UNE POÉTIQUE DU (DÉ)VOILEMENT:
LE SECRET DE LA ROSE SELON JEAN RENART
Carlos F. Clamote Carreto
car aussi com l'en met la graine
es dras por avoir los et pris,
einsi a il chans et sons mis
en cestui Roman de la Rose,
qui est novele chose (vv. 8-12).
Ainçoi qu'il cousissent lor manches,
levent lor oils et lor beaus vis.
Les puceles, ce m'est vis,
lor atornent fil de filieres
“Ja mes nuls hom qui parler puisse
ne verra si fete merveille
come de la rose vermelle
desor la cuisse blanche et tendre.
Il n'est mervelle ne soit mendre
Il n'en puet mes aler sans perte,
car il le tient [o imperador] pires q'escoufles.
Il fu en aniaus et en moufles
de fer orainz mis en
la tor.
S'il puet eschaper a
cest tor,

[1]
“Materiam verbis veniat vestire poesis” (édition de E. Faral, in Les arts
poétiques du XIIe et du XIIIe siècle,
Genève/Paris, Slatkine/Champion, 1982, pp. 197-262). La traduction que je
donne de ce vers est de Jean-Yves Tilliette dans son intéressant ouvrage
Des mots à la Parole. Une lecture de la Poetria nova de Geoffroy de
Vinsauf, Genève, Droz, 2000.
[2]
Paris, NRF-Gallimard, 1959.
[3]
Outre la vaste tradition rhétorique héritée de l’Antiquité (notion de
textere comme apte dicere dans l’Orator de Cicéron, les
panni purpurei évoqués par Horace au début de son Art poétique,
l’emploi péjoratif du terme intextum chez Quintilien, par exemple),
il faut encore tenir compte de toute la culture patristique et exégétique du
long Moyen Âge latin, depuis Tertulien (surtout dans le De cultu
feminarum) jusqu’à Alain de Lille (Liber de planctu naturae) en
passant par Macrobe, saint Augustin (Confessions, XIII, XV, 16-17) ou
Martianus Capella.
[4]
À ce sujet, je renvois à la belle étude de Charles Raynaud: “Quand Ève et
Sardanapale filaient”, Bulletin du CRISIMA (Centre de recherche
interdisciplinaire sur la société et l'imaginaire au Moyen Âge),
Montpellier, Presses de l'Université de Montpellier, 2000.
[5]
Chrétien de Troyes, Perceval ou le conte du Graal, édité par William
Roach, Genève/Paris, Droz/Minard, 1959.
[6]
Cet épisode aux contours burlesques où Perceval est initié, par un valet de
la cour d’Arthur, à l’art de revêtir l’armure est emblématique de sa
profonde inadéquation au langage et à toute la sémiologie de l’univers
chevaleresque et courtois, comme j’avais cherché à le montré dans “Perceval
et la logique des signes: la parure du langage dans le Conte du Graal
de Chrétien de Troyes”, Études Médiévales, 1, 1999, pp. 61-70.
[7]
Ce signifiant nominal est lui-même un emblème éloquent de la poétique du
(dé)voilement qui est au cœur de l’écriture médiévale. En effet, ce nom fait
miroiter à la fois le spectre du leurre et du mensonge qui se cache sous le
masque du discours exemplaire de la vérité incarnée par ce personnage-modèle
(Gore–ne-mant), ainsi que toute la dimension d’une rhétorique
ornementale (G-ornemant), celle du monde arthurien, sur laquelle
plane de plus en plus l’ombre du vaniloquium violemment critiqué par
les théologiens et les prêcheurs à cette époque et dont Gauvain, le célèbre
neveu du roi Arthur, sera lui-même une victime singulière dans la seconde
partie du Conte du Graal.
H. Rey-Flaud (Le Sphinx et le Graal. Le secret et l'énigme, Paris,
Bibliothèque Scientifique Payot, 1998, p. 37) souligne pour sa part que le
vêtement maternel (fait de peau de cerf) rappelle la tradition funéraire des
Celtes qui enveloppaient le corps (et l’Ame) des morts de la peau de
certains animaux tutélaires (ou totémiques). La mère de Perceval finit donc
par couvrir son fils d’un lourd tissu (et d’un lourd secret) chargé à la
fois du spectre des origines elles-même funestes (décès du père et des deux
frères dans des conditions particulièrement obscures et violentes) et de la
mort.
[9]
Le roman de Silence (qui date de la seconde moitié du XIIIème
siècle) est en effet, comme nous allons le voir, un singulier et
fascinant poème qui, tout en jouant sur le motif central du déguisement
identitaire (le secret autour du nom et du sexe), lance un éclairage
extrêmement riche et lucide sur la nature secrète de l’écriture médiévale,
ses désirs, les hantises qui la traversent et les déchirures qui la
scandent. Les citations sont données à partir de l'édition de Lewis Thorpe,
Cambridge, Heffer, 1972.
[10]
Pour une étude plus approfondie, je renvoie aux analyses pionnières d’Howard
Bloch, “Silence and holes: the Roman de Silence and the Art of the
Trouvère”, Yale French Studies, 70, 1986, pp.81-99; Étymologie et
généalogie. Une anthropologie littéraire du Moyen Age français, Paris,
Seuil, Col. Des Travaux,1989, pp. 262-264, et aux commentaires stimulants de
K. M. Cooper, “Elle and L: sexualized textuality in Le Roman de Silence”,
Romance Notes, vol. 25, 3, University of North Carolina at Chapel
Hill, 1985, pp.341-360), M. Perret, “Travesties et transsexuelles: Yde,
Silence, Grisandole, Blanchandine”, Romance Notes, vol. 25, 3,
1985pp.328-340 et Peter L. Allen, “The Ambiguity of Silence.
Gender, Writing, and Le Roman de Silence”, in
Sign, Sentence, Discourse. Language in Medieval Thought and Literature,
ed. J. N. Wasserman & L. Roney, Syracuse, University of Syracuse Press,
1989, pp. 98-112.
[11]
Vv. 2293, 2423, 2653, 2987, 5997 svs, par exemple.
[12]
Un fabliau exemplairement étudié par Howard Bloch, “Le manteau mautaillé des
fabliaux: comique et fétichisme”, Poétique, 54, 1983 pp.181-198.
[13]
Le Roman de Renart, édition bilingue avec introduction et notes de
Micheline de Combarieux du Grès et Jean Subrenat, 2 Vols, Paris, Union
Générale d’Éditions, col. 10/18, Série “Bibliothèque médiévale”, 1981.
[14]
C’est en effet dans cet espace qui signifie littéralement la “cavité
périlleuse” ou “de difficile accès” que Renart doit cycliquement se retirer,
se cacher, afin de soigner ses blessures (le prix à payer pour la
transgression et la subversion de l’ordre établi), recoudre sa peau et
recouvrer ainsi l’intégrité de son corps fictionnel et rhétorique.
Malpertuis pourra donc représenter métaphoriquement l’espace secret où
se nouent et dénouent les (en)jeux de l’écriture et du langage poétique du
fragmentaire Roman de Renart: “Tant ont li chien Renart pelé/ Et
desachié et detiré,/ Que en bien plus de treize leus/ Li est aparissanz li
jeus./ A la parfin l'ont tant mené,/ Tant traveillié et tant pené: Tant
l'ont folé et debatu,/ Qu'en Malpertuis l'ont enbatu” (branche Va, vv.
1265-72).
[15]
Guillaume de Lorris et Jean de Meun, édition de Félix Lecoy, 3 vols, Paris,
Champion, CFMA, 1973-1985.
[16]
La bataille Loquifer, édition de Monica Barnett, Oxford, Medium Aevum
Monographs, New Series, VI, 1975.
[17]
La critique range souvent sous cette catégorie neuf romans du XIIIème
siècle (assez différents les uns des autres d'ailleurs en ce qui concerne la
façon dont ils conçoivent et mettent en scène le “réel”): L'escoufle
(1200-1202) et Le Roman de la Rose ou de Guillaume de Dole
(1212-1213) de Jean Renart, Galeran de Bretagne de Renaut
(1216-1220), Le roman de la violette de Gerbert de Montreuil,
Joufroi de Poitiers, Le roman du Castelain de Coucy et de la Dame de
Fayel de Jamekes, La Manekine et Jehan et Blonde de
Philippe de Remy, et, plus tard, le roman du comte d'Anjou de Jean
Maillart (1316). Certains médiévistes ont elargi ce corpus à d'autres
romans échappant à la sphère arthurienne comme Amadas et Ydoine et
Guillaume de Palerme. À ce sujet, je renvoie à l'étude pionnière d'Anthime
Fourrier (Le courant réaliste dans le roman courtois en France au Moyen
Age, vol. I, Paris, Nizet, 1960) ainsi qu'à la thèse de Béatrice
Céretti-Malinowski (Loin d'Arthur et de la courtoisie: le 'nouveau roman
médiéval' dans la littérature du XIIIe siècle, thèse de
doctorat soutenue l'Université Paul Valéry – Montpellier III, 1999).
[18]
L'expression est de Roland Barthes à propos des présupposés idéologiques et
linguistiques sur lesquels se fonde le discours auto-référentiel de
l'histoire: “Le discours de l'histoire”, Poétique, 49, 1982, p. 20.
[19]
Édition de Félix Lecoy, Paris, Champion, CFMA, 1979.
[20]
Jean Renart insère en effet dans son roman quarante-huit pièces lyriques
appartenant à huit genres (ou sous-genres) distincts: dix-huit rondets de
caroles, trois refrains, deux pastourelles, une chanson historique, six
chansons de toile (ce qui est hautement significatif, nous le verrons plus
loin), un fragment d'un tournoi de dame, une laisse de chanson de geste et
des strophes de seize chansons d'amour typiquement courtoises. Sur la
problématique de l'insertion et la nouveauté poétique qu'elle représente, je
renvoie aux travaux de Maureen Barry McCann, “Lyric Insertions and the
Reversal of the Romance Conventions in Jean Renart's Roman de la Rose
or Guillaume de Dole”, in Jean Renart and the Art of the Rose.
Essays on Guillaume de Dole, édité par Nancy V. Durling, Gainesville,
University Press of Florida, 1997, pp. 85-104, Jacqueline Cerquiglini, “Pour
une typologie de l'insertion”, Perspectives médiévales, 3, 1977, pp.
9-14, Nancy A. Jones, “The Uses of Embroidery in Romances of Jean Renart.
Gender, History, Textuality”, in Jean Renart and the Art of the Rose,
op. cit., pp. 13-44, Marc-René Jung, “L'empereur Conrad, chanteur de
poésie lyrique: fiction et vérité dans Le roman de la rose de
Jean Renart”, Romania, 101, pp. 35-50, Regina Psaki, “Jean Renart's
Expanded Text. Lïenor and the Lyrics of
Guillaume de Dole”, in Jean Renart and the Art of the Rose, op. cit.,
pp. 122-141 et M. Zink, “Suspension and Fall. The Fragmentation and
Linkage of the Lyric Insertions in Le roman de la Rose (Guillaume
de Dole) and Le roman de la violette, in Jean Renart and the
Art of the Rose, op. cit., pp. 104-12.
[21]
Le “cycle de la gageur” a été amplement étudié par Gaston Paris (“Le cycle
de la gageur”, Romania, 32, 1903, pp. 480-551) dans ses nombreuses
variantes qui reflètent la structure du conte-type 882 et 892 du répertoire
de Aarne-Thompson (motifs classés K 2112, I et N 15 du Motif-Index of
Folk Literature de St. Thompson): à la suite d’un pari, un personnage se
propose d’obtenir les faveurs d’une femme. Il n’y parvient pas mais affirme
le contraire, ce qui provoque la ruine d’un mari (qui a mis ses biens en
gage pariant sur la vertu de son épouse) ou le désespoir d’une frère (qui
rêvait de marier da sœur avec un riche seigneur ou un prince). La
diffamation prend appui sur la révélation d’un détail intime (un secret, un
signe, etc.) obtenu en trompant une servante, par exemple. Le processus de
réhabilitation de la femme peut prendre diverses formes qui consistent
néanmoins toujours à accuser le coupable d’un autre crime qu’il n’a pas
commis l’obligeant ainsi à confesser la vérité. Les ressemblances avec le
roman de Guillaume de Dole sont évidentes, excepté le fait qu’il
s’agit-là d’un roman de la gageur sans le motif explicite du gage et que
Lïenor est loin d’être la victime innocente d’une trame qu’au contraire elle
invente et manipule (avec l’aide de Guillaume et de sa mère) entièrement.
Sur la transformation, le déplacement et l’inversion de ce motif chez Jean
Renart, je renvoie aux commentaires de Michel Zink (Roman rose et rose
rouge. Le Roman de la Rose ou de Guillaume de Dole de Jean Renart,
Paris, A. G. Nizet, 1979, pp. 45-63) et de B. Ceretti-Malinowski (op.
cit., pp. 111-115).
[22]
Voir M. Zink, Roman rose et rose rouge, op. cit., pp. 85-93.
[23]
“De samiz, de dras d'outremer,/ de baudequins d'or a oiseaus/ orent et cotes
et manteaus,/ a pene fresche bien ovrees,/ d'ermines et de gris chevronees,/
a sables noirs, soëf flerans” (vv. 234-239).
[24]
Il s’agit-là d’un aspect essentiel surtout si l’on tient compte des
nombreuses interprétations qui ont voulu faire de ce personnage un héros
ingénu, un simple jouet aux mains de Guillaume et de Lïenor.
[25]
“La victoire de Jouglet sur l'empereur sonne le triomphe de l'hyperbole,
limite éclatante d'un style aux frontières du non-sens où l'intensité de
l'image se tourne, dans la plus grande invraisemblance, en prodige de vérité
pour le désir. Telle est l'image de Liénor, un effet des ruses de
l'embellissement du discours de Jouglet. Le poeta mandax du roman
aurait-il fait autre chose quand il embellit la source du conte en la
recouvrant des multiples réminiscences littéraires qui ornent sa texture?”
(Roger Dragonetti, Le mirage des sources: l’art du faux dans le roman
médiéval, Paris, Seuil, 1987, p. 173: un essai où l’on lira une
très belle étude sur l’œuvre de Jean Renart).
[26]
Chansons qui participent elles-mêmes d’une véritable poétique du simulacre
et du trompe-l’œil en grande partie liée aux effets archaïsants dont elles
se revêtissent faussement. Je renvoie, à ce sujet, aux remarquables
commentaires de Michel Zink: Les chansons de toile, Paris, Champion,
1977; Le Moyen Âge et ses chansons ou un passé en trompe-l'oeil (leçon
inaugurale de la chaire de Littérature de la France Médiévale du Collège de
France faite 24 mars 1995 suivie du cours donné en mai 1995), Paris,
Éditions de Fallois, 1996.
[27]
“Le mot plessié, au sens de maison fortifiée, protégée soit par une
palissade soit par une haie de défense, et parfois appelée repaire
dans le texte (v. 936 et 2954), désigne un lieu fermé et d'accès difficile.
C'est là que s'abritent la renardie d'un Guillaume, généreux et expert en
tournois, non moins que celle de sa soeur Liénor et de sa mère, l'une et
l'autre douées de l'art du chant et du tissage. Aucune fiction n'aurait pu
être mieux choisie pour symboliser le double revêtement qui caractérise la
rhétorique d'un roman qui 'conte d'armes et d'amors/ et chante d'ambedeus
ensamble' (v. 25-26). Encore faut-il rappeler que les rhétoriques abondent
en tropes qui font d'un texte le lieu privilégié de métaphores textiles?”
(R. Dragonetti, Le mirage des sources, op. cit., p. 159).
[28]
La façon dont la mère s’empare de cet objet témoigne clairement d’un regard
ironique et sarcastique sur le rituel courtois, l’anneau se trouvant
totalement dépossédé de sa valeur symbolique au profit d’une valeur purement
commerciale, monétaire.
[29]
Les cycles saisonniers ont une importance accrue dans ce roman. Lïenor (un
signifiant lui-même voilé dans lequel résonne à la fois la dimension de la
joie contagieuse – lié - qui caractérise l’héroïne, celle de la
richesse et du prestige qu’elle recherche auprès de Conrad - l’or -
ainsi que toute la dimension de l’honneur - li onor - qu’elle fait
semblant d’avoir perdu après la révélation du pseudo-secret) s’empare
d’ailleurs de ce symbolisme (en émergeant comme la pucelle de mai du
folklore) qu’elle manipule en sa faveur.
[30]
R. Dragonetti, Le mirage des sources, op. cit., p. 175.
[31]
Ce qui n’est pas étonnant car, comme le texte le souligne, outre le fait
qu’elle est une habile tisseuse et une non moins habile brodeuse
d’histoires, Lïenor domine parfaitement les lois (v. 4768), ce qui lui
permettra de manipuler entièrement le duel verbal et judiciaire qui
l’opposera au sénéchal.
[32]
Vv. 4763-4889: cet épisode est particulièrement intéressant car il est tout
entier bâti sur l’opposition entre le corps de Lïenor (de plus en plus
dissimulé) et celui du sénéchal qui se dépouille peu à peu de sa parure pour
faire apparaître les preuves de sa pseudo-culpabilité.
[33]
N’oublions pas qu’au Moyen Âge, du puissant sénéchal dépend la gestion
financière du royaume.
[34]
Le nom de l’auteur est d’ailleurs un signifiant extrêmement ambigu et
suspect au cœur duquel s’inscrit la dimension du leurre et du simulacre. En
effet, jouant sur une rhétorique de l’oxymore, ce nom renvoie à la fois à
l’ingénuité (Jean est un nom populaire qui désigne fréquemment au
Moyen Âge le simple d’esprit), au pouvoir aristocratique et ecclésiastique
(le nom de Renart évoque celui d’un grand dignitaire du clergé
contemporain de l’auteur) et à l’univers de la tromperie et de la
dissimulation (le célèbre Roman de Renart). Le nom du héros,
Guillaume de Dole, n’est pas moins ambigu que celui de son créateur, car
outre la dimension de la guile (la ruse, le mensonge) qui résonne
dans le prénom, le terme Dole, qui marque l’origine territoriale
(d’ailleurs fausse) de Guillaume, fait s’entrelacer la notion de douleur (doloir,
dol, duel) et le spectre de la fraude (du latin dolus). Si nous
voulions mener le jeu des signifiants à ses ultimes conséquences, nous
pourrions même voir se tisser, à travers Guillaume de Dole, un
rapport secret (et bien plus hasardeux, il est vrai) entre ce Roman de la
rose et celui de Guillaume de Lorris dont le nom peut également se lire
comme doloris, cet autre Roman de la rose étant une espèce de
présence constamment en souffrance au cœur du récit que compose Jean Renart.
[35]
Le sénéchal est condamné à partir pour la croisade au même instant où le
narrateur affirme son étrange désir de se retirer dans l’univers de la
religion: “qui le jor perdi son sornon/ qu'il entra en religion” (vv.
5654-55). Mais la relation spéculaire est également visible/lisible à un
autre niveau: en affirmant qu’il a perdu son nom, le poète ne fait que
rejoindre le sort du sénéchal qui demeure un personnage anonyme tout au long
du roman (tout comme, ce qui est surprenant, la mère de Lïenor qui œuvre
sans cesse dans les coulisses du texte). D’ailleurs, comme l’affirme R.
Dragonetti (Le mirage des sources, op. cit, p. 197), “Quoi de
plus naturel, alors, que le poète perde son surnom d'auteur, en
l'occurrence celui de 'rusé' ou de 'Dole' porté par l'un de ses doubles,
lorsqu'à la fin du roman il se voit berné par de plus rusés que lui? Tout
comme le sénéchal ou un losengier quelconque, il ne lui reste que la
solution d'entrer en religion ou de se faire croisé, car c'est
dans les guerres de religion, exposés sur les champs de bataille ou retirés
dans les couvent, lieux de méditation sur les plus hauts mystères de la foi,
que les stratagèmes des embuscades ou la sophistique d'une dialectique
consommée offrent les plus belles ressources pour l'incarnation du verbe
poétique dans une rose mystique qui n'existe que par sa fable.”
[36]
Il nous suffit de penser au dialogue discret mais constant que le texte
entretient avec le roman de L’escoufle (composé antérieurement par
Jean Renart) qui ressurgit explicitement au vers 5417 (cité plus haut) où le
sénéchal est comparé à cet oiseau de mauvaise réputation.
[37]
À l’instar des pièces lyriques stratégiquement dispersées au long de la
trame du poème, l’histoire d’Hélène de Troie (dont la source est sans doute
le Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure), c’est-à-dire l’histoire
d’une femme qui fut également, à sa façon, une habile manipulatrice, nous
invite à lire toujours différemment la trajectoire de Lïenor (je renvoie,
dans cette perspective, à l’analyse pénétrante de Marc-René Jung,
“L'empereur Conrad, chanteur de poésie lyrique…”, op. cit.).
© 2005 Carlos F. Clamote Carreto
Carlos F.
Clamote Carreto est professeur de littérature française à l’université
Aberta de Lisbonne. Il est membre du comité de rédaction de la revue franco-portugaise Sigila.
Ses nombreuses publications en portugais et en français portent
essentiellement sur la littérature médiévale. Il a écrit sur la Chanson de
geste, les récits arthuriens, Chrétien de Troyes.
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