune capitaine fera mention de cette impression d’être ainsi poursuivi, précédé, décalé… Certes, Leggatt n’est pas « le même », mais dans sa façon d’être autre il y a comme un écho, à peine déformé, de cette âme que nous avons découverte si inquiète et solitaire.

It must be explained here that my cabin had the form of the capital letter L. L pour Leggatt, comme le nom du clandestin? L pour littérature? Bien que ce soit un petit jeu sans conséquence, on pourrait lire le récit comme une métaphore de la création. Souvent, en effet, ce personnage qui nous apparaît dans la nuit, dont les contours à la fois familiers et effrayants nous attirent comme une lumière, c’est le personnage lui-même du roman à écrire, si vivide dans son aspect, ruisselant d’une eau de naissance, tremblant de froid, si dépendant de notre décision de déplier l’échelle de coupée pour l’emmener à bord de notre navire Argos et de le faire vivre, et pourtant si fragile encore que d’un geste, ou par simple ignorance, nous pourrions le laisser retomber à la mer et n’en plus parler que par bribes, dans nos cauchemars.

Ce geste presque craintif, subreptice, par lequel nous l’acceptons et lui faisons place, est en même temps irrésistible. Nous nous mentirions à dire que nous n’en devinons pas les conséquences : nous n’en tendons pas moins la main et invitons ce passager à monter à bord pour le cacher aussitôt. C’est ainsi que nous cédons, exaltés et tremblants, à l’aventure du roman, persuadés d’échouer mais mus, implacablement, portés par la houle, enveloppés par la nuit.

L’être ainsi créé, presque immatériel et d’une présence obsédante, que nous ne pouvons partager avec personne et dont l’existence clandestine et envahissante peut devenir menaçante pour nos proches, nous ne pouvons jamais prétendre qu’il nous est envoyé d’ailleurs, pas plus que nous ne pouvons être assurés qu’il jaillit de nous-mêmes. Il place notre travail, et jusqu’à notre existence même, dans un état permanent de suspension, d’attente angoissée. Il nous dicte une nécessité que nous croyons nôtre, qui ne nous apporte ni paix, ni repos.

De la métaphore du roman à la métaphore de la vie, il n’y a jamais loin. Toutes deux nous offrent un miroir de nos peurs ; jamais nous ne sommes plus proches du « secret sharer » que lorsqu’il nous révèle qu’il a tué un homme. C’est une chose de se figurer, suivant Goethe, qu’ « il n’y a pas de crime humain que je ne puisse m’imaginer avoir commis » ; c’en est une autre de se rendre consciemment complice, et peut-être finalement coupable, de ce meurtre.

Car le double nous installe dans l’irrémédiable étrangeté du rapport avec l’autre, tandis qu’il nous représente l’inquiétante familiarité de la découverte de nous-même dans un dialogue au bord du silence (a hardly audible murmur… scanty fearful whispers…) avec ce fantôme gris que nous dissimulons à tous, sauf à nous-mêmes.

Avec l’économie lapidaire dont il est parfois capable, Conrad le propose ainsi au détour d’un plan : We, the two strangers on the ship, faced each other in identical attitudes.

Ainsi notre existence – à l’image de ce premier voyage du capitaine sans nom – se déroule-t-elle et tandis qu’entourés de la sollicitude écoeurée et méfiante des autres nous prétendons regarder au loin, seulement occupés de survivre, notre compagnon, notre double, nous attend dans cet espace confiné que nous lui avons réservé, cette cabine qui n’est peut-être rien d’autre que le château fort de notre âme.

A force de multiplier les notations sur leur semblance (with his face almost hidden, he must have looked exactly as I used to look in that bed…  I was constantly watching myself, y secret self… Anybody would have taken him for me…), Conrad nous égarerait parfois sur la vraie ambivalence de ses intentions. Car ce double, ce même, is not a bit like me. C’est bien un autre que le capitaine a recueilli et qu’il cache dans la terreur d’être découvert par son équipage, c’est dans le dialogue clandestin avec un autre que, peu à peu, il trouve le courage de devenir lui-même. C’est grâce à l’autre, à son acceptation de la terreur de l’autre (et au prix du sacrifice de l’autre), peut-être aussi parce qu’il accepte sa part universelle du crime de l’autre, qu’il se rend capable (digne serait trop fort) d’affronter le voyage et la vie. Abel et Caïn (que Leggatt cite dans le récit de son crime) ne sont pas identiques mais frères, et c’est à travers l’un et l’autre, entre l’un et l’autre, que l’humain se révèle à lui-même.

Quand les murmures qui les ont unis ne sont plus nécessaires, il reste peu de gestes à accomplir : trois pièces d’or données dans un mouchoir, des mains qui à tâtons se cherchent et se rencontrent avant de se séparer pour toujours. Peu importe alors, de savoir si la rencontre a été réelle ou imaginée : c’est face à l’autre que le courage d’être humain a été donné au capitaine. S’il doit désormais être hanté ce n’est plus par le secret de cette présence, maintenant driven off the face of the earth, mais par celui de sa séparation, de son absence. Ici vient se loger le secret, peut-être le plus enfoui : qu’il nous faut perdre et rendre à la mer ce que nous n’avons rencontré, peut-être, qu’en imagination, le temps de quelques nuits brûlantes, le perdre pour nous sauver et sauver l’autre avec, le perdre, irrémédiablement et replonger dans une solitude où nous ne partagerons cette intimité avec personne. Nous étions près, près à nous toucher l’instant d’avant ; et séparés l’instant d’après, déjà plombés d’oubli.

*

Pris par la nécessité impérieuse de laisser s’échapper son compagnon[3], le jeune capitaine finit par emmener son bateau à la limite du naufrage, sous le regard atterré, mais finalement docile, des membres d’équipage. Ce vers quoi il entraîne son navire est la menace mortelle d’une falaise noire presque invisible dans la nuit. Gone too close to be called , gone from me altogether, c’est ainsi qu’il voit son bateau s’échapper, pris par les courants, les vents et cet abandon auquel il le condamne. Et pourtant à ce point extrême, au bord du vide, dans l’écume où s’évanouit enfin le fugitif (As I came by night, so I shall go), se trouve sa liberté à lui.

Car ce qui apparaissait à l’équipage comme une folie aux causes incompréhensibles n’est pas ce qui sauve le navire que rien ne menaçait. Il n’en revêt pas moins pour le capitaine un caractère nécessaire, inévitable ; point d’interminables débats intérieurs, la froide détermination d’un jeune homme qui se sait pourtant hésitant, étranger à sa propre destinée. Et c’est ainsi, dans cette folie, qu’il devient lui-même et sans doute acquiert auprès des autres, si prompts à le juger, une sorte d’aura ; c’est ainsi qu’il devient capitaine de son navire.

Cela, il le doit au compagnon secret, dont la rencontre a mis en branle le sens particulier de la vie, et dont la disparition, forme blanchâtre dans la vague noire, a scellé la singularité, la solitude d’un destin d’homme.

                                

         

[1] Joyce Carol Oates, introduction à l’édition Signet Classic.

[2] La notation qui suit nous entraîne sur une thématique explorée, deux ans plus tôt, par Lord Jim : I wondered how far I should turn faithful to that ideal conception f one’s own personaliy every sets up for himself secretly.

[3] Façon de parler, comme le rappelle la dernière ligne du livre, refermant le tourbillon des eaux là où il l’avait ouvert : yes, I was in time to catch an evanescent glimpse of my white hat left behind to mark the spot where the secret sharer of my cabin and of my thought, as though he were my second self, had lowered himself into the water to take his punishment: a free man, a proud swimmer striking out for a new destiny.

 

© 2005 Antoine Audouard

Petit-fils du surréaliste André Thirion et fils du journaliste et écrivain Yvan Audouard, Antoine Audouard est né en 1956. Après avoir publié trois romans chez Gallimard avant l’âge de vingt-cinq ans, il met de côté l’écriture pour une parenthèse… qui durera vingt ans. Devenu éditeur, il est co-fondateur des éditions Fixot, puis directeur général des éditions Robert Laffont jusqu’en 1998. Ayant découvert par hasard la correspondance d’Héloïse et Abélard, il consacre aux amants célèbres un roman, Adieu mon Unique, qui connaît un succès critique et public en France avant d’être traduit en quatorze langues, dont l’anglais (Farewell, my Only One, Houghton Mifflin, 2004). Il se consacre maintenant entièrement à l’écriture. Il achève actuellement un roman, Un Pont d’oiseaux, consacré à la fin de la colonisation française au Vietnam, dont il traduit et adapte lui-même le manuscrit en anglais. Il vit à New York avec sa femme, l’éditrice et agente Susanna Lea, et leurs deux enfants.