Echo

Au croisement des cultures


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SECRET DES ORIGINES ET ORIGINE DU SECRET

DANS LES ROMANESQUES

D’ALAIN ROBBE-GRILLET

 

Sébastien Garaud

 

Ecrites entre 1984 et 1994, Les Romanesques d’Alain Robbe-Grillet composent un triptyque où l’écrivain s’interroge sur son écriture. Ni autobiographie, ni roman, Le Miroir qui revient (1984), Angélique ou l’Enchantement (1988) et Les Derniers jours de Corinthe (1994) s’inscrivent dans cette soudaine mise à l’écriture autobiographique qui, aux débuts des années quatre-vingt, apparaît comme une véritable contradiction chez les auteurs du Nouveau Roman.[1] Le titre romanesque affiche cette volonté de se démarquer du genre autobiographique. Il ne s’agit plus pour le nouveau romancier de se faire autobiographe et de se pencher sur sa vie pour essayer de saisir un parcours, une ligne directrice ou même d’expliquer une vocation mais de se jeter dans l’écrit pour essayer de saisir un secret, un mystère, celui de son écriture. C’est sous cet éclairage que les thèmes traditionnels de l’autobiographie peuvent alors être abordés. La vie, les figures parentales, l’enfance, les souvenirs que la mémoire refoule (c’est-à-dire ce que seule l’écriture peut mettre en scène par les voies détournées que sont l’imaginaire et le fantasme), ce que l’auteur confie ou invente, n’apparaissent plus que comme prétextes à une écriture qui se cherche. L’auteur en vient à se pencher sur son enfance ou sur sa vie passée, un peu à la manière du critique sur le livre. Ce qu’il cherche désormais parmi les morceaux épars et impossibles de son moi, c’est la trace, le signe latent de son art présent, l’inscrit en soi de ce qui est à inscrire hors de soi. Derrière la photo de l’enfant que l’artiste a été, derrière l’image de l’enfance ou l’écran des souvenirs, l’auteur cherche à percer son mystère, celui de son écriture. Derrière cette façade des souvenirs d’enfance, façade pleine ou trouée, vide ou fabriquée, fantasmée ou réelle, ce que la nouvelle écriture autobiographique se doit de faire surgir, c’est ce moment où le regard de l’enfant sur la photo se met à scintiller étrangement, signe avant-coureur d’une conscience artistique en train de se former. Et c'est bien pour cela que Les Mots de Sartre apparaissent comme une des premières formes d'autobiographie moderne. En effet, avec l'histoire du petit Poulou, l'autobiographie commence déjà à glisser sur la pente dangereuse de l'origine des mots. C'est à ce titre que Sartre à propos de La Nausée, aurait pu - tout comme Robbe-Grillet le clame dès la parution du premier tome de ses Romanesques, à propos de ses oeuvres antérieures - qualifier son premier roman d'autobiographie, en ce sens que La Nausée est, certainement encore plus que Les Mots, le récit de l’émergence d’une vocation artistique[2]. Nous en sommes là, désormais, avec la nouvelle autobiographie, à une ligne de partage de moins en moins marquée entre roman et autobiographie, peut-être à un point de non-retour tel que le conçoit Robbe-Grillet lorsqu’il se définit comme le dernier écrivain[3]. L’autobiographie moderne cherche à percer un secret : le secret de l’origine de l’écriture.

Les Romanesques constituent la recherche éblouissante d’une provenance, d’une impossible reconstruction. L’autobiographie robbe-grillétienne prend ainsi les allures d’une enquête fiévreuse. A Robbe-Grillet de ressasser dans ses Romanesques que les images ne sont pas à chercher, à composer, à exhumer ou à circonscrire mais à briser, à déchirer à faire voler en éclats. Ce que l’écriture robbe-grillétienne tente de cerner, c’est la fascination pour la brisure qui constitue l’énigme de l’écriture :

On me presse en effet de tous côtés : pourquoi ne pas dire les choses plus simplement, vous mettre à la portée du public, faire effort nécessaire pour être mieux compris, etc. ? Ces formulations-là sont de toute façon absurdes. J’écris d’abord contre moi-même, (…) donc contre le public aussi. Faire mieux comprendre quoi ? Du moment que je poursuis une énigme, qui m’apparaît déjà comme un manque dans ma propre continuité signifiante, comment serait-il envisageable d’en faire un récit plein, sans faille ? Que pourrais-je traduire « avec simplicité » d’un rapport si paradoxal au monde et à mon être, d’un rapport où tout est doublement contradictoire et fuyant ? [4]

Aussi Les Romanesques se présentent-elles comme un genre inclassable où les lambeaux de souvenirs réels ou fantasmés se mêlent au récit, celui du comte de Corinthe, double fictionnel du père de l’auteur mais aussi de l’écrivain autobiographe. L’énigmatique personnage de Corinthe incarne le secret du texte, ce « rapport au monde doublement contradictoire et fuyant ». Il incarne l’étape fictionnelle rattachée à la figure paternelle par laquelle Robbe-Grillet autobiographe se doit de passer afin de  mieux se cerner mais aussi de mieux perdre le lecteur. Observons ce « glissement progressif » du personnage fictionnel à l’auteur autobiographe tel qu’il s’élabore dès les premières pages de Angélique ou l’Enchantement.C’est d’abord un portrait qui se dessine:

[…] un visage d'homme apparaît - fine moustache, nez busqué, yeux profondément enfoncés dans leurs orbites - où le visiteur tardif reconnaît sans mal en dépit de la distance et des importantes déformations dues à un carreau défectueux, les traits sévères d'Henri de Corinthe, figé lui-même et comme aux aguets.[5]

Cet homme en attente d'un message à venir est Corinthe mais, en ce début du deuxième tome des Romanesques, il est autant double du lecteur que double de l'auteur face à son livre à venir, double de l'auteur à sa table de travail:

Le comte Henri a dû quitter sa table de travail pour observer le temps qu'il fait dehors, dans l'espoir impatient, anxieux, de voir arriver au bout du chemin le messager qui est attendu ce soir. [...] Puis il se retourne en direction des papiers répandus sur toute la superficie de la grande table en noyer, rectangles blancs au format commercial ordinaire, entièrement recouverts d'une fine écriture à l'encre noire surchargée de ratures [...].[6]

Le glissement métonymique ne se fait guère attendre. Quelques lignes plus loin, le bureau de Corinthe se mue en bureau de Robbe-Grillet :

Au-delà du bureau ainsi garni de feuilles en désordre qui forment par endroit un épais tapis, se dresse l'armoire à glace où se reflète mon image, si peu distincte dans la pénombre qu'il m'a semblé d'abord découvrir à l'autre bout de la pièce un étranger, qui se serait introduit là sans bruit tandis que j'avais le dos tourné vers la fenêtre.[7]

L’autoportrait robbe-grillétien est un autoportrait de l’artiste à l’écrit même si l’auteur, pour mieux se cerner et pour mieux perdre le lecteur, se doit de passer par le truchement de l’écriture fictionnelle[8]. Dans cette fragmentation formelle, dans cette abolition des frontières auteur/personnage, souvenirs réels/fiction, Robbe-Grillet fait voler en éclat la notion d’autobiographie. Le lecteur tout comme l’auteur se trouve alors face à un désordre où les notions de genre autobiographie/fiction se trouvent brouillées. Des pistes vont s’ouvrir mais elles ne cessent de renvoyer aux livres antérieurs, à une histoire vécue prise entre réalité et fantasme, à des figures parentales plus décrites comme des figures mythiques ou fictionnelles. Alors les digressions, formes si caractéristiques de ce nouveau genre qu’est l’autobiographie romanesque, en viennent à résonner non plus tant comme le regard rétrospectif d’un écrivain sur sa carrière mais bel et bien comme l’étonnement d’un artiste face à l’énigme de son écriture. L’écriture des Romanesques rejoint ce « délire du texte » appréhendé par Stephen Heath dans sa lecture de Barthes :

Délire du texte – de lira, il sort du sillon, ne va jamais qu’à la dérive, toujours tirant au-dehors, spirale de formes. Imaginez un disque qui se mettrait à sa propre écoute pour la graver à son tour, reprenant cet enregistrement sous une nouvelle écoute, gravée elle aussi et mise à écoute (…), le tout en même temps et perpétuellement, débordement de sillons, vrillée de voix. Ainsi le texte.[9]

            Ainsi le texte, ainsi la fascination. Ainsi l’enchantement du scripteur des Romanesques, ainsi l’enchantement du lecteur et a fortiori du critique, placés qu’ils sont, à l’écoute du chant graphique, chant des plus aphones, jetés qu’ils sont, au cœur du plus énorme des trompe-l’œil littéraires. A travers ces mises en scène et enchantement des trompe-l’œil des Romanesques et a priori de l’ensemble de l’œuvre robbe-grillétienne, tout défoncement de décors, scènes, tableaux qui s’animent soudain pour mieux figer le réel, toute superposition, ligne de fuite, porte entrebâillée, faux œil ou masque nous conduisent vers l’élaboration de l’écriture. La seule scène à laquelle toutes les autres ne peuvent que ramener est l’ultime scène par où commence et finit toute fiction, roman, mémoires peu importe, disons acte créatif littéraire : le frémissement de la plume sur la page. L’adaptation de L’Amant de Marguerite Duras par Jean-Jacques Annaud s’ouvre sur cette mise en scène du parcours de la plume sur la page, parcours que reproduit de manière obsessionnelle Alain Robbe-Grillet dans Les Romanesques. Il s’agit de cette course vertigineuse de la plume sur le papier alors que la caméra filme en gros plan l’impression de l’encre sur la page, l’impression des mots sur la feuille, mots si grossis que le spectateur ne perçoit pas dans un premier temps ce que sont les premières images du film tant tout est rivé au domaine de l’intime de cet acte énigmatique qu’est l’écrit. C’est cette matérialisation de l’imaginaire que s’attachent à mettre en scène Les Romanesques. C’est autour de cette énigme de l’acte intime d’écrire que tourne l’autobiographie contemporaine. A la fin du Temps retrouvé, les échos avant-coureurs de l'autobiographie moderne résonnaient déjà dans la prise de conscience subite du narrateur qui saisissait à la fin de sa vie, le sens de sa Recherche: l'écriture. Alors, les tantes Léonie et les grands-mères ne peuvent plus être que des prétextes : "Imbécile, va! Le thé, ça n'est jamais fini"[10]. L'interjection des dernières lignes du premier tome des Romanesques se fait bien cri proustien. Le lecteur comme l'autobiographe s’y trouve confronté à un monstre proustien défiguré: la pythie robbe-grillétienne, grand-mère bretonne à la tête perdue dont la voix hautaine se fait point d'orgue qui clôt l'enterrement de Corinthe. L’interjection bouffonne souligne qu'il ne peut y avoir que reprise, que l'écriture ne peut s'arrêter à cet enterrement de Corinthe. L'écriture tel le phénix renaît fatalement de ses cendres: un livre en engendre toujours un autre[11]. Car l'encre qui court sur le papier inlassablement et jusqu'au dernier souffle est ce nouveau récit, le sujet même de la nouvelle autobiographie mais aussi de tout roman moderne, puisque toute histoire, tout trompe-l’œil ne peuvent s'inscrire, se lire, se voir, que comme une écriture. Les Romanesques ou l'écriture sur l'écriture, le creux, le centre ou vide autour duquel tout tourne : énigme de cet univers de Robbe-Grillet par Robbe-Grillet.

 

[1] Nathalie Sarraute publie Enfance en 1983 et Marguerite Duras publie L’Amant en 1984.

[2] Les dernières pages de La Nausée narrent d’une façon magistrale le fantasme de l’origine de l’écriture : « Je m’en vais, je me sens vague. Je n’ose pas prendre décision. Si j’étais sûr d’avoir du talent… Mais jamais – jamais je n’ai rien écrit de ce genre ; des articles historiques, oui, - et encore. Un livre. Un roman. Et il y aurait des gens qui liraient ce roman et qui diraient : « C’est Antoine Roquentin qui l’a écrit, c’était un type roux qui traînait dans les cafés », et ils penseraient à ma vie comme je  pense à celle de cette négresse : comme à quelque chose de précieux et d’à moitié légendaire. Un  livre. Naturellement, ça ne serait d’abord qu’un travail ennuyeux et fatigant, ça ne m’empêcherait pas d’exister ni de sentir que j’existe. Mais il viendrait bien un moment où le livre serait écrit, serait derrière moi et je pense qu’un peu de clarté tomberait sur mon passé. Alors peut-être que je pourrais, à travers lui, me  rappeler ma vie sans répugnance. Peut-être qu’un jour, en pensant précisément à cette heure-ci, à cette heure morne où j’attends, le dos rond, qu’il soit temps de monter dans le train, peut-être que je sentirais mon cœur battre plus vite et que je me dirais : « C’est ce jour-là, à cette heure-là que tout a commencé. »

Jean-Paul Sartre, La Nausée, Sartre Œuvres Romanesques.Paris : Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1981, p 210.

[3] Alain Robbe-Grillet, Les Derniers Jours de Corinthe. Paris : Minuit, 1994, p192.

[4] Alain Robbe-Grillet, Le Miroir qui revient. Paris :      Minuit, 1987, p 40-41.

[5] Alain Robbe-Grillet, Angélique ou l’Enchantement. Paris : Minuit, 1988, p 12.

[6] Alain Robbe-Grillet, Angélique ou l’Enchantement. Paris : Minuit, 1988, p 12.

[7] Alain Robbe-Grillet, Angélique ou l’Enchantement   Paris : Minuit, 1988, p 13.

[8] Les variations de ce motif du scripteur assis face à son écrit sont extrêmement nombreuses dans les Romanesques et s’amplifient encore dans Les Derniers Jours de Corinthe : "Les feuillets disjoints de mon manuscrit, éparpillés en ordre aléatoire et changeant, toujours à refaire, sur la grande table de noyer noirâtre..." (Les Derniers Jours de Corinthe, 75).

[9] Stephen Heath. Vertige du déplacement, lecture de Barthes. Paris : Fayard, 1974. p 139.

[10] Alain Robbe-Grillet, Le Miroir qui revient. Paris : Minuit, 1984, 227.

[11] Si le caractère crépusculaire du dernier tome des Romanesques et sa dimension discrètement testamentaire a pu un moment laisser entendre que la démonstration robbe-grilléttienne était menée à terme, en septembre 2001 Robbe-Grillet crée de nouveau l’événement littéraire en publiant son dernier livre au titre on ne peut plus facétieux : La Reprise. Avec cette dernière œuvre, Robbe-Grillet revient à ses premiers livres et plus particulièrement au livre qu’il publia en  premier Les Gommes. La Reprise tout comme Les Gommes est encore un roman de l’énigme, faux roman d’espionnage qui reprend le mythe d’Oedipe qui avait fait le succès du faux roman policier.

 

 © 2005 Sébastien Garaud

Sébastien Garaud a enseigné la littérature à Washington University, à Saint-Louis (USA), il a dirigé l'Alliance Française d'Auckland (Nouvelle Zélande). Il est aujourd'hui Professeur de littérature à l'UNIS (New York). Il a écrit sa thèse sur Alain Robbe-Grillet.