APOLLINAIRE
ET L’ESTHETIQUE DE LA PERTE
Luc Fraisse
Par son sous-titre originel,
« 1898-1912 », le recueil d’Alcools, paru en 1913,
s’offre comme le journal poétique d’une quinzaine d’années de création ;
l’histoire d’une œuvre s’y combine avec celle d’une aventure poétique, le
jeune poète cherchant sa voie se faisant aussi bien le représentant de
l’avant-garde. Apollinaire révèle rétrospectivement l’esprit de cette
datation dans une lettre qu’il adressera à Max Jacob en mars 1916 :
« Prends […] tous tes poèmes qui ont paru dans une revue […] jusqu’à nos
jours. Sans doute cela fera un volume ; tu y ajoutes au besoin les
quelques poèmes qu’il faudra et tu auras un volume et garderas des tas de
poèmes inédits en mettant en lieu sûr les représentants de ton lyrisme
pendant une longue période de poésie ».
Cette longue période de poésie ainsi mise en lieu sûr va,
s’agissant du rédacteur de la lettre, des lendemains du symbolisme à la
veille du surréalisme.
La lettre entretient du reste une
certaine confusion entre les pièces mises en lieu sûr par la publication
(celle d’Alcools en 1913) et celles mises en réserve pour plus tard
(il ne les publie pas toutes ici, et l’on en formera après sa mort Il y
a en 1925 et Le Guetteur mélancolique en 1952). Et de fait, le
poème préface du recueil d’Alcools, « Zone », écrit en dernier en
1912, sert de préface peut-être moins au recueil de 1913 qu’aux formes
poétiques ultérieures, telles qu’elles se feront notamment jour en 1918
dans Calligrammes (de même que la première section de
Calligrammes, « Ondes », sera formée de poèmes écrits avant la
déclaration de guerre, dans une période d’enthousiasme créateur et
d’invention). En retour donc, ces formes ultérieures éclairent
rétrospectivement les poèmes d’avant la guerre, et jusqu’aux plus anciens,
jusqu’aux débuts poétiques de la toute fin du XIXe siècle.
Ainsi serait-on tenté de lire, dans le second recueil, le programme que
lance le poème « Toujours », comme une clef ouvrant après coup bien des
chemins de lecture dans le premier recueil :
Perdre
Mais perdre vraiment
Pour laisser place à la trouvaille
Une esthétique de la perte
peut-elle exister, telle est la question que ces trois vers non seulement
mettent en œuvre, mais illustrent déjà en eux-mêmes. Trois vers au rythme
croissant, comme reproduisant le progrès de la création poétique ; trois
vers qui miment et interprètent à la fois leur propre jaillissement, selon
cette disposition sur la page qu’à elle seule, l’auteur du manifeste
« L’Esprit nouveau et les poètes »
sait pouvoir « faire naître un lyrisme visuel ». Par sa brièveté, le
premier suggère une impatience mais aussi un dynamisme, cependant qu’il
crée à sa suite le blanc mimétique de la perte. Et d’ailleurs, les trois
vers morcelés invitent à voir dans le morcellement le signe même de la
perte. Le dernier vers, le plus long, mimerait au contraire, comme
l’indique son sens, la reconstitution de quelque chose quand
parallèlement, du son [è] au son [é] puis au triomphe du [a], se donne à
entendre une ouverture progressive de la voyelle.
Les noyaux du sens, un verbe et
un nom, demeurent sans compléments : le locuteur ne précise bien
évidemment ni ce qu’il faut perdre, ni ce qu’il s’agira de trouver. Il y a
à parier que perdre et trouver auront en fait des
compléments différents ; mais ce secret annonce dès ici les
ressources de l’ambiguïté : la perte de la certitude est ouverture à
l’interprétation. Mais aussi bien occultation de l’interprète : l’avantage
du mode infinitif, des trois infinitifs additionnés ici, c’est l’absence
de sujets. Donc ni sujets ni compléments : on reconnaît dans cette ellipse
le refus manifesté par Apollinaire de théoriser, ou du moins de théoriser,
pesons les mots, en bonne et due forme ; le souhait au contraire de
soumettre l’art poétique au langage poétique lui-même, avec ses ellipses
et ses énigmes ; à la conception du poème critique selon Mallarmé
s’ajoute plus proprement la perspective d’envisager la théorie par la
pratique, l’art poétique n’étant alors concevable qu’en action. « Une
peinture de Metzinger, écrit le poète dans Les Peintres cubistes,
contient toujours sa propre explication. C’est peut-être là une noble
faiblesse ».
Une faiblesse qu’Apollinaire travaille quant à lui à se refuser : ses
manuscrits montrent qu’il supprime bien souvent pour finir les premiers et
derniers vers de son brouillon, parce qu’ils donnaient trop clairement la
clef de l’énigme.
Le verbe nodal perdre,
n’ayant ni sujet ni objet, est-il au fait actif ou passif ? S’agirait-il
d’un sacrifice volontaire, mais à consommer jusqu’au bout ? Le paradoxe
insistant est de présenter la perte comme un acte positif. Ou l’adverbe
vraiment ne constituerait-il pas plutôt l’essentiel du programme ? ce
qui rejoint le thème révolutionnaire de la fin des rois (Alcools
eût pu un moment, en 1909, s’intituler L’Année républicaine, ce
dont garde trace le dernier poème « Vendémiaire » ; « Cortège »
s’intitulait à l’origine « Brumaire »), forme en littérature de « L’antitradition
futuriste » dont Apollinaire a fait un manifeste tapageur en juin 1913.
Laisser place recentre le programme sur un travail de substitution,
sur une annonce d’avènement (en contradiction avec l’idée de
permanence attachée au titre du poème « Toujours »), dont les blancs
livrent l’espace, pour la trouvaille, à valeur semble-t-il absolue.
Le programme est lui-même a priori radical, reposant sur trois
infinitifs à valeur d’impératifs, pour réclamer une refonte créatrice,
c’est-à-dire à la fois un carcan à briser et une étape à franchir. Encore
les deux notions centrales, la perte et la trouvaille, sont-elles à ne pas
complètement ramener au clivage, bien connu sous la plume d’Apollinaire,
entre ancien et nouveau, tradition et invention. Aussi serait-on invité à
relire le recueil d’Alcools sous l’angle de cet étrange appel à la
perte, sans oublier que les conséquences programmatiques de
celle-ci sont le plus souvent à trouver, non à claire-voie dans des
déclarations (nous en rencontrerons cependant), mais dans l’interprétation
– le secret – de nombreuses images, qui ne cessent d’affiner les mots
d’ordre par les nuances mystérieuses de la pratique poétique.
***
Le plus violent paradoxe est
assurément celui qui consiste à définir la création, naturellement
associée à une augmentation de l’existant, à l’avènement d’une nouveauté
imprévisible, ici à une perte, dans un mouvement de déroute constructive
comparable à celui du cogito cartésien. Que s’agit-il au juste de
perdre, au moment de donner son élan à la création poétique ?
Dans le contexte des années
1910, qui est celui de l’élaboration d’Alcools, on pensera d’abord
à la perte sans doute la plus visible, à savoir l’abandon de la métrique
traditionnelle, permettant par un jeu de bascule l’instauration du vers
libre. Celui-ci est en vogue depuis Jules Laforgue, et Apollinaire écolier
s’y exerçait déjà ; il y trouve à l’usage la précieuse ressource d’une
constante variété (« La vie est variable aussi bien que l’Euripe »,
déclarera dans Alcools l’auteur du « Voyageur »), et notamment les
élargissements ou resserrements du rythme. On connaît la célèbre
déclaration parue dans La Phalange, qui en 1906 tente de ranimer le
symbolisme, et où Apollinaire déclare : « Les symbolistes ont délivré la
poésie captive de la prosodie et, qu’ils le veuillent ou non, tous les
poètes écrivent aujourd’hui en vers libres ».
Dessinant par jeu un itinéraire culturel allant des héroïnes captives chez
les tragiques grecs à La Jérusalem délivrée du Tasse, Apollinaire
souligne la valeur salvifique, dans la création, de la perte, qui abolit
les contraintes antérieures même là où elles seront dès lors maintenues.
Les pièces à valeur d’art poétique regroupées sous le titre des
« Fiançailles » montrent le poète demandant à son lecteur :
Pardonnez-moi mon ignorance
Pardonnez-moi de ne plus connaître
l’ancien jeu des vers
Le brouillon disait, pour le premier
vers : « Pardonnez-moi d’avoir reconquis mon ignorance », où l’on
retrouve la perte comme entreprise positive – celle du perdre vraiment.
Les « pèlerins de la perdition », évoqués dans le « Poème lu au mariage
d’André Salmon », posaient bien cette expérience de la perte sous le signe
d’une aventure spirituelle de la poésie. Bien avant les lipogrammes
oulipiens et La Disparition de Georges Perec, l’élision du e
muet souvent nécessaire à la lecture d’un vers d’Apollinaire,
correspondant à nombre de rimes approximativement auditives et plus du
tout visuelles, donne à voir et à entendre – à parcourir – ce pèlerinage
généralisé de la perdition.
À un autre point de vue, la création
se définit comme une perte parce qu’elle provoque par définition celle des
repères établis, celle des acquis, alors considérés comme des entraves.
L’invention, surtout poétique, doit commencer par l’expérience d’un
manque, celui du sens et de la cohérence. De Nerval à Rimbaud, Apollinaire
poète est ici l’héritier d’une évolution qui tend à enterrer la raison
sous les images ; cet héritage est revivifié par un climat général
contemporain, André Salmon, Max Jacob ou Alfred Jarry liant étroitement le
refus de la logique et l’éclatement des images, ce que mettent en œuvre
les juxtapositions en mosaïque de « Zone ». Dans tout le recueil, les
symboles de la nature amputée – pétales flétris, feuilles tombées, têtes
coupées – illustrent ce sacrifice nécessaire de la vérité en poésie.
L’assimilation insistante des feuilles à des mains permet notamment de
moduler deux fois l’idée de rupture, qui se fait mort quand la feuille se
détache, et adieu dans la main qui s’agite. Parallèlement, en plaçant au
premier plan le paysage non plus campagnard mais désormais urbain, le
mouvement futuriste suscite le risque conscient de perdre la poésie en la
confrontant au monde immédiatement moderne.
Ici la création poétique
commence par la perte de la ponctuation. On sait qu’Apollinaire l’a
décidée au moment de la publication du recueil, ses poèmes ayant
initialement paru encore ponctués. Et de fait pour Marinetti, supprimer la
ponctuation, c’était provoquer dans la lecture des modifications de
perception analogues à celles provoquées par la vie moderne. L’exemple
vient entre autres, comme le vers libre, de Mallarmé, mais au moment où va
paraître Alcools, Rachilde reproduit ce rejet de la ponctuation par
Marinetti dans son compte rendu, pour le Mercure de France du 1er
septembre 1912, du Monoplan du pape dont s’inspire la première
séquence de « Zone » rendant hommage au pape Pie X puis au Christ
aviateur. La suppression sur épreuves de la ponctuation, voilà par
excellence l’expérience de la perte, le secret expérimental faudrait-il
dire, le manque créateur, en quelque sorte lancés pour en suivre à loisir
les conséquences. La première est la brisure du cadre logique, manque
nécessaire à une redisposition des choses, et comme le notait Marie-Jeanne
Durry, par la suppression de la ponctuation, « Apollinaire tentait
d’abolir la frontière entre le raisonnement et la musique, de forcer
l’œil, la voix, la pensée même à suivre le mouvement musical ».
La construction picturale aussi, car au moment où les amis du poète
fondent Les Soirées de Paris, son premier article, en février 1912,
est pour souligner chez les peintres cubistes : « La vraisemblance n’a
plus aucune importance, car tout est sacrifié par l’artiste à la
composition de son tableau ». Il est certain que la perte du concret dans
l’art non figuratif est à mettre en parallèle avec la suppression de la
logique et d’abord de son cadre, qui est la ponctuation, dans la poésie
moderne. Mais on ne l’a pas assez souligné : la géométrisation des formes
dans le cubisme semble au poète une trouvaille suivant de trop près
cette heureuse perte – une réponse trop rapide au mystère. Il
consigne bien dans Les Peintres cubistes, que « la géométrisation
est aux arts plastiques ce que la grammaire est à l’art de l’écrivain » ;
mais il avait prévenu, dans une chronique de 1911, que « le cubisme n’est
pas, comme on pense généralement dans le public, l’art de tout peindre
sous forme de cubes ».
La suppression de la ponctuation
tend donc à faire l’expérience de la perte d’un cadre logique et
rationnel, d’une partie même de la grammaire en tant qu’elle devrait être
exhibée dans la phrase. Pour le poète, c’est libérer l’image de la
rhétorique : les images produiront un effet d’autant plus fort qu’elles
auront été imprévisibles à la logique. C’est aussi produire, à l’encontre
ici des visées symbolistes, un effet de réel : comme le souligne
Marie-Jeanne Durry dans une relation de cause à effet, « Apollinaire
défait les liens logiques, il retient les choses ».
Mais surtout, dans une optique pré-surréaliste, l’effacement volontaire de
la rhétorique laisse place au brisement du langage et du sens, livrant les
mots à des regroupements plus secrets. La volonté de se débarrasser de
l’ordre et de la coordination se fait jour au profit de l’aventure
poétique.
À la logique rationnelle se
substitue une logique affective plus secrète. À la fin de « La chanson du
Mal-aimé », l’évocation de Louis II se suicidant par noyade puis du poète
errant dans Paris semble ressortir à la juxtaposition presque gratuite.
Toute une logique sous-jacente, faite d’analogies peu perceptibles, ne
s’en tisse pas moins entre les deux séquences : le poète erre dans Paris
« sans avoir le cœur d’y mourir » par opposition au prince bavarois qui
s’est suicidé, à Paris les orgues de Barbarie « sanglotent » comme « Luitpold
le vieux prince régent » qui a vu mourir de folie ses deux neveux, folie à
laquelle s’accorde aujourd’hui le « délire » du poète parisien, les
lumières électriques de la capitale « flambent » comme là-bas les feux de
la Saint-Jean, Apollinaire se noyant dans l’ivresse parisienne
comme Louis II s’est noyé dans son lac bavarois. Ainsi le flot des images
semble-t-il libéré, à la faveur d’un certain effacement de la logique,
mais sans que le poète en perde véritablement le contrôle.
Et pourtant, l’expérience du manque
créateur recherchée dans Alcools, c’est paradoxalement, au cœur de
la poésie lyrique et des poèmes de fin d’amour, la disparition du sujet,
en partie seulement dans le sillage de cette disparition élocutoire du
poète réclamée naguère par Mallarmé. Perte de soi dans le temps, dans
l’errance aussi provoquée par l’amour. Perte de la subjectivité, à travers
le brouillage recherché de l’autobiographie, à la fois sollicitée et
dérobée à chaque instant. Se perdre, c’est accepter la sublimation du
désir nécessaire à la création poétique (« Rosemonde »), seule la
dissolution du moi donnant accès au territoire poétique – le sujet se
consumant, du « Brasier » aux « Fiançailles », dans l’espace cosmique pour
renaître, nous y reviendrons, en paroles étoiles. Voilà pourquoi le
locuteur de « Zone » laisse éclater son identité en je, tu
et il ; voilà pourquoi il accepte ou même cultive, dans
« L’émigrant de Landor Road », la confusion entre l’intérieur et
l’extérieur de soi :
Au-dehors les années
Regardaient la vitrine […]
Et l’on tissait dans sa mémoire
Une tapisserie sans fin
Qui figurait son histoire
ne sachant que faire de son passé,
ses hantises étant comparées à des têtes de morts (« Le brasier », I), en
proie au déchirement et au ressassement : « Temps passé Trépassé »
(« Cortège »), redoutant de voir revenir des « morceaux de [soi]-même »,
d’où résulte le besoin de se mirer (« Crépuscule » et « La Loreley ») pour
ne pas se perdre tout à fait. Le mythe d’Orphée, partout présent, incarne
le passé qui se fige par le seul regard en arrière, comme Eurydice offre
la figure même de la perte.
C’est un fait que dans la mise en
place du poème, le cadre précède le plus souvent le sujet, qui n’entre
ainsi que subrepticement dans le paysage : dans « Automne », dans « Les
colchiques », poèmes apparemment impersonnels et descriptifs, tout est en
fait personnel et chanson de l’amour déçu. Mais la présence du sujet
lyrique se trouve voilée par l’absence expérimentale de verbe, à
l’évidence dans le monostiche « Chantre » :
Et l’unique cordeau des trompettes
marines
ou plus insidieusement au début de
« Mai » :
Le mai le joli mai en barque sur le
Rhin
car l’homophonie avec le verbe
embarquer n’empêche pas le poème de partir à la dérive syntaxique.
S’il y a récit dans le poème (rappelons notamment que « La maison des
morts » est un conte en prose ensuite découpé en vers libres), la voix
narrative devient confuse : dans « La Loreley », le dialogue que se
partagent l’évêque et la sorcière suscite des chevauchements. Et le poème
conversation « Les femmes » destitue la voix narrative. La restitution des
voix rend indécidable la question de savoir qui parle.
À ce stade, l’esthétique de la
perte pourrait courir dans le recueil comme une transposition élaborée de
diverses étapes biographiques : à grande échelle, un âge de la perte et un
autre de la trouvaille, c’est-à-dire une vie semée d’échecs et de
déceptions (revues qui périclitent, travaux ingrats, Annie Playden,
souvenirs qui s’usent), puis renouveau qui amène à refuser ce passé (Marie
Laurencin, Picasso) au profit d’une nouvelle esthétique qui survivra même
au-delà de ce second amour ; « Les fiançailles » représenteraient ainsi la
fin de la période rendue trop stérile par l’obsession d’Annie et le
renouvellement poétique amorcé en 1907. Et c’est pour que la transposition
soit possible que le poète écarte (c’est le plus grand secret du recueil)
le classement chronologique des poèmes dans Alcools, qui
accentuerait cette résonance autobiographique, mais révélerait aussi trop
son évolution poétique. Car le sujet étant ici un poète, se perdre par
expérience, c’est accepter de perdre tout projet littéraire préétabli.
Michel Décaudin a insisté sur l’orientation poétique du flâneur des
deux rives, attendant du monde extérieur le déclenchement du poème (et
non d’une dictée intérieure comme chez les surréalistes), disponible à la
dictée des sons, jusqu’à leur soumettre le sens, et donc à la correction
venue du dehors (par quoi il préfigure malgré tout le hasard objectif).
Perdre pour créer, c’est aussi bien essayer de restituer dans le langage
même la notion de hasard, le refus de choix.
Perdre, c’est en dernier lieu
accepter de perdre le lecteur. Le poète brouille l’armature logique pour
contraindre le lecteur à s’abandonner à la dérive poétique ; il brouille
l’ordre chronologique par une volonté simultanée de raconter et de perdre
le lecteur dans ce récit en désordre. Dans la perte de l’usage ordinaire
des mots commence l’aventure commune du poète et du lecteur de poèmes. Le
lecteur devient d’ailleurs lui-même, notamment à cause de la ponctuation
supprimée, un chercheur et un trouveur de sens. Mais il faut en dernier
lieu au poète moderne accepter le risque de perdre, au sens actif, son
public, son audience, dans cet hermétisme qu’à la fin de « Crépuscule »
représente l’arlequin comme Hermès « trismégiste ».
On pourrait se demander un
instant pourquoi placer ainsi la perte au seuil de la création. Et l’on
répondrait d’abord qu’Apollinaire, traversant la querelle entre poésie
versifiée et vers libre, prend parti dans une controverse littéraire. Il
pose avec Rimbaud qu’« il faut être absolument moderne ».
Accepter de perdre, c’est ici tester son aptitude à tenter l’aventure de
la poésie, ce qui s’exprime dans la forte thématique aurorale du recueil,
ces nouveaux poètes « attendant l’aube » dans le « Poème lu au mariage
d’André Salmon » et ce jusqu’aux derniers mots de « Vendémiaire » et donc
du recueil : « le jour naissait à peine ». Encore Apollinaire
distingue-t-il ce qui est moderne (actuel, contemporain) et ce qui
est nouveau (surgissement, événement : voilà la trouvaille) ; dès
lors, il s’agit de perdre plus pour être neuf que pour se montrer moderne.
Le créateur qui commence par perdre
refuse la sacralisation de l’art. Il entend se libérer du poids du passé
culturel : le disent le premier vers de « Zone » et donc du recueil (« À
la fin tu es là de ce monde ancien ») et tel vers de « Cortège » (« Près
du passé luisant demain est incolore »), ou symboliquement les rôtis de
pensées mortes servis dans « Palais ». Il entend parallèlement se libérer
des lieux communs (notamment de la prose). Il accepte donc le postulat
symboliste de la disparition élocutoire du poète, qui lui demande de se
perdre dans les accidents du langage, de laisser s’édifier le langage
poétique en consentant à se perdre soi-même, si l’on peut interpréter en
ce sens les deux derniers vers de « Crépuscule » :
Le nain regarde d’un air triste
Grandir l’arlequin trismégiste
Il accepte, contrairement à Orphée
pour une fois, de ne pas regarder en arrière. Il entend ainsi faire
reculer les frontières du poétique, en substituant l’ordre du faire à
l’ordre du connaître. Et en réaction à l’esprit fin-de-siècle, il
affirme ce faisant la volupté de vivre : perdre avant de créer, c’est dans
ce contexte poser, comme Gide dans la préface rétrospective aux
Nourritures terrestres, que la poésie ne prend pas le relais de la
philosophie – par quoi le petit programme d’Apollinaire s’oppose en partie
au symbolisme, car perdre signifie entre autres pour le poète
refuser de se poser en initié cherchant à percer les mystères de
l’univers. Le secret n’est plus dans l’univers : il se replie tout entier
dans l’espace du poème.
Le poète moderne ou mieux nouveau
est donc un être qui veut bâtir son propre univers. Il expérimente par
exemple que la perte du temps chronologique suscite peut-être
l’organisation d’un temps intérieur (équivalant en cela à l’absence de
ponctuation). Il y a aussi chez lui, propre à la modernité, le sentiment
qu’il est désormais impossible de retourner en arrière : le larron, le
voyageur mettent en scène la quête errante de celui qui a « perdu » son
univers et cherche un nouveau monde (sur un quai de gare dans « Zone »,
sur un quai de port dans « L’émigrant »). Les apatrides dans Alcools,
émigrés ou Tziganes, donnent la représentation la plus forte de cette
errance poétique issue d’une perte initiale. Et le poème, lui-même errant,
en l’absence de point final, en quelque sorte court à sa perte : un arbre
se couche à la fin des « Sapins », un train roule dans « Automne malade »,
le vent souffle et clôt « Cors de chasse ». Les images de décapitation et
de morts des rois livrent une version semi-angoissée de cette aventure
irréversible. À la décapitation de « Soleil cou coupé » s’ajoute une
ablation grammaticale, celle de l’article ; ou s’il est présent, un α
privatif s’y ajoute volontiers, tels notamment les saints « aémères »
(sans jour, c’est-à-dire ne figurant pas au calendrier) de « L’ermite ».
Dans la version intitulée « Cri » des Soirées de Paris, le dernier
vers de « Zone » était « Soleil levant cou tranché ». L’ellipse, l’acuité
du secret, se renforcent dans la réécriture, « exclamation elliptique qui
sonne le glas du monde nouveau, décapité et d’avance perdu » et « besoin,
malgré la sensation que l’humain le plus actuel est tronqué, et comme
étêté, de ne pas se séparer du chaos moderne », souligne Marie-Jeanne
Durry.
À moins que l’esthétique de la perte
ne repose sur un optimisme sous-jacent, constatant que toutes choses sont
déjà là, immanentes au monde. Perdre, mais perdre vraiment exprime
à la fois une fatalité et une aspiration à sortir des sentiers battus ;
l’hermétisme, non de système, mais sporadique, relève de ce simple refus
d’une pensée toute faite. La hantise de la table rase (« Et je ne
reviendrai jamais », dit « L’émigrant ») se double de la volonté
d’accomplir un sacrifice salutaire ; de provoquer une révolution humaine,
par une pensée nouvelle. Et c’est ici que l’absence et le secret qu’elle
manifeste sont créateurs de sens. Contrairement au poète voyant proclamé
par Rimbaud, Apollinaire pense que la vision ne préexiste pas au poème,
parce qu’elle naît du travail sur la langue, ce qui suppose que le poète
ne soit pas visionnaire, mais recherche l’effet du poème – la trouvaille.
Ainsi pourrait-on interpréter le vers énigmatique de « Crépuscule », selon
lequel « L’aveugle berce un bel enfant ».
La perte livrant passage à la
trouvaille relève encore de la sensation de l’éphémère. Tout passe :
l’image du fleuve héraclitéen est fréquente dans Alcools. La
création poétique est ainsi prise dans un mouvement perpétuel qui englobe
la vie tout entière : disons que rien ne se crée, rien ne se perd, tout se
transforme, donc tout est étape à franchir. La vérité poétique n’est pas
immuable, mais toujours nouvelle : dans « Merlin et la vieille femme »,
« la vie » résulte de « l’éternelle cause / Qui fait mourir puis renaître
l’univers ». Loin de répondre à un concept nihiliste, la perte nourrit ici
jusqu’à une part de jeu.
*
Définir la création comme une perte
suppose évidemment en fait que la perte représente une tentative
impossible, et que la trouvaille ne puisse apparaître que sur un fond de
perte : deux suppositions, d’ailleurs distinctes l’une de l’autre, qu’il
peut être intéressant de voir nuancées au fil des images. Mais perdre
vraiment postule bien la recherche d’une perte consommée jusqu’au
bout, mais avec la conscience que c’est impossible. L’idée semble que la
tentative de perdre, la volonté de perdre, suscitent à elles seules ce
manque et ce secret qui sont déjà un mouvement créateur.
Le premier élément en est
paradoxalement le retour de ce que l’on voudrait chasser. Le refrain de
« La chanson du Mal-aimé » (« Moi qui sais des lais pour les reines… »)
manifeste un poète qui se souvient du passé littéraire : non seulement la
métrique traditionnelle, mais la mythologie grecque et les réminiscences
bibliques, mais l’histoire et ses folklores, et tout un héritage poétique,
du Moyen Âge à Ronsard et du romantisme (allemand et français) au
symbolisme, à quoi s’ajoutent les souvenirs du passé personnel : « ô ma
mémoire », « je me souviens », s’exclame le Mai-aimé ; « Je m’en
souviens », redit le Voyageur. On sait que l’ombre symbolise entre autres
dans ce recueil la présence de ce qui a existé : « En moi-même je vois
tout le passé grandir », lit-on dans « Cortège ». Le secret, à peine
suscité, fait affluer les clefs.
Perdre, c’est donc en fait revenir
sur la fatalité de la mémoire (« Faut-il qu’il m’en souvienne », médite le
poète du « Pont Mirabeau »), et même sur le poids de ses obsessions
(« Regrets sur quoi l’enfer se fonde », dit encore le Mal-aimé).
L’esthétique de la perte ne peut se fonder que sur des malentendus,
volontairement renforcés par l’ellipse : il est certains compléments du
verbe perdre qui pourraient menacer la trouvaille, et à
l’inverse il est entendu qu’on ne pourra jamais perdre vraiment, d’où
résulte le soupir mélancolique dans « Toujours » : « ô fleurs des
souvenirs ». Le poète du manque créateur est, comme l’aviateur de
« Zone », un Icare qui voudrait s’éloigner toujours davantage du passé ;
mais la trouvaille poétique sera bien souvent retrouvailles.
Le poète d’Alcools module
cette ambiguïté, ce paradoxe, selon bien des expressions affinées. Ce
sont, dans nombre de poèmes du recueil, les personnages ou animaux qui
s’éloignent, mais lentement. C’est le sujet même de « La maison des
morts » : le goût de se plonger dans le passé, mais plus encore la hantise
que ce passé fasse irruption dans le présent. C’est la confidence des
« Fiançailles » : « j’ai eu le courage de regarder en arrière », et « Je
me retournerai souvent » – une intention qui vaut programme. Dans
« L’émigrant », « Et je ne reviendrai jamais » est bientôt suivi de : « il
posa sa valise / Et s’assit ». C’est donc bien l’ambiguïté du mythe
d’Orphée : le regard interdit sur le monde des morts. Ambiguïté à
dimension biographique, mais proprement littéraire aussi : à la fin de
« Marie », le poète se montre passant « au bord de la Seine / Un livre
ancien sous le bras », dont le contenu nous est volontairement dérobé ; il
veut recueillir, dans « La maison des morts », « les restes / Des plus
anciens monuments poétiques / De l’humanité ». Depuis Homère, la
littérature s’est constituée sur la conservation de textes réputés perdus,
et donc sur un secret à reconstituer ; mais ce faisant, elle s’emprisonne
dans le dialogisme et l’intertextualité. À condition toutefois de ne pas
ignorer le rôle purificateur du passé, « Brasier » qui fait tout rebondir
en nouveauté – le feu selon Bachelard ressortissant à la volonté que tout
change.
Comment adviendra dès lors la
trouvaille, sur ce fond de perte impossible – mais recherchée ? Voilà
d’abord une entreprise qui rend caduque toute querelle entre les Anciens
et les Modernes, au profit d’une identité moderne qui se nourrit de ses
contradictions, d’où résulte dans « Les fiançailles » une conception en
partie réaménagée du Phénix :
Et porteur de soleils je brûle au
centre de deux nébuleuses
Le manque, la perte se placent à
l’origine de la trouvaille parce que le langage préexiste au poète : il
faut en quelque sorte le laisser venir, quitte à se perdre un moment.
C’est le sens de « Cortège » : apprendre à se perdre pour être reconstruit
de l’extérieur. Parce qu’aussi l’inconscient provoque des surgissements
sans préparation apparente – et donc dévoile des secrets non préparés : on
pourrait orienter vers le prochain surréalisme et son écriture automatique
le mythe réaménagé (dans « Le brasier ») d’Amphion, selon lequel de même
les mots s’assembleraient tout seuls dans le poème. Il faut encore
accepter de perdre un moment son projet créateur pour se laisser
momentanément construire par le symbolisme, l’unanimisme, le futurisme et
le cubisme : le pluriel d’Alcools atteste entre autres cette
disponibilité à tous les courants d’inspiration. Il est entendu que la
poésie est réécriture, jeu avec la tradition littéraire, mais en plaçant à
l’origine de son entreprise le manque créateur, Apollinaire veut creuser
toujours davantage par l’expérimentation la nécessité d’un passé pour
dialoguer avec lui et ne cesser de s’en distinguer, et les possibilités de
transformation d’un fonds culturel qui se renouvelle au contact du monde
moderne et de la subjectivité de l’écrivain. Introduire dans un corps déjà
constitué un ferment de renouvellement : voilà ce qui le passionne le plus
dans l’entreprise poétique.
Dans « Toujours », c’est Christophe
Colomb qui par l’oubli d’un continent accède à la découverte d’un autre –
suggérant que perdre, c’est se défaire de toute attache. Dans Alcools,
qui commence aussi entre les deux continents (ce monde ancien de
« Zone » dont le poète est las, appelant l’annonce de
« L’émigrant » : « Mon bateau partira demain pour l’Amérique »), Orphée
est aussi un passant entre deux mondes, et Hermès le dieu aussi des
carrefours. Ce paradoxe, cette ambiguïté du poète à perte et à trouvailles
– le trouvère des temps modernes ? – s’incarnent dans
« Crépuscule » :
Un charlatan crépusculaire
Vante les tours que l’on va faire
Tout comme en 1917, le conférencier
de « L’Esprit nouveau et les poètes » peut déclarer : « les vérités
nouvelles ne pourront jamais être que les mensonges des vérités
anciennes ». Voilà pourquoi la trouvaille est un tour, le poète un
charlatan, et la nouveauté par avance crépusculaire.
Ce que l’on n’a en fait pas perdu
mais que l’on aspire et commence à perdre s’éloigne donc lentement, et
c’est ce qui, des « Colchiques » et « Automne » à « Cors de chasse »,
suscite le chant poétique, au moment où le passé culturel dans sa
décomposition même donne à entendre (dans « La porte ») « mourir et
remourir un chant lointain », dont le sujet n’est pas davantage dévoilé
que celui du livre ancien. Là est peut-être l’essentiel : c’est la perte
partielle qui est source de poésie. L’exemple des souvenirs vécus
et déformés, qui nourrissent toute la poésie d’Apollinaire, se constitue
en programme, au moment de perdre en partie sa mémoire pour
provoquer une recréation poétique. Entendre mourir et remourir un chant
lointain, c’est supposer que la poésie repose sur le moment d’une
perte éternisée.
Le « Poème lu au mariage d’André
Salmon » l’affirme : briser (les verres, les vers), c’est renouveler et
fonder. Mais le poète, Amphion et ver Zamir du « Brasier », ranime les
légendes grecque et rabbinique mettant en scène le constructeur, des
remparts de Thèbes ou du temps de Jérusalem, « sans instrument », pour
provoquer un arrêt sur image, celle du poète qui a tout perdu et laisse
place à la trouvaille. Ou dans sa volonté de tout saisir en même temps des
étapes et conditions de la création – le rien et le tout –, le poète ne
pose pas seulement son entreprise sous le signe du syncrétisme culturel
nié et accepté : il fait de la création même une forme de simultanéisme.
Car la trouvaille, selon le dernier
vers de « Cortège », « Présente tout ensemble et l’effort et l’effet ». De
la perte à la trouvaille, les valeurs communes sont d’ailleurs inversées,
puisque la perte, qui est généralement involontaire, apparaît ici comme
nécessitant un effort opiniâtre, cependant que la trouvaille, qui est en
principe un acte, devient un avènement, c’est-à-dire un résultat presque
passif. Le poète rejoint ainsi la cohorte des « chercheurs d’or » évoqués
dans « Le Larron », mais en y ajoutant le mot de Picasso : « Je ne cherche
pas, je trouve ». Seule la perte précisément permet de trouver sans
apparemment avoir cherché, et il faut souligner le rôle des trouvailles
de dernière heure dans la constitution même du recueil, dont la
suppression de la ponctuation n’est que la plus voyante, à côté de bien
d’autres décisions du dernier moment, concernant, on le sait, la
succession des poèmes, les titres de l’ensemble ou de certaines pièces, la
disposition même des vers sur la page, brisant dans une disposition ultime
les vers (généralement le deuxième et le troisième, comme dans « Les
colchiques » et « Le Pont Mirabeau »). Ces redispositions incessantes et
ultimes exhibent les intentions de l’auteur comme l’essentiel secret.
Proposant, ainsi qu’on l’a vu, à Max
Jacob d’extraire la valeur d’un recueil de son fonds de poèmes,
Apollinaire suggère ici encore un sens en quelque sorte génétique à son
elliptique formule : perdre des poèmes anciens pour laisser place à
la trouvaille d’une nouvelle disposition. Telle est la genèse des
« Fiançailles », où l’ordre des strophes est constamment bouleversé de
façon à accueillir des fragments venus d’ailleurs et retirés de leur
contexte, afin de produire de perpétuelles cassures. Le monostiche
« Chantre » est la relique tirée d’un brouillon, grâce à quoi l’unique
vers restant exhibe la trouvaille parce que précisément tout, autour de
lui, a disparu, mais y reste attaché par le et initial. Dans la
troisième séquence du « Brasier », les vers 9 à 11 :
Puis le soleil revint ensoleiller
les places
D’une ville marine apparue
contremont
Sur les toits se reposaient les
colombes lasses
viennent d’un poème antérieur,
« Le printemps », et s’intègrent à un contexte nouveau. De ce poème, les
trois premières strophes ont fourni le début des « Fiançailles », la
quinzième et deux vers de la douzième se retrouvent dans « L’émigrant de
Landor Road », et donc la dix-septième dans « Le brasier ».
« Cortège » est composé d’éléments juxtaposés et fondus. « L’émigrant »
emprunte à deux poèmes antérieurs, « Le printemps », on l’a vu, et
« Adieux ». « Le brasier » et « Les fiançailles » se sont disjoints après
une même fusion ; « Crépuscule » et « Saltimbanques » échangent des vers
dans les brouillons ; « Adieu » et « La dame » sont, dans Alcools,
deux poèmes extraits d’un plus long poème antérieur, « La clef », et le
premier est au départ une bribe de dialogue extraite d’un conte. Le poème
« Signe » ne comporte plus que deux strophes sur les neuf écrites. C’est
au prix de ces ablations qu’il peut demeurer précisément un signe,
tout comme la clef disparaît en se divisant en deux nouveaux
poèmes.
À l’échelle du recueil, est de
la même nature la démarche consistant à délocaliser certaines « Rhénanes »
en les coupant de leur contexte, comme « Les colchiques ». Si en soi, le
désordre du volume entend reproduire la « non composition » de la vie,
Apollinaire n’en découvre pas moins a posteriori les lignes de
force de son œuvre, après avoir tâché de mettre les poèmes le mieux en
valeur l’un par l’autre. Ainsi l’intention de perdre vraiment pour
laisser place à la trouvaille désigne-t-elle en premier la
manipulation des textes, qui mieux que tout permet au poète de mesurer
l’effet exceptionnel produit par la disparition volontaire d’écrits
antérieurs : c’est l’omission qui transforme ce qui survit de ce naufrage
en trouvaille – à cause de quoi la trouvaille ne peut apparaître qu’au
bord d’un naufrage qui lui donne le prix du risque : « J’ai rêvé des
poèmes si grandioses que j’ai dû les laisser inachevés », inscrit
Apollinaire dans le manuscrit des « Fiançailles » ;
Apollinaire qui, dans Les Peintres cubistes, manifeste la hantise
de n’obtenir ainsi « qu’une multiplicité de disparates sans harmonie ».
La trouvaille, ce sera donc, sur ce
fond de perte, la récompense du poète. La trouvaille est en outre heureuse
trouvaille, c’est-à-dire qu’elle réclame pour advenir un facteur de
chance, le rôle du hasard et même de l’erreur. Même au plan thématique,
les pertes sont fructueuses dans Alcools : le départ de Rosemonde
permet de « quêter la Rose du monde », et le brasier forme un nid. Voilà
pourquoi, de « Nuit rhénane » au « Poème lu au mariage d’André Salmon »,
le verre brisé provoque un éclat de rire : heureuse brisure, qui seule
produit l’effet d’intensité inclus dans la trouvaille ; les naufrages et
disparitions qui la précèdent répondent au rêve d’aboutir à une œuvre
uniquement composée de moments intenses. Fidèle à son nom d’auteur,
Apollinaire pose que sa poésie solaire doit donc avoir été précédée d’une
éclipse. Les trouvailles, symbolisées par les perles ou les pierreries, se
donnent surtout à voir, on le sait, dans les étoiles :
Tous les mots que j’avais à dire se
sont changés en étoiles
s’émerveille le poète des
« Fiançailles » (dont les séquences, comme celles du « Brasier », mettent
par prédilection en scène ce qu’il y a à trouver après la perte
consentie). La perte est encore incluse dans l’image, puisque certaines
étoiles brillent alors qu’elles sont déjà éteintes.
***
C’est donc plus un cheminement que
le résultat d’un programme que rétrospectivement, les formules de
Calligrammes donneront à comprendre. En assimilant Alcools
venant de paraître à une boutique de brocanteur, Georges Duhamel
reprochait au poète sans doute de ne pas avoir assez perdu vraiment
en écrivant. Lui-même se donne bien plutôt la liberté de rompre avec la
tradition, la liberté de la conserver et celle de la transformer, sachant
que c’est par l’héritage conscient du passé qu’il a paradoxalement poussé
le plus loin ses trouvailles. Ici, la transgression reste moins importante
que la trouvaille, et la trouvaille à son tour est moins dans le résultat
que dans le balbutiement qui y conduit (« Perdre / Mais perdre »), forme
atténuée de « cou coupé ». Le poète trouveur en un sens n’a rien
vraiment perdu, en un autre n’a jamais assez perdu ; c’est au lecteur
attentif qu’il revient de l’observer tout occupé à essayer ses diverses
pertes à la recherche de la meilleure trouvaille.
Combien de secrets cependant met en
œuvre une création paradoxalement définie par la perte, c’est ce qui peut
apparaître à présent : secret d’une autobiographie dispersée dans des
allusions indéchiffrables mais reconnaissables ; secret d’un sujet qui
s’insinue impersonnellement dans le poème, d’une voix qui dérobe à
l’oreille son identité dans le dialogisme ; secret d’une composition, le
saura-t-on jamais, peut-être concertée, peut-être absente du recueil ;
secret exhibé dans ces débris d’écrits anciens livrés à l’énigme de
l’interprétation dans leur solitude nouvelle ; secret d’une poétique qui,
ne préexistant pas à sa propre mise en œuvre, est à surprendre à même
l’image, dans la pratique du vers ; secret donc d’un poète qui, affichant
de trop voyantes avant-gardes, fait de ses réelles intentions le véritable
mystère de ses œuvres. Fidèle et rebelle aux maîtres symbolistes de ses
débuts, Apollinaire renchérit sur le sphinx dont il ne cesse de se jouer,
car ici, ce sont les claires réponses qui ouvrent à d’insondables énigmes.

© 2005 Luc Fraisse
Luc Fraisse est professeur de littérature à l’Université de Strasbourg. Il
a publié de nombreux livres sur Proust ainsi que des textes théoriques sur
l’histoire littéraire : Le Processus de la création chez Marcel Proust,
Paris, Corti, 1988, L’oeuvre cathédrale, Proust et l’architecture
médiévale, Paris, Corti, 1990, Les fondements de l’histoire
littéraire, de Saint-René Taillandier à Lanson, Genève-Paris,
Champion, 2002, L’histoire Littéraire à l’aube du XXIè siècle :
controvers et consensus, Paris, PUF, 2005.